‹ Demifous et demiresponsablesChapitre 13 sur 119 · LL. = TRPORIE DES DEUX BLOCS · texte numérisé non relu

LL. = TRPORIE DES DEUX BLOCS

A. On peut dire que cette première théorie est celle des gens du monde. C’est la théorie extramédicale, admise aussi par un certain nombre de médecins, dont le nombre va tous les jours en diminuant.

Elle serait d’ailleurs si commode pour l'exercice de la justice que bien des magistrats l’adoptent ou plutôt voudraient l’imposer aux médecins. Oui ou non, l'accusé est-il raison- Lable ou est-il fou ? Est-il ou n'est-il pas responsable du crime ou du délit qu’il a commis ? Devons-nous le condamner ou l'interner ? Voilà le dilemme dans lequel la justice voudrait enfermer l'expert qui a l’air de se dérober, s’il ne répond pas catégoriquement et nettement oui ou non.

Ilest si simple, comme le fait dire Micuez Corvar à un de ses personnages, « de ficher une grille devant un asile » et de déclarer : « de ce côté-ci, on est fou; de ce côté-là, on n'est pas fou ! » Il est si naturel de couper « le monde en deux morceaux : d'un côté ceux qui sont fous parce qu'ils sont enfermés et de l’autre ceux qui ne sont pas fous, parce qu'ils ne sont

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pas enfermés », comme si on disait : «il y a les morts dans les cimetières et les vivants hors des cimetières ».

Dans cette théorie idéalement simple, tout est facile : il ya, d'un côté, le bloc des gens raisonnables, de l’autre, le bloc des gens fous; entre les deux, il y a un large fossé et une muraille à peine percée de quelques ouvertures, qui, de temps en temps, donnent passage à ceux qui changent de bloc.

I n’y à donc ni demifou ni demiresponsable.

La responsabilité atténuée est une invention des médecins embarrassés, qui dissimulent mal sous ce mot leur ignorance ou leur lâcheté : c'est la conclusion des experts qui ne savent pas ou ne veulent pas se compromettre et conclure franchement.

Comme le disait, à propos de l'affaire de l'empoisonneuse d’Auch, un jourpal extramédical très répandu, on ne comprend pas le sens de cette expression : « responsabilité atténuée... On est responsable ou on ne l’est pas, mais on conçoit malaisément qu'il y ait des moitiés, des tiers ou des quarts de responsabilité. Dans quelle balance pèsera-t-on ces questions de responsabilité, ces culpabilités fragmentaires ? Et décidera-t-on, quand il s’agira de l'application de la peine, que le condamné sera guillotiné par moitié seulement ? »

Il serait fâcheux en vérité de voir des jurés ou des magistrats attacher quelque importance à des boutades de ce genre. Mais cet article humouristique exprime une théorie qui à la prétention d’être scientifique, que, dans un autre chapitre, nous verrons encore soutenue par d'excellents esprits (médecins et légistes) et qu'il faut par suite étudier.

Je crois que cette théorie des deux blocs n’a aucune base scientifique sérieuse.

B. Pour étayer cette théorie des deux blocs on part de l’idée de l'unité et de l’indivisibilité de la personne humaine raisonnable et responsable. Quand ce moi un et indivisible est intact, le sujet a sa raison et sa responsabilité : quand ce moi

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est détruit, altéré, malade, le sujet a perdu la raison et la responsabilité, il est fou et irresponsable. Etant indivisible dans son unité, cette personne humaine ne peut pas être partiellement détruite ou altérée; il ne peut donc y avoir ni folie partielle ni responsabilité diminuée ; il ny a ni demifous ni demiresponsables.

L'erreur de ce raisonnement n’est pas dans la notion d’une personne humaine une et indivisible. J'admets très bien, quant à moi, l’unitéet lindivisibilité de la personne humaine. Mais ce n'est pas de cette personne humaine que le médecin s'occupe quand il étudie la question de la folie et de la responsabilité. Le médecin ne s'occupe que des organes, par lesquels cette personne manifeste sa vie, et ces organes, s'ils sont soumis à l'unité vivante, sont eux-mêmes essentiellement multiples, complexes et divisibles.

Il faut donc bien poser ici cette première proposition: je ne m'occupe pas du tout, dans ce livre, du principe de la pensée et du psychisme; je n'ai en vue que l’appareil nerveux par lequel s'exerce et se manifeste ce psychisme. Je parle uniquement du cerveau, de l'organe matériel nécessaire à l'exercice actuel de la pensée humaine. Je ne m'occupe pas du tout du principe immatériel et immortel que certaines religions et certaines philosophies admettent sous le nom d'âme. Les spiritualistes les plus convaincus admettent bien que dans la vie actuelle, telle que nous l’étudions, l’âme ne peut pas penser sans cerveau ! ; ils admettent aussi, tous, que la folie est une maladie, non de l’âme, mais du corps. L'étude en appartient, pour cela, aux médecins, qui ne connaissent et n’étudient que le corps et qui trouvent souvent chez ces malades des lésions matérielles du cerveau.

Quand donc j'étudie ici la question de savoir s’il y a ou non des demifous, je n’examine qu’une question de pure physio-

1. Voir : Pensée et cerveau. La doctrine biologique du double psychisme et le spiritualisme. Réponse au docteur Surbled. Revue de philosophie, 1906 t: EV, p. 204:

NÉGATEURS DES DEMIFOUS 45 logie : les diverses écoles religieuses et philosophiques ne chercheront ou tout au moins ne trouveront, dans la présente étude, ni confirmation, ni réfutation de leur doctrine.

Ainsi posé et limité, sur un terrain très précis et exclusivement médical, le problème paraît facile à résoudre. Il revient à nous demander si l’appareil nerveux qui préside à la pensée est un organe un et indivisible comme la personne humaine elle-même ou si au contraire il est constitué par un appareil complexe, formé d’un grand nombre de neurones divers et de divers groupements de neurones (centres psychiques) qui ont une importance différente dans l'exercice de la raison. 1

Pour que la conception des deux blocs fût scientifiquement défendable, il faudrait que les centres psychiques constituent eux-mêmes un tout un et indivisible. Alors on pourrait dire : cet appareil, un et indivisible, est malade ou il ne l'est pas; s'il est malade, le sujet est fou et irresponsable ; s’il ne l’est pas, le sujet est raisonnable et responsable.

Si au contraire cet appareil nerveux n’a pas du tout cette unité et cette indivisibilité qui appartiennent à la personne humaine, si c’est un organe multiple, complexe et divisible, il devient parfaitement possible et facile de concevoir une lésion d’une partie de ces centres et par suite une diminution, sans abolition, de la raison et une atténuation, sans suppression, de la responsabilité.

Toute la question revient donc à savoir si les centres psychiques sont ou non un organe un et indivisible et pour cela il faut savoir si le psychisme peut ou non se localiser dans telle ou telle partie des centres nerveux comme les autres grandes fonctions, sensitivomotrice, sensorielle.

Certains auteurs (Muxx, Prrres, Surgzep) ont bien dit que les centres psychiques ne sont pas localisables.

Dans son discours d'ouverture du Congrès de Nancy (1897) Prrnes dit que les neurones psychiques « échappent même à

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la méthode anatomoclinique » et que « les fonctions qui leur sont attribuées ne sont pas localisables ». Muxx qualifie de Gedankenspiel ces recherches de la localisation des centres psychiques. Et Surezep dit formellement : « quant aux facultés psychiques et intellectuelles, elles n’ont ni siège ni organes ; elles ne sont pas localisables ? ».

’est là une erreur qui me paraît reposer sur une confusion de mots.

D'abord il est impossible de dire, avec SurBLep, que la localisation du psychisme est mhilosophiquement impossible. Pourquoi serait-elle impossible ?

Dans aucune doctrine philosophique ou religieuse on ne peut nier qu’il y ait des neurones dont l'intégrité est nécessaire pour le fonctionnement psychique, pour l’accomplissement des actes psychiques. Il s'agit uniquement de savoir si ces neurones sont localisés dans une région quelconque des centres nerveux ou s'ils sont diffusés un peu partout.

A la question ainsi posée la science à pu répondre oui ou non, elle pourra peut-être même modifier sa réponse, dire si ces neurones sont ou non localisés. Mais je ne comprends pas qu’au nom d'une doctrine philosophique ou religieuse quelconque, on puisse déclarer qu'ils ne sont pas localisables.

Sur le terrain exclusivement scientifique et physiologique on ne peut pas non plus nier la possibilité de cette localisation. On peut dire que les divers centres psychiques ne sont pas encore tous étroitement et nettement localisés; il y a certainement beaucoup à faire et à trouver encore dans cette voie ; mais on ne peut pas dire qu’il n y ait rien de fait et surtout qu'il n’y ait rien de faisable.

J’ai essayé de montrer ailleurs ? que si cette question de la

1. Cette opinion est également défendue par certains classiques. Voir Durr£é. Trailé de pathologie mentale de CizBertT BALLET, p. 1058.

2. Le problème des localisalions psychiques dans le cerveau. Congrès français de médecine, Paris, octobre 1904. — Voir surtout Le Psychisme inférieur. Elude de physiopathologie clinique des centres psychiques. Bibliothèque de philosophie expérimentale, 1906.

» ter

2 DE 2 x mn

NÉGATEURS DES DEMIFOUS 91 localisation psychique est si en retard, alors que celle des localisations motrices et sensitives est si avancée, cela vient de ce que la question est généralement mal posée.

Il est évidemment impossible de considérer le psychisme comme la motilité ou la vision et de vouloir le localiser, ainsi en bloc, autour d'une scissure ou dans un groupe de circonvolutions.

L'écorce cérébrale, tout entière, est psychique. On peut même définir les phénomènes psychiques par ce siège cortical. Les neurones psychiques doivent être localisés dans l’écorce cérébrale.

Pour aller plus loin et localiser le psychisme avec plus de précision dans l'écorce, il faut faire de l'analyse psychologique ; et il ne faut pas décomposer la fonction psychique en facultés : mémoire, attention, association des idées, etc. I n y à certes pas un centre pour chacune de ces fonctions.

Il faut prendre la question par un autre côté et diviser Îles fonctions psychiques en trois groupes :

1° Les fonctions psychiques sensorio-motrices ou fonctions psychiques de relations extérieures; 2° les fonctions psychiques inconscientes et automatiques (psychisme inférieur); 3° les fonctions psychiques supérieures, conscientes et volontaires!.

On connaît bien aujourd’hui le siège anatomique du premier groupe de centres psychiques. Ce sont, toujours sur l'écorce : à la face externe, la zone périrolandique (sensibilité générale et motilité) et la zone moyenne des première et

1. Sans qu'il faille superposer ses expressions et les miennes, je me permets de rapprocher un article d'Enme Tassy (la psychologie actuelle et le degré de conscience, Mercure de France, 1906, p. 56) dans lequel on lit : « la vie de l'intelligence est à la fois sentimentale, mentale et psychique. Cette triple division n’est pas de pure théorie; elle correspond à une réalité fonctionnelle que justifie l'étude de la pathologie de l’esprit; on pourrait même, sur cette distinction, établir une classification de la folie plus rationnelle que beaucoup de celles tentées jusqu’à maintenant... S'il est plus délicat de marquer une distinction entre le fait psychique et celui sentimental, la distinction fonctionnelle du fait mental est nettement accusée. »

deuxième temporales (ouïe); à la face interne, la zone péri- Calcarine (vision) et la zone de l’hippocampe (goût et odorat).

Les centres du psychisme inférieur paraissent occuper les zones moyenne et postérieure des centres d'association de Fcecusié. Les points nodaux de ces systèmes longs d’association seraient les territoires centraux de ces zones : la partie moyenne du pli courbe et la troisième circonvolution temporale ; il faut y joindre le corps calleux, qui représente tous les faisceaux de relation psychique d'un hémisphère à l’autre.

Enfin les centres psychiques supérieurs paraissent réunis dans le lobe préfrontal ou zone prérolandique : lobe frontal moins la frontale ascendante et le pied des trois frontales {qu’il faut rattacher à [a pariétale ascendante et au lobule paracentral). Ceci n’est pas encore définitivement démontré ; mais j'ai pu réunir ! un faisceau de documents cliniques qui méritent attention et prouvent que le problème, s’il n’est pas résolu, n’est pas du moins définitivement insoluble par essence et par définition.

Il paraît établi que la lésion de ce lobe préfrontal entraîne le plus souvent des troubles mentaux profonds, tels que la perte de la volonté libre et consciente, tout en laissant intact ou à peu près, le fonctionnement du psychisme inférieur, c’est-à-dire le psychisme automatique et inconscient.

Ainsi une de ces malades, observée par CESsTAN et LEJONNE, répondra bien aux questions posées quand elles sont simples et ne nécessitent aucun effort personnel ; elle répétera des phrases brèves prononcées devant elle, fera même des additions faciles comme trois et quatre ou six et trois. Mais, si la réponse est plus compliquée, nécessite une certaine réflexion et un effort intellectuel bien personnel, la malade reste immobile, répond avec une placidité souriante qu’elle ne sait pas et n’essaie même pas d’en faire davantage. Et on trouve, à l’'autopsie, chez cette malade, une tumeur du lobe frontai.

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