CHAPITRE XII
au peuple, et même aux juges, que les hommes qui avaient résolu la perte du général voulurent effrayer la jeune femme; des septembriseurs, comme on appelait à cette époque les assassins soldés, furent placés pendant quelques jours sur les marches du Palais de Justice, et l'on eut soin d'avertir ma mère du danger qu'elle courrait chaque fois qu'elle oserait se présenter au tribunal. Rien ne l'arrêta, on la voyait tous les jours à l'audience, assise aux pieds de son beaupère. Elle employait ses soirées et matinées à solliciter en secret les membres du Tribunal et ceux des Comités.
« A l'une des dernières séances du Tribunal, ma mère d'un regard fit pleurer les femmes de la galerie. Ces marques de sympathie irritèrent tellement Fouquier- Tinville qu'il envoya des ordres secrets aux assassins du perron.
« L'accusé venait d'être reconduit dans sa prison. Sa belle-fille s'apprêtait à descendre les marches du Palais pour regagner, seule et à pied, le fiacre qui l'attendait dans une rue écartée. Ma mère avait eu toute sa vie, par instinct, une peur déraisonnable de la foule; elle s'arrête, tremblante, au haut du perron ; elle se crut perdue : « wSi je chancelle, si je tombe comme Mme de « Lamballe, c'en est fait de moi, se disait-elle », et la foule furieuse s'épaississait constamment sur son passage : « C'est laCustine! C'est la belle-fille du traître! » criait-on de toutes parts. Comment descendre cette longue suite de degrés, couverts d'une populace
ivre de colère? Les uns, le sabre nu, se plaçaient audevant d'elle, les autres, sans veste, les manches de la chemise relevées, écartaient déjà leurs femmes; le danger croissait. Elle m'a raconté qu'elle se mordait les mains et la langue jusqu'au sang dans l'espoir de s'empêcher de pâlir à force de douleur! Enfin, au moment ou elle croyait sa dernière heure arrivée, elle aperçoit une poissarde, qui portait un nourrisson dans ses bras : « Quel joli enfant vous avez là w, lui dit-elle, sous le coup d'une inspiration subite. — a Prenez-le », répond la mère, et elle le lui jette dans les bras. Mme de Custine prend l'enfant, l'embrasse, et descend paisiblement les marches du perron au milieu de la populace ébahie; elle descend dans la cour du Palais, la traverse, se dirige vers la place sans être frappée ni même injuriée. Elle arrive à la grille, rend l'enfant à celle qui le lui a prêté et s'enfuit ! »
Le lendemain, l'héroïque jeune femme, sans souci du danger, reparaissait devant le Tribunal et reprenait sa place aux pieds du général.
Pendant tout le cours de son procès, Custine se défend avec beaucoup de talent et d'esprit; il a la riposte vive et mordante, et ses arguments sont si sensés, si raisonnables, il se justifie si bien de tous les griefs absurdes qu'on lui oppose, que son innocence apparaît évidente.
Voici, brièvement résumées, quelques-unes des accusations articulées contre lui et les réponses qu'il y oppose :