CHAPITRE XI
Janvier-juillet.
Vie de Delphine à Paris. — Elle va faire un séjour à Mello chez la comtesse Alex. — Puis elle se rend chez Mme de Dreux-Brézé aux Andelys. — Voyage au Havre, — En rentrant aux Andelys elle apprend l'arrestation du général de Custine. — Elle part sans hésiter pour Paris.
Une nouvelle année commence, mais les événements qui se passent sont si effrayants qu'on ne songe plus à se la souhaiter « bonne et heureuse » , suivant la formule habituelle; chaque espoir est suivi d'une nouvelle déception. Pas plus à Paris qu'à Rheinsberg on ne s'occupe de la nouvelle ;année; tout le monde est accablé sous le poids du malheur.
Delphine continue à écrire souvent à son frère et à sa mère, à leur témoigner une vive tendresse, et ses lettres sont comme par le passé un étrange mélange d'affection, de dévouement et d'incurable frivolité. Du reste, c'est toujours la même sincérité poussée à l'excès et une suite d'aveux si singuliers qu'ils semblent incompréhensibles .
Dans sa correspondance, Delphine donne peu de détails sur son existence; à peine quelques rares mots,
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échappés à sa plume, laissent deviner par quelles angoisses passent les malheureux qui habitent la capitale; elle sait trop bien que la moindre allusion empêcherait sa lettre de parvenir et pourrait lui coûter la vie. Elle sait que toutes les lettres passent par le cabinet noir, et toujours elle écrit une phrase émue où elle fait appel au bon cœur, à « Tâme sensible » de celui qui lira sa lettre, où elle le supplie de ne pas la détruire, « la tendresse d'une fille pour sa mère et son frère ne pouvant être suspecte ».
En janvier, pour échapper quelques instants aux pensées angoissantes du moment, Delphine écrit longuement à son frère :
« 12 janvier 1793.
« Je suis tentée de perdre courage et d'envoyer tout au diable, mon bon frérot. Seul l'espoir de vous revoir me soutient. O mon ami, quelle horrible chaos! Quelle triste vie nous menons, tandis qu'il nous faudrait si peu de chose pour être heureux, si nous étions ensemble! Trouvons donc un moyen de nous rapprocher, moi je n'y peux plus tenir... Si tu en avais autant d'envie que moi, il me semble que nous serions déjà près l'un de l'autre. Mon inquiétude, si jamais nous nous revoyons, c'est d'en mourir de joie!
« Si tu savais à quoi je passe mes journées, mon cher et bon frérot, j'aime à croire que tu en serais touché : à lire tes lettres, à les admirer, à m'attendrir sur les sentiments qu'elles contiennent, à gémir de n'en