‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 83 sur 310 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

plus recevoir de semblables, enfin à m'appesantir sur nos malheurs, sur notre affreuse séparation... Oh! oui, nous étions faits pour vivre ensemble, pour nous aimer, pour forger à nous deux ce bonheur, qui est pour tant d'autres un être idéal, et qui serait si réel pour nous si nous étions réunis.

« Mais il y a une chose qui n'a pas changé, qui est restée invariable, c'est le cœur de ta Delphine pour toi, pour sa bonne mère. Ces sentiments sont à l'abri des bouleversements, des malheurs, des révolutions de tous genres, même du caractère changeant que tu me reproches... »

Que de choses se sont passées depuis la dernière lettre, qui motiveraient bien des sermons si Elzéar les connaissait !

« Et cependant ce serait bien injuste, car ce sont des surcroîts de malheur. Tu sais qu'avec une tête aussi mal organisée que la mienne, cela ne peut guère être autrement. »

Pour cette fois, Delphine ne parlera pas de ses amours, elle ne veut pas faire allusion à des choses aussi frivoles au moment où ils sont tous angoissés par les événements ! Elzéar pourrait croire qu'elle s'en distrait.

Elle a raison de dire qu'elle a « une tête mal organisée », car après avoir annoncé que, vu la gravité des circonstances, elle ne fera pas même allusion à ses adorateurs, elle ne parle plus que d'eux et de son état d'âme, comme nous disons aujourd'hui. C'est plus fort

qu'elle. Comment ne pas être stupéfait de voir cette jeune femme, dans les circonstances si tragiques que l'on traverse, ne parler que de ses amourettes passées, présentes ou futures.

Elle marche, du reste, de déceptions en déceptions, et ses nouveaux admirateurs ne paraissent pas lui avoir apporté plus de satisfaction que les premiers. S'il faut l'en croire, elle a acquis, à ses dépens, une cruelle expérience :

« Je suis fièrement vieillie depuis six mois; c'est presque pour ma raison comme dix ans de plus. C'est l'acheter cher quand c'est par l'expérience.

« Tu sauras donc que j'ai éprouvé tous les genres de malheur, tous ceux qui pouvaient m'être le plus douloureux. Trahie en amour..., tu l'avais bien prédit! Trahie en amitié... Oh! c'est là le plus sensible. Oh! mais trahie d'une manière si atroce! Tout cela serait trop long à détailler; qu'il te suffise de savoir que je n'ai plus de véritable intérêt, que je suis brouillée même avec mon mari ! . . . »

Et cependant dans cette même lettre, où Delphine dit qu'elle ne tient plus à rien, que tout s'écroule autour d'elle, qu'elle est la plus malheureuse des femmes, elle ne peut s'empêcher d'avouer qu'un nouvel ami vient de se présenter, et qu'il l'aide à supporter les dures épreuves sous lesquelles elle succombe. Bien entendu, celui-là ne ressemble en rien aux autres, et elle est bien certaine qu'avec lui elle n'a pas de déception à redouter!

« ... Un seul être me console cependant un peu.

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