‹ Démétrius Cydonès: correspondanceChapitre 10 sur 101 · X. Cf. Migne P. Gr. t. CLI, col. i283-i3oi · texte numérisé non relu

X. Cf. Migne P. Gr. t. CLI, col. i283-i3oi

INTRODUCTION

thèse, il les expose en toute impartialité, il veut arriver à la lumière. Sa situation à la cour et sa renommée font de Cydonès l’un des personnages les plus en vue de l’époque.

Cantacuzènc, dans son Histoire, nous renseigne sur la fonction que Cydonès occupait au palais: « Il demeurait toujours dans le palais non seulement à cause de l’amitié que l’empereur avait pour lui, mais aussi parce que, τοϊς πράγριασι μεσάζων, il était obligé d’être avec l’empereur jour et nuit1. » Ce mot μεσάζων a un sens très précis : il s’agit d’une haute charge dans l’administration publique : on pourrait le traduire peut-être par « ministre » ou « premier secrétaire»: Cydonès même nous dit la hauteur de cette dignité et la puissance de celui auquel elle était conférée : « Tout le monde dit que tu as été heureux dans le jugement que tu as porté sur moi, et tous souhaitent que tu puisses faire un choix pareil aussi pour les autres : car ils savent que moi je les ai affranchis de cette servitude à laquelle jadis ils étaient soumis par les autres qui avaient eu cette dignité avant moi: car celui qui négligeait de leur rendre un hommage semblable à celui que les esclaves peuvent rendre à leurs maîtres était puni avec la sévérité avec laquelle on punit un traître. 11 y en avait qui venaient pour me voir aux premières heures du jour et restaient à la porte du palais jusqu’à l’après-midi : ils suppliaient les portiers de me faire savoir qu’ils étaient là et ils se croyaient heureux rien que de savoir que j ’avais su qu’ils étaient à ma porte » 2. Cydonès nous renseigne souvent luimême sur la nature de ses fonctions à la cour : il nous parle souvent des nombreuses personnes qui avaient recours à lui, le sachant tout puissant auprès de l’empereur dont il administrait les biens et dispensait les faveurs. Les conseils de Cydonès étaient écoutés avec déférence : qui voulait obtenir quelque chose de l’empereur, s’adressait à lui : il se rendit si nécessaire que même les empereurs suivants l’estimèrent indispensable à leur cour. La Correspondance de Cydonès nous donne beaucoup de détails sur cette époque et ses lettres adressées à Cantacuzène nous permettent de connaître d’assez

i. Cf. Cantacuzène, Hist., IY, 3g, éd. Bonn. III, 285.

a. Cf. ad Joannem Palaeologum oratio, p. 288. Cydonès reprit auprès de Jean Paléologuc la même place qu’il avait occupée au palais auprès de Cantacuzène.

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près pendant ces années sa vie, sa participation au gouvernement et les liens d’amitié très intimes qui le liaient à l’empereur. Mais c’est seulement par son Apologie qu’on sait que ce fut à cette époque qu’il commença à étudier la langue latine et comment il fut amené à entreprendre cette étude. « En sa qualité de secrétaire particulier de Jean Cantacuzène, il avait à dépouiller la correspondance de l’empereur. Il devait recevoir visiteurs et solliciteurs de tout rang, de toute condition et de toute nationalité. Plus d’un comptait sur lui pour appuyer une demande, obtenir une audience impériale ou une faveur. Parmi ceux qui se présentaient, il y avait beaucoup d Occidentaux : marchands de Venise ou de Gènes, ambassadeurs de divers pays, légats du Pape, parfois Dominicains et Frères Mineurs de Péra et de Constantinople. Ces étrangers rédigeaient habituellement leurs requêtes en latin. Démétrius avait sous ses ordres des interprètes chargés de lui traduire ces pièces et aussi de lui rapporter les paroles des visiteurs ; mais, hélas ! ces employés étaient inférieurs à leur tâche. Ils faisaient souvent des contresens et occasionnaient des quiproquos regrettables : ce qui mettait en colère le secrétaire en chef, pourtant de tempérament calme et d’humeur douce. Un jour, n’y tenant plus, celui-ci résolut d’apprendre la langue latine. Il se mit aussitôt en quête d’un professeur. Il le trouva — dit-il, — en J a personne d’un homme consacré à Dieu, vraisemblablement un Dominicain du couvent de Péra. Ce religieux consentit à se séparer pour quelque temps de sa communauté et vint habiter au palais impérial avec Démétrius qui, surchargé de besogne, ne pouvait prendre des leçons qu’en prenant sur son sommeil. Il ne manqua pas de gens, au palais et ailleurs, pour critiquer cette originalité du grand secrétaire : on lui représenta qu’il avait passé l’âge d’apprendre les langues, qu’il risquait de déplaire à l’empereur » 1 . Démétrius même nous expose la cause de ces critiques : « Certains redoutaient que mon cours de latin ne me fit négliger leurs requêtes. Je tins bon et les laissai dire. Quand ils insistaient trop, je leur répondais qu’il n’est jamais trop tard d’apprendre les bonnes

i. Cf. M. Jugie : D. Cydones et la th. à Byz. aux XIVe et XVe s. Échos d’Orient, p. 389-890. M. Jugie doit ces précieux renseignements à Mer Giovanni Mercati.

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choses, et que Socrate, dans sa vieillesse, avait fréquenté un maître de musique. Bien m’en prit. Au bout de peu de temps, je cueillis, Dieu aidant, de mes labeurs des fruits excellents. Non seulement j’arrivai à comprendre parfaitement la langue des Italiens, mais encore à la parler très correctement, au point que ces étrangers me faisaient des compliments sur la pureté de mon accent. Vous devinez si mon professeur fut fier de mes succès. Un jour, il me passa comme livre d’exercices l’ouvrage d’un homme qui a éclipsé tous les autres par sa science théologique. Tout le monde aujourd’hui connaît Thomas d’Aquin pour la multitude de ses écrits, l’élévation de ses pensées, la rigueur de ses syllogismes, rigueur qu’il porte dans toutes les questions qu’il traite. L’ouvrage que j’avais entre les mains était le plus parfait de tous ceux qu’a composés ce grand homme, et comme la fleur de sa sagesse. Dans l’intention de mon professeur, il devait me servir à me perfectionner dans la connaissance de la langue latine. Mais moi je m’attachai plus au fond qu’à la forme. Après avoir lu quelques pages, je fus tellement enthousiasmé que je résolus d’en traduire des passages en grec à l’intention de mes amis incrédules, qui ne pouvaient admettre qu’il pût y avoir chez les Latins quelque chose de bon en fait de production littéraire. A celte ■époque, en effet, le nom de Latin n’éveillait chez les nôtres que l'idée de voiles, de rames, de marchands, d’artisans et de cabaretiers. Croyant avoir le monopole de la sagesse, fiers de Platon et de son disciple, on rangeait chez nous les Latins dans la catégorie des barbares, leur abandonnant l’art de la guerre et tous les vils métiers. Cette grande ignorance était le résultat de la longue séparation des deux peuples. Je présentai à l’empereur les prémices de ma traduction. 11 en fut si charmé qu’il m’engagea fortement à continuer le travail commencé, déclarant que les Grecs retireraient de là un grand profit » 1 .

Cydonès n’avait qu’à continuer son ouvrage sur de l’approbation et de l’appui de l’empereur. Bientôt il put lui ■ollrir la traduction de tout le premier livre de la Somme contre les Gentils. « Jean Cantacuzène le trouva si beau qu’il

i. Ce sont les paroles mêmes de Démétrius dans son Apologie : j’ai rapporté la traduction que M. Jugie nous en donne, id. p. 390*391.

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voulut aussitôt le transcrire de sa propre main. Beaucoup de hauts personnages en firent autant, et il devint de mode d’être thomiste à la cour impériale. Le succès de cette première édition fut bientôt connu dans tout Constantinople. Le bureau de 1 heureux secrétaire du basileus fut assiégé par une foule de visiteurs, tant Latins que Grecs, qui lui apportaient tous les ouvrages latins qu’ils pouvaient découvrir. Les dominicains de Péra, ceux de la Compagnie de saint Thomas et les patrons de la théologie comme les appelle Démétrius, se signalèrent par leur empressement. La gloire de Thomas était leur gloire. Ils se réjouissaient à la pensée que les Grecs prendraient enfin des Latins une meilleure opinion et rabattraient peut-être un peu de leur confiance en leur propre sagesse. Après cet encourageant début, ayant, comme il dit, goûté au lotus, et fort de l’appui de l’empereur, qui lui fournit des copistes payés par lui, Démétrius consacra désormais tout son temps libre à traduire en grec les écrits de saint Thomas et plusieurs autres chefs-d’œuvre de la littérature théologique de 1 Occident. Ce travail il le poursuivit non seulement tant qu’il fut au service de Cantacuzène, mais pendant toute sa vie. Ce fut l’une des manières par laquelle il s’efforça de travailler à l’union des Églises et au rapprochement intellectuel entre l’Orient et l’Occident. « Par ces traductions, dit-il luimême, j’ai fourni à ceux des nôtres qui sont sages le moyen de devenir plus sages ; et les envieux qui attaquent les Latins, je les ai fait crever de dépit en révélant les chefs-d’œuvre qu’ils ont l’impudence de dénigrer 1 » Le 2 !\ décembre 1 354 , à 3 heures de l’après-midi, Démétrius mettait fin à sa traduction de la Somme contre les Gentils. C’est un renseignement précieux qu’il nous donne lui-même : « Finito libro, sit laus et gloria Christo. Istum librum transtulit de latino in graecum Démétrius de Thessalonica, servus Jesu Christi et laboravit per totum annum ; et fuit completus anno 1 355 2 , indictione oc ta va, XXI Y mensis decembris ora (sic) post meridiem tertia. Hoc autem dictum est non solum pro istis duobus libris, tertio scilicet et quarto, sed pro tota Samma contra gentes, quae tota fuit translata3. »

i. Cf. M. Jugie, ibidem.

Ί. L’année 1 35 5 du calendrier byzantin est pour nous l’année 1 354-

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