‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 89 sur 310 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

(( 2 juillet 1793.

« J'étais depuis un mois établie chez ma sœur aux Andelys, petite ville de Normandie, à trente lieues du Havre. Le Sigisbêe commande au Havre ; il y est depuis quelques mois, et l'idée de l'aller voir me tourmentait. J'ai pris le prétexte de ma curiosité pour voir la mer, et je suis partie toute seule avec ma femme de chambre pour voir la mer. J'ai laissé mon fils à ma sœur. Voilà six jours que je suis ici, je les ai presque passés avec le Sigishée; je peux bien les compter comme les plus heureux depuis que nous sommes séparés. Son amour est tendre, respectueux, il est bon et sensible, tu l'aimerais, j'en suis sûre, si tu pouvais le voir sans prévention. Il a été touché de mon voyage : effectivement, il y avait bien de quoi, car c'est une fière étourderie. Je me suis promenée partout, j'ai vu la mer de tous côtés. »

Le spectacle de l'Océan, tout nouveau pour elle, lui inspire des réflexions si naïves que nous ne croyons pas devoir en priver nos lecteurs; elles montrent à quel point Delphine était restée enfant.

« Mon séjour au Havre sera pour moi longtemps mémorable. La vue des vaisseaux, l'étendue immense de cette mer terrible restera gravée dans ma mémoire.

« C'est au bord de la mer un peu agitée que j'ai bien pensé à toi; comme nous aurions été bien là ensemble,

avec Ossian; comme ce beau spectacle t'aurait inspiré !

« Je n'en reviens pas qu'un homme ait jamais eu le courage de se risquer, le premier de tous, sur ce terrible élément. J'aurais voulu connaître cet homme-là, je sens que je l'aurais beaucoup aimé. Ce ne peut être que quelque passion violente qui l'y ait déterminé... Gessner (i) doit avoir dit vrai. Ce qui m'a fait voir la mer encore avec plus d'intérêt, c'est que depuis quelque temps, avec ma belle-sœur, nous avons lu des romans dans le genre de Robinson Crusoé, par M. Grivel. Dans l'un, c'est un homme qui a fait naufrage, qu'on trouve dans une île, au bout de cinquante ans, heureux et content, et ne voulant point en sortir ; son industrie lui avait fourni toutes les commodités et les choses nécessaires à la vie. Ces descriptions sont charmantes.

« Dans le second, une jeune fille s'embarque avec son père ; il l'emmène aux Indes où il veut la marier contre son gré. Un jeune homme, qui est fort amoureux d'elle, trouve moyen de partir sur le même vaisseau. Il survient une tempête affreuse; tout le monde se précipite dans les barques qui sont englouties, le père de la jeune personne périt comme les autres. Elle seule reste avec son amant qui, soutenu par l'amour, parvient à construire une espèce de radeau. Après mille dangers, ils abordent dans une île déserte, et rien n'est plus intéressant que la manière dont ils trouvent le moyen d'y subsister. Il y a trois volumes et je n'entre-

(i) Le Premier Navigateur est une des œuvres principales du poète suisse Gessn'er (1730- 1788).

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