‹ Demi-soeurs; piece en trois actesChapitre 19 sur 27 · L.VURE · texte numérisé non relu

L.VURE

Oh! oui, le plus heureux!... Et aussi le plus douloureux!... Car elles ont été bien courtes, mes années de joie ! Ah! pourquoi la fatalité s'est-elle abattue sur nous?...

BLANCHE

Hélas !

LAURE

Pourquoi ton père a-t-il disparu si vite? Pourquoi n'est-il pas encore entre nous deux?

BLANCHE Jamais tu ne m'as parlé ainsi !

LAURE

Peut-être m'en as-tu voulu quelquefois d'avoir quitté

le deuil de ton père. Ah! ne m'accuse pas, ne méjuge pas mal. S'il n'avait tenu qu'à moi, jamais, je te le jure, l'idée ne me serait venue de me remarier ! Mon plus cher désir aurait été de me consacrer à ma petite Blanche, à elle seule!... Mais ta frêle nature n'aurait pas supporté a misère... et c'est par tendresse pour toi, et pour cela seulement que je me suis résignée à cette nouvelle existence qui n'a été pour moi qu'un semblant de bonheur !

GILBERTE, d'un cri profond.

Maman !

L.VURE, s' écartant vivement de Blanche. Gilberte?... Tu étais là?...

GILBERTE

Oui, j'étais là!

LA.URE

Tu nous écoutais ?

GILBERTE

Oui.

LAURE

Tu as commis une vilaine action... C'est très mal de se cacher et de surprendre...

GILBERTE

Tu te cachais bien de moi!... J'ai senti tout à l'heure que tu voulais m'éloigner. Aussi, ai-je fait semblant

DEMI-SCEURS

de sortir. Il y a assez longtemps que je brûle d'entendre une de ces conversations mystérieuses! Oh! j'étais bien sûre d'en souffrir, mais je ne m'attendais pas, pourtant, à entendre de pareilles choses !

LAURE, dans un grand trouble.

Les mots qu'on dit n'ont leur vraie valeur que pour les personnes à qui on les adresse. On interprète toujours mal ce qu'on n'aurait pas dû entendre. Ainsi, tu es punie par où tu as péché...

BLANCHE, venant à Gilberte.

Ma chère Gilberte...

GIL13ERTE, violente.

Je ne te demande rien, à toi!

BLANCHE

Ne m'envie pas mon bonheur : je n'ai jamais envié le tien.

GILBERTE

11 ne s'agit pas de moi ! Il s'agit de mon père !

BLANCHE

N'avons-nous pas le droit, ma mère et moi, de parler des souvenirs qui doivent nous être chers et sacrés? Pourquoi t'ombrages-tu de sentiments que nous serions coupables de ne pas avoir? Je ne m'offense pas du

culte que tu rends à la mémoire de ton père, et je ne suis pas jalouse quand vous le pleurez ensemble !

Nous ne le pleurons jamais ! Nous n'en parlons même plus ! . . .

LAURE

Tu es injuste. Tu ne dis pas la vérité. Ce matin encore, ici même...

GILBERTE

Oui, tu m'as dit de bonnes paroles pour me contenter — mais je sais maintenant ce qu'il faut croire !

LAURE, froissée.

Gilberte. en vérité...

GILBERTE

Je t'offense, sans doute, et tu ne me pardonneras pas de te parler ainsi ! Mais supporter cela est au-dessus de mes forces ! Mon pauvre père ! L'oubli que tu craignais te menace déjà! Toi qui as tant souffei't et tant aimé, te voilà devenu un souvenir importun ! On voudrait effacer ta mémoire ! On ne te trouve pas assez mort ! Ah ! tu avais raison de douter toujours, d'avoir peur de l'avenir ! Tu as eu raison de me faire brûler ces lettres qui t'ont arraché tant de larmes ! Que ne m'as-tu. en même temps, laissé brûler ce livre maudit !

LAURE, effarée.

Tu perds la tête? De quelles lettres parles-tu? De quel livre ?

GTLBERTE, après un temps, se reprenant. Mon père m'avait fait jurer de ne jamais révéler cela, et j'ai tenu jusqu'ici mon serment de petite fille... le secret m'a échappé... tant pis! Je vais vous dire ce que vous ne savez pas !

LAURE, avec angoisse.

Parle !

GILBERTE Mon père avait trouvé, dans un tiroir de ce meuble, un paquet de lettres et l'album que voici. Ce qu'ils contenaient et ce qu'ils signifiaient, j'étais bien loin de m'en douter!... Un jour, tu avais été voir Blanche au couvent et je me croyais seule à la maison. Aussi, fus-je très surprise, en venant dans ce salon, d'y trouver mon père. Il était là. dans ce fauteuil, des lettres étaient éparses sur cette table, et il lisait ce livre avec une attention passionnée... Au bruit que fit la porte, il se tourna vers moi... Ah! quel coup je reçus!... 11 pleurait ! Pour la première fois , je voyais ses larmes! Je n'oublierai jamais sa pauvre figure de souffrance .. Il me fil promettre de ne rien dire à personne, .le promis et ne dis rien... Mais depuis ee jour, je remarquai un changement profond dans sa physionomie et dans son caractère. Il devint plus sombre,

plus irritable, plus nerveux. Sa maladie de cœur fit des progrès terribles, et je devinai que la lecture de ce livre et de ces lettres était la cause de sa douleur et que sa douleur le tuait! Je ne me trompais pas ! La veille de sa mort, si tu t'en souviens, il demanda à se trouver seul avec moi. Il ne quittait plus son lit , et son projet, il était incapable de l'exécuter lui-même. Il me donna les lettres qu'il avait cacliées sous son oreiller et me commanda de les jeter au feu!

Tu le fis ?

Aussitôt!

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