CHAPITRE XI
prendrai pas de t'en faire le détail, mais conviens que ce sujet peut être intéressant. Après de pareilles lectures, la mer double d'intérêt, et quand je m'y promène avec le Sigisbée^ je me vois partant pour une île déserte.
« Aussi ma pauvre tête est-elle bien exaltée ; il est temps de quitter le Havre. Dans deux jours je retourne aux Andelys passer encore un mois, et aller ensuite chez Mme Alexandre à Mello. Voilà mon agenda, à moins que de grands événements ne changent ma marche, ou que mes grands projets ne s'effectuent (i).
{( Tu rirais bien si tu me voyais dans une petite chambre d'auberge, où je passe ma vie, parce que je ne connais personne que le Sigïsbée, qui vient le plus souvent possible, mais qui ne peut pas venir toujours. J'ai vraiment l'air d'une héroïne de roman. Aussi dans l'auberge on m'appelle Mlle Justine, et quand ma femme de chambre a voulu dire que j'étais mariée, on s'est moqué d'elle. Du reste, on me trouve fort jolie, ainsi cela doit me consoler de passer pour Mlle Justine. Effectivement, cette demoiselle est assez extraordinaire ; elle passe sa vie avec un jeune homme et ne voit personne autre. C'est assurément, pour tous, en tout bien tout lionneur.
(( Adieu, mon ami, je ne te dis rien pour la mère^ je vais lui écrire aussi. »
Enfin il fallut bien mettre un terme à cette folle équipée, quitter le trop séduisant Sigisbêe, et rentrer
(i) Delphine songeait à aller rejoindre sa mère à Rheinsberg.
i62 MARQUISE DE CUSTIXE
aux Andelys. Delphine allait y trouver un terrible rév^eil.
A peine y était-elle arrivée, qu'elle apprit que son beau-père, le général de Custine, venait d'être mis en arrestation. Elle n'hésita pas. Alors que Mme de Dreux- Brézé prenait prétexte de sa grossesse pour ne pas quitter les Andelys, Delphine déclara qu'elle n'abandonnerait pas son mari, ni son beau-père dans le malheur, et qu'elle allait les retrouver.
Ainsi voilà cette écervelée, cette tête folle, qui commet un véritable acte d'héroïsme pour un homme qu'elle n'aime pas, qui lui est tout au moins indifférent. Elle sait très bien qu'elle risque sa tête, mais rien ne l'arrête, parce qu'elle estime que son devoir est d'être près de son mari.
Elle laisse Astolphe aux soins de sa belle-sœur et de Nanette et elle part pour la capitale.