IT. — ‘ŒHÉORIE DU BLOC UNIQUE
A l’autre pôle de la science moderne, chez les plus raffinés et les plus avancés parmi les médecins et les philosophes, règne la seconde théorie, bien différente de la précédente, mais qui, comme la première, aboutit aussi à la négation des demifous et des demiresponsables.
Ces savants n'admettent plus deux blocs, l’un des sensés, l’autre des insensés. Pour eux, l'humanité entière ne forme qu'un bloc. Du plus sensé au plus insensé, du plus responsable au plus irresponsable la série est continue. Il n’y a plus de demifous puisqu'il n'y a plus de fous ou que tout le monde est fou, à des degrés divers. La question médicolégale de la responsabilité s’abime et disparaît dans la responsabilité ou dans l'irresponsabilité universelle.
Cette doctrine, aussi séduisante que dangereuse, est édifiée sur trois principes : 1° il y a série et continuité du plus raisonnable au plus fou ; 2° il y a série et continuité du plus res- ponsable au plus suggestible et au plus irresponsable ; 3° il y
NÉGATEURS DES DEMIFOUS 43 a série et continuité de l'animal le plus inférieur à l’homme, c'est-à-dire du déterminisme absolu au libre arbitre qui, par conséquent, n'existe pas.
Je vais exposer complètement ces trois principes avant de les discuter dans leur ensemble et de discuter par suite la théorie du bloc unique dont ces principes sont le point de départ et le fondement.
1° D'abord il y a série et continuité du plus raisonnable au plus fou.
D'une manière générale, entre les phénomènes physiologiques ou normaux et les troubles pathologiques ou anormaux, il est impossible d'établir de ligne de démarcation, absolue et
fixe.
Où commence et où finit la fièvre ? Quelles sont les fron-
tières de la maladie ? Impossible de le dire. Tel individu sera dit bien portant avec 80 pulsations et 37°%5 de température ; tel autre sera malade avec 72 pulsations et 36°8.
Héricourr {, qui a fait un livre très intéressant sur les frontières de la maladie, le dit bien clairement : dans la réalité, pour la grande majorité des cas, l’état de santé et l’état de maladie « se prolongent en quelque sorte, d’une façon continue; la frontière qui les sépare est vague et il est parfois impossible de la délimiter » ; l’état de santé parfait est « relié à l’état de maladie manifeste par une courbe inclinée, très faiblement ascendante, sur laquelle il est souvent malaisé de marquer le point où la maladie peut être affirmée ».
De même, CHarrin ? à récemment étudié les oscillations de l’état physiologique et conclu : « en dehors des affections nettement spécifiques, la nature même des choses veut que fréquemment la santé et la maladie offrent des points de contact..…. L'état physiologiquen’est pas immuable... D’inéluctables
1. J. Héricourr. Les frontières de la maladie. Bibliothèque de philosophie scientifique.
2. A. Caarrix. Les oscillations de l’état physiologique. La Revue du mois, 1906, t. I, p. 158.
facteurs. impriment à cet état physiologique des oscillations répétées, plus ou moins profondes, susceptibles de le conduire à chaque instant hors des limites en deçà et au delà desquelles il fait place à l’état pathologique. »
Cette continuité, ce défaut de séparation et de délimitation nettes, entre l’état physiologique et l’état pathologique semblent encore plus évidents et vrais pour l'état psychique.
Du rêve au délire il n’y a qu’une différence de degré’. Tout le monde rêve plus ou moins et le délirant n’est souvent qu'un rêveur qui continue son rêve à l’état de veille. Dès 1881, LAsèGuE à montré que plus spécialement le délire alcoolique est un rêve et, depuis 1893, Réars a étudié et décrit dans toutes les intoxications et infections le délire onirique (délire de rêve, OVAD, OVELNDOS, rêve).
Du raisonnable froid au passionné emporté, de l'original au bizarre, du nerveux à l’agité, du toqué au dément. il y a tous les termes de transition et il est impossible de dire où commence la folie. Une ligne de démarcation précise serait arbitraire et fausse.
« L'homme répondant au type idéal d'anatomie et de physiologie normales, de mentalité parfaite, n'existe vraisemblablement pas, dit Héricourr. Au contraire, tous, nous présentons quelques täres, quelques anomalies, quelques points faibles. »
Et, comme dit Micnez Corpay, « la grande misère mentale » n'est que l’exagération de ces petites misères. « Tenez, s’écrie Parrot, voyez autour de vous, toute la petite cour. Croyez-vous qu'ils ne sont pas tous plus ou moins fêlés, les camarades ?.… Réfléchissez aux légers coups de pouce » qui en feraient « des fous complets... question de mesure. »
Beruxeim * à nié l’existence de l’hystérie, comme, avec Dez-
4. Voir Lucien LaGrirre (ancien interne de Remoxo de Metz). Du rêve au délire. Gazette des hôpitaux, 1902, p. 453.
2. BERHNEIM. Conception du mot hystérie. Revue médicale de l'Est. et Doin, 1904.
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BOŒEUF 6t HARTENBERG, il à nié l'existence de l'hypnotisme. Après avoir cité une phrase de LasèGue et une de moit, il ajoute : « je crois que (la définition de l'hystérie) est impossible, parce que l’hystérie n’est pas une entité morbide, n’est pas une maladie. »
Il y a deux choses, dit-il, dans l'hystérie : les crises et les manifestations, qui s'y associent ou les remplacent.
Les crises « ne sont que l’exagération d’un phénomène habituel d'ordre psychologique ». Entre l'apathique le plus froid et l’hystérique le plus violent, nous trouvons tous les termes de transition, en passant par les degrés divers de l’émotivité et du tempérament nerveux. Il y à des gens plus ou moins nerveux, à réaction nerveuse plus ou moins vive, des gens plus ou moins hystérisables. Et voilà tout.
Quant aux autres symptômes ou stigmates de l’hystérie, BEerxHeIM s'attache à démontrer qu’on les retrouve aussi chez des sujets non hystérisables. Ainsi l’anesthésie, avec ses caractères et sa distribution, se trouve en dehors de l’hystérie ou plutôtn'’existe pas dans l'hystérie; elle est créée par « l’esprit du sujet, souvent actionné par l’idée préconçue du médecin qui la cherche ». De même pour le rétrécissement du champ visuel. « L'examen périmétrique de l'œil suffit à donner à certains l’idée d’une vision affaiblie et crée un rétrécissement variable du champ visuel que la suggestion peut d'ailleurs élargir de nouveau. » Les stigmates moteurs (paralysies, contractures, spasmes...) se rencontrent avec une orande fréquence à la suite de maladies ou de causes diverses chez des sujets nullement hystérisables et, en tous cas, dit Benvuetm, ne sont pas plus fréquents chez les sujets hystérisables que chez ceux qui ne le sont pas.
En somme, pour ce neurologue de premier ordre, lhystérie
A. LasèGuE a dit (Archives générales de médecine, 1878) que « la définition de l'hystérie n'a jamais été donnée et ne le sera jamais » ; et j'ai ajouté (Diclionnaire encyclopédique des sciences médicales, 1889) : « je ne sais si elle sera jamais donnée (il ne faut désespérer d’aucun progrès); mais je sais qu'elle es! encore actuellement impossible ».
n'existe pas. Il y a uniquement des gens plus ou moins nerveux, à réaction nerveuse plus ou moins vive.
Cette conception négative s'étend à toutes les névroses si, avec Dugoist de Berne, on fond l'hystérie dans un grand sroupe complexe de psychonévroses, qui comprend : la neurasthénie, l’hystérie, l'hystéroneurasthénie, les formes légères d'hypocondrie et de mélancolie, enfin certains états de déséquilibre plus graves frisant la vésanie, dont il dit: « j'insiste d'emblée sur l'impossibilité de tracer des limites nettes entre la neurasthenie, l'hystérie et les états hypocondriaques et mélancoliques. »
Comme le dit Maurice ne FLeury?, pour DuBors «tous les sujets sont hypnotisables et tous les névropathes sont des malades imaginaires Justiciables du seul traitement par la suggestion ».
C’est l’extension à toutes les névroses de la conception de Bagnski* pour l’hystérie, quand il dit que le seul caractère commun de toutes les manifestations hystériques et des seules manifestations hystériques est « la possibilité d’être reproduits par suggestion et de disparaître sous l’influence exclusive de la persuasion f ».
Voilà comment on supprime les maladies nerveuses ou plutôt comment on les réunit aux tempéraments nerveux, aux états physiologiques et comment on s'efforce, par suite, d'établir le premier principe de cette théorie du bloc unique. Et on conclut : il y à sériation continue du normal au fou; l'humanité entière forme un bloc unique au point de vue de l’état psychique et mental.
1. Dusors. Les psychonévroses el leur traitement moral, préface de Dése- RINE, 14904.
2. Maurice DE FLeury. Conférence analysée dans la Gazette des hôpitaux, 1904, p. 1329.
3. BaBinski. Définition de hystérie. Société de neurologie, novembre 1901. Revue neurologique, 1901, p. 1074.
4. BABiNsxt propose de remplacer le mot hystérie par le mot pithialisme de retÜw (persuasion) et tatos (guérissable) : état psychique qui se manifeste par des troubles guérissables par la persuasion.
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2° Le deuxième principe se déduit facilement du premier : il ne faut pas diviser les hommes en responsables et irresponsables ; il n’y a qu’une série continue de gens, tous plus ou moins irresponsables.
Les juristes se sentent envahis par les hésitations et les doutes. « Y a-t-il donc, dit SazæiLzes!, même au point de vue pathologique, une distinction nettement tracée entre l'homme sain de raison et d'esprit, qui se laisse envahir par une crise passagère de criminalité et celui qui la laisse devenir chronique; et entre ce dernier et l'homme pathologiquement anormal”? La transition entre le criminel de nature et l’aliéné tend déjà à disparaître, de sorte que l’on peut prévoir, ce premier degré franchi, que le second s’abaïissera encore plus facilement ; car la différence entre la crise aiguë et la crise chronique n’est que dans la permanence d'intensité, et non dans le caractère, en même temps pathologique et psychologique, de la criminalité au moment où elle se produit ».
En neuroclinique, BERNHEIM a admirablement développé cette doctrine de l'échelle continue des responsabilités, depuis la plus complète jusqu'à la plus nulle*.
La suggestion hypnotique supprime la responsabilité; ceci est évident. Un individu à qui on suggère, dans l'hypnose, de commettre un crime et qui le commet, n'est pas responsable. Mais, d’après Bernaeim, le mot suggestion a un sens très étendu et comprend la persuasion, le conseil, la prédication. tous les moyens qu'a un psychisme d'exercer une action sur un autre psychisme. La suggestion est toute idée acceptée par le cerveau, « que cette idée vienne par l'oreiile, exprimée par une autre personne, par les yeux, formulée par écrit ou consécutive à une expression visuelle, qu’elle naisse en apparence spontanément, réveillée par une impression interne ou développée par les circonstances du monde extérieur, quelle que