SCENE V LAURE, puis GLAIRE
LAURE, seule, suivant des yeux Gilberte.
Elle ne sait pas trop ce qui la tourmente, mais j'ai peur de la comprendre, moi...
CLAIRE, entrant.
Me voilà prête. Est-il l'heure ?
LAURE
Je ne sais pas...
CLAIRE, se chauffant.
Il fait aujourd'hui un froid stupide. Brrr... Quelle abominable invention que l'hiver!. . Et sais-tu, ace propos, ce que je pense ?
LAlKE, distraite.
Non.
CLAIRE
Je pense que si l'on avait mis du froid dans l'enfer au lieu de flammes, cela aurait fait le monde plus vertueux... Brr... (Laure soupire). Eh bien, qu'est-ce qu'il y a encore? Tu soupires?
LAI RE
Je suis tourmentée.
GLAIRE
Naturellement. C'est ton état normal. Ton imagination est une véritable fabrique à soucis.
LAI HE
Je n'ai pas ton heureux caractère.
Aussi digères-tu mal. Tu ne dors pas. Tu te fais une bile noire. Tu te donnes la fièvre. Tu te détraques à revenir incessamment sur le passé, à t'interroger sur l'avenir... Eh! laisse donc le passé tranquille, et l'avenir aussi. Tu ne changeras rien alun, et n'empêcheras rien dans l'autre. Et jouis du présent ! Le présent seul existe, et il est assez agréable, dans cette confortable maison, au milieu de ce luxe charmant, pour qu'on ne lui fasse pas l'impolitesse de le dédaigner.
LAURE Ta façon pratique de voir les choses est insupportable !
GLAIRE
Ma chère amie, tu as eu la gentillesse de me donner
I hospitalité, aux bons comme aux mauvais jours, et je
La paie de mon mieux, avec du bon sens et de la bonne
humeur. C'est une monnaie dont tu n'es pas riche. Sans
moi, il n'y aurait ici que lamentations et que scènes... Voyons ! pour quel motif grave soupires-tu aujourd'hui ?
LAURE Tuas vu tout à l'heure comme Gilberte était agressive envers sa Sœur ?
CLAIRE
Je n'ai rien vu.
LAURE, agacée.
Tu ne remarques jamais ces choses-là.
Pourquoi faire ? Quelle importance peut bien avoir une petite pique entre jeunes filles?
LAURE
Le mal est plus sérieux que tu ne crois. Je viens d'interroger Gilberte, et elle ma répondu avec un accent qui m'épouvante. Malgré moi, pendant qu'elle parlait, je songeais à une autre scène terrible, qui eut lieu quelques mois avant mon premier mariage. . .
CLAIRE
Tu veux parler de la scène où tes deux prétendants faillirent en venir aux mains ?
LAURE
Ali ! tu t'en souviens, si peu de mémoire que tu aies !
CLAIRE
Oui, oui. je m'en souviens. C'était une trop belle folie d'amoureux ! Provoquer l'homme à qui tu donnais la préférence, en voilà un moyen de te faire la cour!... Et après? Tu empêchas le duel, Darcy s'expatria... puis il revint et eut son tour. . Tout ça, c'est des histoires anciennes et bien finies, puisque tes deux maris sont morts !
LAURE
Leurs filles sont vivantes.
CLAIRE
Que crains-tu donc ? Je ne vois pas mes nièces s'appelant en duel !
Tu plaisantes toujours !
CLAIRE
Pourquoi pas ?
LAURE
Je crains que Blanche et Gilberte n'aient apporté en naissant, l'une contre l'autre, une hostilité inconsciente qui peut éclater tôt (m tard. Mon Dieu ! que deviendrais-je, si je me trouvais un jour entre mes filles, comme je me trouvai jadis entre leurs pères !...
CLAIRE
Tu te montes la tête a plaisir! Sans doute, il est dif-
ficile à ces enfants d'avoir des rapports très affectueux, n'ayant pas été élevées de la même façon, et n'ayant rien de commun dans les goûts, ni dans le caractère. Blanche est une grande réservée, façonnée par le couvent, avec laquelle on ne se lie pas aisément. Gilberte est une intransigeante qui s'exalte aux questions de sentiment... Mais elles n'ont aucune raison pour se prendre aux cheveux. (Sur un geste de Laure.) En tout cas, tu as de quoi parer à leurs discordes, vraies ou imaginaires.
LAURE
Tu veux parler du mariage de Blanche?
CLAIRE
Parfaitement. Et aussi du mariage de Gilberte. La grand'mère nous écrit lettre sur lettre pour qu'on lui expédie la petite. Il y a du cousin là-dessous !
Je le pense aussi. Mais Gilberte semble avoir une grande aversion pour le mariage...
CLAIRE, gaiemeDt.
Bon! ça passera. Une aversion pour le mariage?... Non. c'est insensé! Quant à Blanche, voilà huit jours que la famille Monnier... Ah! à propos, j'ai reçu ce matin de M. Monnier père, un homme vraiment aimable, un sac de bonbons... dont tu vas me dire
fies nouvelles. (Elle lui présente le sac).
LAURE, refusant.
Merci.
CLAIRE
Tu as tort. Ils sont exquis... (Elle en croque plusieurs). Exquis ! . . . Quels braves gens que ces Monnier ! . . . Donc, voilà huit jours que ces braves gens m'ont chargée de certaines propositions... Pourquoi n'en as-tu pas encore parlé à Blanche?
LAURE
Je ne sais pas...
CLAIRE
Je vais te le dire. Tu as grand peur qu'elle ne les accepte.
LAURE
Il y a si peu de temps que j'ai retrouvé cette enfant. Dire que sa jeunesse s'est usée au couvent! Gomment ai-je pu avoir l'idée de la mettre au couvent? Ah! si c'était à refaire!...
CLAIRE
Tu le referais !
LAURE Oh! non. Elle a été trop près de se faire religieuse!
CLAIRE
Aujourd'hui, il ne s'agit pas de prendre le voile, mais un mari... C'est autrement intéressant!...
LAURE
Il faudra bien, sans doute, se résoudre au sacrifice, un jour ou l'autre.
CLAIRE, gaiement.
Alors, le plus tôt sera le mieux! Tu ne peux trouver pour elle un meilleur parti.
LA.URE
C'est bien possible.
CLAIRE
L'an dernier, à Trouville, nous avons vu de près cette excellente famille. Le jeune homme est très gentil, très obligeant. Quand nous allions en promenade, il ne manquait pas de m'offrir la main pour descendre de voiture, et les jeunes gens qui pensent aux vieux sont rares par le temps qui court ! Il adore Blanche qui ne semblait pas se déplaire avec lui. Il a une belle dot, en rapport avec celle que tu donnes. Donc, tout s'y trouve : convenances, fortune, amour... Qu'est-ce que tu veux de plus?
Tu as raison. Va dire à Blanche de venir me reretrouver.
CLAIRE
Avec plaisir... Seulement, j'emporte mes bonbons. (Elle soil).