ARVÈDE BARINE. Loco cit
150 DEMIFOUS ET DEMIRESPONSABLES trouve au Palais Royal traînant un homard vivant au bout d’un ruban bleu; alors qu’on peut promener un chien ou un lion, il s'étonne que les médecins l’empêchent de promener un homard, cet animal tranquille, sérieux, qui sait les secrets de la mer et n’aboie pas. Il s'essaie à voler comme les oiseaux et, un jour, au moment où, dans une rue de Paris, il attendait, les bras étendus, que son âme montât dans une étoile, il est ramassé par une patrouille, « parce qu'il s'était préparé à cette ascension en quittant ses habits terrestres ». Ne sachant comment se faire payer un billet, il le fait toucher par un fort de la halle; «ces gros hommes, dit-il, ont une façon terrible de présenter les billets à ordre ». Un jour, «ilse glissa dans la cuisine de M. Buloz à un moment où iln'y avait personne, ouvrit tous les robinets et se sauva, enchanté de son exploit ». Il voit « un soleil noir dans le ciel désert et un globe rouge de sang au-dessus des Tuileries » ; il pense avoir « une influence sur la marche de la lune » et impose les mains aux malades.
Il fut interné une série de fois chez le docteur BLANcue et, quand il guérissait, il se demandait « s’il n’avait pas subi quelque déchéance en recouvrant ce qu’on appelle vulgairement la raison t ».
Une Société littéraire, sollicitée par lui, obtint malheureusement sa sortie de l’asile et il alla se pendre dans un cabaret ignoble, un garni à deux sous la nuit, dans la rue de la Vieille- Lanterne, avec un cordon de tablier qu’il présentait come
la ceinture de M"° de Maintenon quand elle faisait jouer Esther
à Saint-Cyr ou la jarretière de la reine de Saba. 0° FLauBERT fut épileptique ou hystéroépileptique.
1. Un autre poète, CaarLes Lam», avait déclaré, quelques années auparavant, qu'il fallait lui envier les jours passés dans une maison de fous et écrivait à CoLErIDGE : « ne croyez pas avoir goûté toute la grandeur et tout. l’emportement de la fantaisie, si vous n'avez pas été fou. » — Le héros du Moine noir de Tcneknov aime sa névrose et, ayant été momentanément guéri, reproche amèrement son intervention au médecin qui l'a rejeté ainsi dans le troupeau des gens bien portants.
Maxime pu Came‘ décrit ainsi cette névrose : « avant que sa vingt-deuxième année fût tombée du sablier éternel, un mal implacable l'avait saisi, l’avait en quelque sorte immobilisé et lui donnait les étrangetés qui parfois ont surpris ceux dont il n'était que superficiellement connu... Le mal sacré, la grande névrose, celle que PArAceLsE à appelée le tremblement de terre de l’homme, avait frappé Gustave et l’avait terrassé... Bien souvent, impuissant et consterné, j'ai assisté à ces crises qui étaient formidables. Elles se produisaient de la même façon et étaient précédées des mêmes phénomènes. Tout à coup, sans motifs appréciables, Gustave levait, la tête et devepait très pâle; il avait senti l'aura... son regard était plein d'angoisse. il disait : j’ai une flamme dans l'œil gauche; puis, quelques secondes après, j'ai une flamme dans l'œil droit ; tout me semble couleur d’or. Cet état singulier se prolongeait quelquefois pendant plusieurs minutes... puis son visage pâlissait encore plus et prenait une expression désespérée; rapidement il marchait, il courait vers son lit, s’y étendait, morne, sinistre, comme il se serait couché tout vivant dans un cercueil; puis il s’écriait : je tiens les guides; voici le roulier ; j'entends les grelots! Ah! je vois la lanterne de l’auberge?! Alors il poussait une plainte dont l’accent déchirant vibre encore dans mon oreille et Ia convulsion le soulevait. À ce paroxysme, où tout l’être entrait en trépidation, succédaient invariablement un sommeil profond et une courbature qui durait pendant plusieurs jours. »
Cette névrose avait du reste commencé de très bonne heure et parail avoir occasionné sa mort. Ceci ressort de deux notes des Goncourt * relevées par Max Simon et CABANES : « FLAUBERT nous dit que lorsqu'il était enfant, il s’enfonçait tellement
À. Maxime pu Camr. Souvenirs lilléraires, Paris, 1892.
2. La première crise avait eu lieu, une nuit, « aux environs de Bourg- Achard, au moment où un roulier passait à la gauche du cabriolet et que l’on apercevait au loin, sur la droite, la lumière d’une auberge isolée. »