CHAPITRE X
Paris, l'autre à la frontière, et ils ont brûlé mes lettres. « Je suis ici depuis trois semaines. Je n'ai point voulu de place dans l'armée; je ne puis m'attachera combattre pour ceux qui vous dévorent. Ce n'est aucune raison quelconque de politique ou d'affaires qui m'a fait venir ici ; j'y compte être encore quelques semaines. Je vous en dirai les raisons un jour, mais j'ai eu besoin de me soulager en vous disant du moins ce que ce n'est pas.
« Je vous apprenais dans mes lettres perdues bien des choses sur ces temps affreux qu'il a fallu passer. Le soin que j'avais eu de ne me mêler absolument de rien, dans quelque sens que ce pût être, ne m'a pas sauvé au mois d'août des listes de proscription. J'étais en toutes lettres dans celle qu'on a criée dans tout Paris pendant trois semaines sous le nom de liste civile. C'est un miracle que je n'aie pas été compris dans le massacre de l'Abbaye, car je m'attendais tous les jours à être conduit dans cette infâme prison.
(( Mais c'est de vous qu'il faut parler. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai fait ce que j'ai pu pour savoir, prévoir et prévenir. Vous et ma sœur êtes cause que j'aie revu M. de Condorcet avec qui j'avais rompu à mon retour de Berlin. C'est le seul membre de la Convention que je connaisse. Je lui dois cette justice qu'il est plein d'indignation contre les proscriptions et la cupidité qui les a dictées. Il est plein de bonne volonté pour cette affaire. Il a fait même, à mon instigation, plusieurs démarches aux comités pour des pro-
jets de loi très adoucis et modifiés, mais inutilement. A présent il écrit sur ce sujet ; je viens de lire un passage de lui plein des sarcasmes les plus amers et les plus piquants; cela ne servira pas davantage.
« Les ministres dont je connais deux sont une espèce d'hommes douées de moyens et traitables. Mais qu'estce qu'on peut en espérer, là où la Convention, toute canaille qu'elle est par elle-même, est obligée de l'être encore dix fois plus qu'elle ne voudrait, pour plaire à la canaille qu'elle n'a pas eu le courage de maîtriser, ■quand elle le pouvait, et dont elle porte le joug, aujourd'hui qu'elle ne le peut plus.
« L'affaire du roi en est un exemple frappant. Il y a deux mois son salut semblait assuré ; il n'y avait pas quarante députés qui différassent de ce sentiment, et vous voyez comme tout a changé de face. J'espère encore cependant, mais faiblement.
« Pour vos affaires je ne puis espérer que du temps; aussi tout ce que je crains, c'est qu'on ne paye les -dettes de l'Etat en bons sur tous les biens d'émigrés : ■cela ferait tout vendre. Mais si l'on ne prend pas ce parti, je vous garantis que votre maison ne se vendra pas, et de cette manière la nature de votre bien vous sauverait peut-être, car les proscriptions ne peuvent •être éternelles.
« Vous savez que Delphine est à la campagne chez ^L de Malesherbes. Il a écrit pour être défenseur officieux du roi, mais il y a une phrase dans sa lettre qui