I. — Observation empruntée à Morel
Séraphine T., normale jusqu’à l’âge de 18 ans (?) Premier chagrin sérieux à l’occasion d’un second mariage que contracte sa mère : profonde mélancolie, actes empreints d’une irritabilité maladive, désaffection à l’égard de sa mère, violence contre le beau-père. Sa mère la maltraite, l’abandonne dans un bois. Chagrins exacerbés, terreurs. Idées délirantes, érotisme, troubles de la menstruation, puis demi-stupidité, actes automatiques, soliloquie ; impassibilité à l’égard de sa famille. Cet état s’est constitué progressivement de 18 à 21 ans.
II. — Germaine V., 23 ans. Entrée en 1923 dans la clinique de Ste-Anne.
Antécédents : tante obsédée. Elle-même nature renfermée s’analysant, désireuse de sortir de son milieu'. Ail ans crise de dépersonnalisation. Etudes, fatigues, brevet supérieur à 18 ans. A 21 ans choc affectif. Mariage d’un cousin qu’elle aimait. Se plaint' de sa condition sociale non en rapport avec ses goûts. Irritabilité, phénomènes d’excitation, trouble de l’attention, retard dans l’idéation, indifférence, inertie, hilarité spontanée, Quelques associations de mots très superficielles. Sentiment d’étrangeté, stéréotypies dans le langage, ambivalence, discordance. Rit aux éclats en parlant du cousin qu’elle n’a pas épousé. L’éthérisation a permis de reconstituer toute l’histoire du choc sentimental, alors que la conversation ordinaire ne donnait rien ou des manifestations de discordance. Pendant un an la symptomatologie ne se modifie pas : propos incohérents, excitation, gestes violents. Opérations intellectuelles et calculs satisfaisants.
Après vingt mois de séjour dans le service peut sortir, il ne reste qu’une légère excitation, des associations d’idées bizarres, des digressions, ne conserve qu’une conscience peu nette des troubles ressentis, travaille convenablement à des ouvrages de broderie, activité assez bien ordonnée.
Rentre de nouveau dans le service après une rémission de plus d’un an avec les mêmes symptômes que lors du premier séjour.
lit. — Jeanne V., 22 ans, nous est présentée au début de 1923 par le D r Neuberger.
Pas d’antécédents héréditaires. Mère émotive, ultra-sensible. Père un peu brutal, dur avec la mère, scènes familiales ayant impressionné la jeune fille qui par son instruction, sa sensibilité, ses goûts, s’élève aü-dessus de sa condition sociale médiocre, souffre de ne pouvoir réaliser ses aspirations : sentiments religieux froissés par le contact de parents libres-penseurs, aspiration au mariage, projets non réalisés, ébauche d’une vocation religieuse ; en automne 1922, achève des études d’anglais dans un couvent en Angleterre. Attachement' à une religieuse qui d’un commerce spirituel passe à des actes plus matériels (baisers sur -la bouche), perturbation émotive, crise morale, conflit pour sacrifier cette affection, retour dans la famille, introspection, sentiment de dépersonnalisation, régression sentimentale infantile, reploiement sur elle-même, hostilité à l’égard du père, sentiment d’influence et d’étrangeté des sensations qu’elle cherche en vain à expliquer. Logorrhée. Verbigération confuse. Séjour dans une maison de santé, fugue. Progressivement exagère son introspection, ne vit que dans ses sentiments et ses sensations qu’elle extériorise mal. Certain maniérisme, se complaît à évoquer la petite fille qu’elle était, si pure, si soigneuse, si active, compare cette petite personne à ce qu’elle est aujourd’hui, inactive, passive, souffrante. Enfin surviennent des illusions puis des hallucinations, une insiabilité et un désordre des actes avec fugues, impulsions, désordre de la pensée, accès de jovialité. Séjour dans diverses maisons de santé. Désagrégation de plus en plus prononcée : accès de dépression avec mutisme, refus d’aliments, phrases stéréotypées sans lien avec la condition présente, accès d’excitation avec discordance, logorrhée, jovialité, plaisanterie. Pasi d’activité utile. Périodes de mieux et de plus mal. Attachement à certains jeunes médecins des maisons de santé. Erotisme. Impulsions.
Dans ces derniers temps entre dans le service de la clinique avec un état' catatonique, négativisme. Impulsions constantes à étrangler les infirmières, sa mère. Nécessité des moyens de contention, alimentation à la sonde. Cet état dure deux mois, amélioration avec le retour des règles suspendues, érotisme, jovialité, excitation psychique, enfin amélioration très importante coïncidant avec un traitement par les préparations orchitiques : sorties au dehors autorisées, ne donnant lieu à aucun désordre, affectivité normale. Cessation de traitement, rechute, retour de l’excitation avec incohérence, allusions aux médecins qui ont fixé son attention, bavardage, très grande variabilité dans l’attitude, la tenue. Conservation parfaite des souvenirs récents ou anciens, adaptation beaucoup plus cohérente de la pensée au langage soit dans les lettres,, soit dans les conversations en langue anglaise.
Activité pragmatique très réduite contrastant avec des capacités intellectuelles à peu près normales : réponses pertinentes sur des sujets scientifiques, littéraires, historiques. Projets d’avenir judicieux à certains moments.
Un tel cas suivi depuis trois ans contraste vraiment avec celui de Pierre H. que j’ai relaté dans la première partie de ce rapport, dans lequel on a assisté à une déchéance primitive, globale et rapidement progressive de toutes les facultés intellectuelles, sans qu’on puisse reconnaître à l’origine de ce cas les nombreuses perturbations affectives qui sont évidentes dans l’histoire de cette jeune fille et de la précédente. J’en dirai autant de la plupart des malades dont j’ai relaté l’histoire avec mes collaborateurs dans ces derniers temps, mais qui se présentèrent avec des manifestations cliniques quelque peu différentes.
Tel est le cas de Dat (1), jeune fille qui après s’être isolée de son milieu familial pendant une dizaine d’années dans une sorte de bouderie, par dépit de ne pas s’être mariée, tomba dans un état de négativisme avec inertie, assez voisin de la catatonie, dont elle sortit quelques jours, pour retomber après une visite à ses parents et dont elle ne se départit pas jusqu’à sa mort survenue par tuberculose. Il s’agissait d’une cristallisation de la pensée dans un processus d’intériorisation, avec indifférence affective apparente, aboulie sans déficit psychique proprement dit. C’est dans ce cas que je n’ai trouvé aucune lésion importante du système nerveux.
Chez une autre de nos malades ce fut une sorte de besoin morbide de curiosité (2) qui la poussa à toutes sortes d’expériences bizarres qui bouleversèrent son existence jusqu’au jour où mariée dans des conditions absurdes, la discordance devient de plus en plus évidente. Une grossesse et un accouchement achevèrent de provoquer la dislocation d’une personnalité déjà désagrégée et des actes dangereux qui amenèrent la mort de l’enfant provoquèrent son internement. Cette « curieuse discordante » arriva par une série d’étapes à une démence schizophrénique avec excitation et incohérence complète.
(1) H. Claude, Borel et Hobin. — Discordance entre l’activité intellectuelle et l’activité pragmatique sous l’influence d’un complexe affectif. Soc. méd. Psychol., 2(5 nov. 1925.
(2) H. Claude et A. Borel. — Une curieuse discordante. Evolution d’un état schizoïde constitutionnel vers le type hébéphrénique. Soc. méd. Psych. 26 février 1923.
Dans ces diverses observations line enquêté attentive montre soit des manifestations antérieures de schizoïdie, soit un choc qui, toléré en apparence pendant un certain temps, donne lieu ultérieurement à des phénomènes de dissociation analogues à ces phénomènes psychiques d’émotion retardée dont nous avons étudié le mécanisme, avec de Saussure, chez l’hystérique.
Enfin je voudrais relater brièvement une des histoires les plus typiques, à mon point de vue, des différents aspects schizoïdes, et qui justifie les dénominations que nous donnons à des formes cliniques qu’il est essentiel de distinguer en raison des conditions différentes au point de vue social qui sont faites aux individus.
M. R. dont la femme ést d’apparence normale,, un peu émotive, assez effacée, est à la tête d’une exploitation agricole considérable, qu’il a créée lui-même et poussée à un degré d’industrialisation intensif. Sa capacité d’organisation est remarquable, ses affaires prospèrent de jour en jour grâce à son habileté, à sa puissance de travail. C’est un homme de réalisation au premier chef, au point' de vue commercial d’une activité prodigieuse. Voilà une de ses faces. D’un autre côté, c’est un rêveur qui fait de sa vie deux parts. Le matin, levé tôt, il monte à cheval, puis s’enferme dans son cabinet avec ses collaborateurs spécialisés, se fait' tenir au courant des plus importantes questions scientifiques, et échafaude toutes sortes de théories personnelles dans lesquelles l’élément imaginatif joue le rôle essentiel, il en est de même pour les questions sociales et religieuses. Il a édifié dans une pièce d’un de ses établissements un monument symbolique de la pensée humaine considérée du point de vue religieux et on voit sur les murs une série de tableaux figurant certaines conceptions obscures relatives au rôle de l’azote condensé dans la nature et certaine « loi des équilibres » dont il trouve l’application dans toutes sortes de circonstances. Voilé donc un homme d’une intelligence supérieure, représentanlt ce type schizoïde bipolaire dont nous avons parlé : l’un des pôles est tourné vers l’activité pragmatique la plus strictement réalisée, l’autre vers une activité de rêve parfois ingénieuse, mais toujours assez obscure empreinte d’une idéologie dépourvue de toute critique.
Un fils de cet homme est interné pour une schizophrénie du type catatonique, se traduisant par une activité stéréotypée, limitée à des classifications, des dessins, des travaux de reliure rudimentaires, tout cela exécuté avec un ordre méticuleux ; telles sont les périodes de calme dans lesquelles en dehors de certaines bizarreries d’allures, de costume, la vie s’écoule assez paisiblement et ceci depuis plus de 25 ans. Le fond intellectuel n’est pas
très touché comme le prouvent les lettres, certaines réflexions, le goût de la lecture, quoique même dans les périodes de calme les visites du médecin se heurtent parfois à un mutisme absolu, avec impassibilité, occlusion des oreilles. Puis de temps en temps surviennent des périodes d’excitation avec récriminations à l’égard de sa famille, injures, violences, bris d’objet, etc.
Un autre enfant, une fille, réalise le tableau de la schizomanie : depuis plus de vingt ans vie inadaptée aux conditions sociales, nécessitant des séjours dans des maisons de santé, des voyages sous surveillance médicale, idées délirantes mystiques par périodes avec idées de grandeur, conceptions pseudo-scientifiques relatives à l’hygiène générale, à l’alimentation, fugues, projets de voyage insensés tout à coup, animosité, menaces et actes de violence à l’égard de sa famille, qui comble la malade de soins. En somme, comportement d’allure délirante, variable, répondant à des préoccupations autistiques rappelant certaines tendances imaginative, du père, mais avec un élément de débilité psychique et de perversité. Voilà le véritable comportement. L’autre face, pour un observateur non prévenu, est celle d’une personne du monde, de tenue et de conversation convenables, mais peu capable de se diriger raisonnablement dès qu’on lui fait exposer ses projets.
Un autre fils sé présente actuellement seulement comme un déséquilibré, ayant fait une série d’actes déraisonnables, orgueilleux, amoral, et ayant les mêmes tendances que les autres enfants à manifester des sentiments d’animosité contre le père qui est, il est vrai, assez autoritaire.
Plusieurs autres enfants normaux.
L’histoire de cette famille nous a paru assez caractéristique des diverses formes de ces schizozes qu’il convient de séparer des simples états de dégénérescence mentale, avec déséquilibre, dysharmonie, débilité et manifestations délirantes épisodiques.
D’autre part, il conviendra de distinguer des schizozes certaines manifestations névrotiques traduisant simplement un irouble de l’émotivité et de l’affectivité à caractère épisodique. Il ne s’agit pas dans ces cas d’une dissociation constitutionnelle de la personnalité, mais d’une hypersensibilité qui conduit d’une façon temporaire les sujets à présenter les manifestations extérieures de la sçhizoïdie. Nous avons rencontré souvent des faits de cet ordre chez des jeunes sujets et ces psycho-névroses affectives ont bien guéri par une hygiène appropriée et une psychothérapie judicieuse.
Enfin, il conviendrait de rattacher à la schizophrénie les
démences paranoïdes. Mais cette question mériterait de faire l’objet d’une étude spéciale. En effet on sait combien les idées des auteurs et de Kræpelin lui-même ont varié sur ce sujet. Les uns donnent une extension considérable au domaine des paraphrénies, dans le cadre toutefois de la démence précoce. Les autres les en séparent et les rapprochent des psychoses hallucinatoires chroniques et des démennes vésaniques.
Nous avons déjà exposé l’an dernier nos idées sur ce sujet. Nous pensons qu’il existe une hébéphrénie délirante constituée par les caractères ordinaires de la schizophrénie à type hébéphrénique, s’observant comme l’a indiqué Kræpelin chez des sujets jeunes de 20 à 30 ans, mais compliquée d’idées délirantes à type hallucinatoire, absurdes, incohérentes, sans systématisation véritable.
Chez des sujets plus âgés (35 à 50 ans) s’observent les psychoses paranoïdes qu’il faut distinguer des psychoses paranoïaques de type hallucinatoire, interprétatives ou fondées sur le sentiment d’influence. Ces dernières reposent essentiellement sur le fond constitutionnel paranoïaque, se développant d’une façon systématique, cohérente, avec toute la logique d’un raisonnement qui part seulement de prémisses erronées. Le comportement au point de vue social peut n’être pas très troublé.
La psychose paranoïde schizophrénique se manifeste au contraire par une activité délirante d’apparence incohérente, mal systématisée d’emblée. Il existe de bonne heure des signes de discordance, une désagrégation manifeste de la personnalité, de l’indifférence à l’égard des idées délirantes. Les symptômes démentiels sont peu prononcés, toutefois des réactions absurdes, des moyens de défense mal contrôlés séparent nettement ces psychoses des psychoses paranoïaques, et l’activité psychique ne se prête plus à des acquisitions nouvelles.
Mais ce qui doit retenir notre attention c’est que ces psychoses tirent leur origine le plus souvent d’un trauma affectif. Comme l’a bien indiqué Bleuler, la pseudo-incohérence de ces paranoïdes résulte d’une dissociation de la personnalité qui subordonne l’activité intellectuelle à une activité affective profondément troublée par certains complexes d’origine sexuelle (Freud), sociale ou autres.
Je ne dirai que quelques mots de la question de l’hérédité dans les schizoses,, parce que le sujet a été traité déjà au Congrès des Aliénistes Suisses de juin 1926, par MM. W. Boven et Rudin avec toute l’autorité que leur confèrent leurs recherches savantes. L’introduction des théories mendéliennes dans l’étude de l’hérédité des psychoses permet de concevoir qu’à l’avenir nous aurons peut-être des données vraiment scientifiques concernant un problème qui est beaucoup plus difficile à résoudre pour l’espèce humaine que pour les individus du règne végétal. Avec M. Boven « je pense qu’il ne faut pas se faire d’illusions ». Cet auteur beaucoup plus qualifié que moi pour apprécier les études très compliquées de Wittermann, de Lundborg, de Lenz, de E. Kahn, dont les résultats sont assez contradictoires « trouve bien vides les discussions sur le caractère récessif ou dominant des psychoses ». La recherche des « gènes » pathologiques me paraît d’autant plus hérissée de difficultés que des affections comme la démence précoce sont encore mal délimitées, « qu’elles englobent et confondent dans un même diagnostic des syndromes génotypiquement dissemblables ou, au contraire, qu’elles séparent et distinguent trop catégoriquement des entités morbides ayant la même origine ». Dans une enquête généalogique même aussi poussée et aussi consciencieuse que celle qu’a faite Mme Minkowska (et ce n’est que sur des enquêtes généalogiques de cette nature qu’on peut faire une étude scientifique ayant vraiment le caractère memlelien), il est fort difficile d’établir un diagnostic car ce n’est pas le même médecin compétent qui a pu examiner tous les cas, et l’importance variable qu’on attribuera au génotype ou au phénotype troublera l’enquête.
D’autre part, il n’est pas possible d’assimiler les conditions pathogéniques d’une psychose comme la I). R. aux conditions qui influencent même la descendance de la fameuse mouche Drosophila ampelophila. L’hérédité n’est pas tout dans la genèse d’une maladie. La sommation des facteurs exogènes de tous ordres doit avoir le plus souvent un rôle dominant, le simple bon sens l’indiquait. Néanmoins, les recherches statistiques de Rudin, celles de Wimmer, de Hoffman semblent avoir montré que la démence précoce serait une affection récessive d’hybrides. « Son éclosion serait conditionnée par la collusion de deux tares paternelle et maternelle. »
Mais, il convient d’admettre aussi que le facteur hérédi-
taire doit être aggravé par des troubles du développement général, soit d’origine endocrinienne, soit d’origine circulatoire, soit de nature toxique. Les dysgénésies de nature syphilitique, tuberculeuse, alcoolique ne peuvent être méconnues, qui donnent au système nerveux cette labilité particulière, localisée, peut-être, à certains appareils. L’appoint toxiinfectieux n’est sans doute pas négligeable, avons-nous dit, dans la démence précoce vraie. Dans la schizophrénie si la tendance à la dissocitaion, si la vulnérabilité de l’affectivité est préparée par les dispositions héréditaires, il n’est pas douteux que la maladie éclate surtout à la faveur des trauinas provoqués par le déchaînement des instincts, des désirs, des « ergies » suivant l’expression de Bleuler. C’est pourquoi le rôle d 3 l’hérédité pourrait être, sans doute, diminué par une orientation appropriée de l’éducation, de l’hygienè mentale, et par une thérapeutique précoce.
En résumé, ces réserves faites, nous sommes en droit de réclamer, pour être fixés sur le problème de l’hérédité, des statistiques nouvelles, des recherches généalogiques, comme celles de Mme Minkowska, qui, sans être à l’abri de certaines critiques, sont certainement d’un haut intérêt. Sinon lorsqu’on se borne à rechercher l’hérédité directe similaire, comme je l’ai fait pour mon stock d’observations, on voit qu’elle est extrêmement rare. Pour le jeune dément précoce, Pierre H., dont j’ai rapporté l’observation, je ne trouve aucun antécédent psycho-névrotique avéré jusqu’à la 4° génération dans la ligne paternelle, comme dans la ligne maternelle. Deux familles, parmi les cas que j’ai observés, mettent en relief la notion d’hérédité, celle dans laquelle trois frères présentent un syndrome hébéphréno-catatonique à l’occasion de l’encéphalite (la mère a été interné plusieurs fois pour accès maniaco-dépressifs) — celle qui présente les divers types de schizoses. — Une autre personne que j’observe depuis longtemps, atteinte de psychose maniaque dépressive typique, a une sœur démente précoce et un frère suicidé (mélancolie probable). Le père et la mère étaient normaux. Les renseignements, fournis par un examen superciel qu’imposent en général les possibilités, ne permettent pas de retrouver aisément l’hérédité similaire, même lorsqu’on s’efforce de découvrir « sous l’apparence du disparate et de l’hétérogène les traits du semblable et sa caractéristique, que seule notre ignorance nous tenait cachés ».
J’ai insisté assez longuement dans la première partie de cè rapport sur la nécessité de conduire, conformément à la méthode anatomo-clinique, les investigations relatives au substratum anatomique qu’on est tenté de chercher dans ce groupe de démences précoces. J’ai déjà dit que les divergences d’opinions des auteurs peuvent être dues à ce fait que les constations anatomiques n’avaient pas trait à des sujets atteints de la même catégorie d’alleclions. Une seule fois (cas du jeune Lev.) j’ai trouvé des lésions — et je les ai opposées aux résultats négatifs de l’examen histologique du cerveau de Dat., cette schizophrène dont j’ai parlé plusieurs fois. Une autre malade rentrant plutôt dans la forme paranoïde de la schizophrénie, à allure de manie chronique a fait l’objet d’une observation anatomoclinique très complète, que je résumerai ici :
Mlle G., 37 ans, observée depuis 1920. Enfance entourée de mystère, a vécu dans un pensionnat. Eveil sexuel à 8 ans et, jusqu’à la menstruation, débordement de la sexualité en imagination et en actes. A 12 ans, réglée, refoule ces incitations sexuelles, devient rêveuse, s’isole, se laisse envahir par un sentiment d’incomplétude. Toujours enfermée dans un pensionnat, n’ayant connu ni père ni mère, elle est en proie à un sentiment' de malaise moral, relatif à sa naissance. Elle ignore tout à ce sujet. Une vieille dame distinguée vient la voir de temps en temps, subvient aux frais de pension, est bonne pour elle, mais ne lui dit' rien de sa naissance, ni de son avenir. A 18 ans apparaît une pilosité faciale et corporelle anormale. De plus en plus, besoin de liberté, d’expansivité, tendances érotiques imaginatives, mais la vie au pensionnat lui devient tellement insupportable qu’à 24 ans elle exige sa sortie, espérant réaliser les rêves des années antérieures. Déceptions sociales, déceptions amoureuses. Idées vagues de persécution ; les personnes qui l’ont connue au pensionnat doivent souhaiter sa disparition. Elle est espionnée. Les soins médicaux nécessités par une métrite sont suspects, etc. Après treize ans d’une vie misérable, faite de soucis matériels, de préoccupations d’ordre affectif, état de dépression, pour lequel elle entre dans mon service à Saint-Antoine en, 1920. Séjour d’un an : tristesse, inactivité, idées délirantes de persécution avec orgueil, manifestations anxieuses, pleurs, idées de suicide, préoccupations constantes relatives à son origine, activité revendicatrice à l’égard des personnes qui, tout en feignant de s’occuper d’elle, n’ont cherché en réalité qu’à la tenir à l’écart, la faire vivre dans une condition misérable; cette irritabilité s’est étendue à tous les rapports sociaux, discussions avec les voisins, concierge, etc.
Elle sort en août 1921 et rentre à Ste-Anne en septembre 1922.
Diagnostic : état mélancolique, avec idée délirante incohérente d’auto-accusation et de possession, troubles cénesthésiques, obsessions génitales, hallucinations auditives et psychiques, syndrome mélancolique à type Cotard. Un mois plus tard, transformation des symptômes : opposition, agressivité et apparition d’un syndrome de manie chronique, qui a duré quatre ans, avec vagues idées de persécution, cris, injures, violences. Cette femme a vécu constamment nue, déchirant tout, donnant, avec sa pilosité intense, l’impression d’un être sauvage.
Elle est morte de tuberculose en mars 1926. L’examen du cerveau ,a été négatif. (D r J. Cuel).
« Macroscopiquement, le cerveau est normal. On note seulement un léger épaississement de la pie-mère, spécialement dans la région frontale.
« Microscopiquement, au niveau des méninges frontales, on remarque un certain degré d’infiltration à cellules rondes, aspect microscopique de l’épaississement méningé déjà noté et vraisemblablement en rapport avec l’infection bacillaire.
« Dans le cortex, assez nombreux capillaires de néoformation. Pas d’épaississement des gaines périvasculaires, libres, mais un peu dilatées.
« Sur les préparations colorées par la méthode de Nissl, le cortex, examiné en différents points, ne montre pas de modifications de l’architectonie cellulaire. Le nombre, le volume et la morphologie des cellules ne sont pas altérées. Il n’existe aucun aspect de dégénérescence cellulaire.
« En certaines zones, on remarque bien la présence- de quelques figures de neuronophagie, ou plutôt de satellitose, mais elles sont discrètes et peu abondantes. Elles peuvent, d’ailleurs, s’expliquer par l’infection terminale.
« Les noyaux gris centraux ne semblent pas altérés. Il existe seulement une légère dilatation des gaines périvasculaires. Pas de phénomènes inflammatoires. Les cellules apparaissent normales quant à leur nombre et à leur morphologie. '
« Le pédoncule cérébral est normal. Locus niger très pigmenté. Cellules sans altérations.
« Le tronc cérébral ne montre aucune lésion.
« Les colorations myéliniqües ne sont pas achevées.
« Viscères. — En dehors des lésions de tuberculose pulmonaires bilatérales, les viscères thoraciques et abdominaux ne présentent aucune particularité notable, à part le foie, qui montre de vastes zones de dégénérescence graisseuse, ainsi que d’assez nombreux nodules inflammatoires, formés de cellules rondes embryonnaires, disséminés dans toute l’étendue du parenchyme hépatique. Capsules surrénales extrêmement petites.
« Au niveau de l’hypophyse, à noter la présence d’un petit kyste colloïde dans le lobe antérieur. »