CHAPITRE TROISIÈME
l'habitant des campagnes, le MAITRE d'ÉCOLE ET LE CURÉ DE VILLAGE.
Le peuple des campagnes, qui tient aujourd'hui dans ses mains les destinées de notre pays, a des qualités bien diverses , qui en feront nécessairement un auxiliaire fort incertain pour tous les par-
tis. On a dit et on répète : Le paysan est propriétaire,^ il aime sa propriété comme son sang, il saura la défendre ; le morcellement du sol en 93 est, grâce à Dieu, notre sauvegarde aujourd'hui. Cela est vrai, mais d'une manière relative. L'homme des campagnes, absorbé dans de rudes travaux, n'a pu jusqu'à ce jour cultiver son intelligence que fort incomplètement. L'horizon de ses connaissances théoriques est très-borné, et la pratique de l'administration de sa commune n'a pas pu, au milieu des mille tiraillements que lui impriment des intérêts sinon hostiles, du moins mal coordonnés, développer chez lui une juste appréciation des affaires publiques. De cette situation qui place ces hommes au sein d'une civilisation très avancée, dont les résultats viennent à chaque instant frapper leur imagination, jeter des éclairs dans leur pensée, naît un genre d'esprit tout particulier. Le paysan, puisque c'est la dénomination consacrée pour désigner l'homme qui vit dans le^s
L'HABITANT DES CAMPAGNES, ETC. 53 champs, le paysan est à la fois confiant et défiant; on le voit souvent croire avec une singulière naïveté aux insinuations les plus étranges, et repousser dans le même moment les raisons les plus sages et les meilleures qu'on puisse lui présenter. Dans sa naïveté on peut reconnaître l'homme qui exerce presque exclusivement ses forces corporelles ; dans sa défiance, on trouve les traces d'un esprit qui a été frappé par ce qui l'entoure, qui doute de lui-même, et n'a pas la force de porter un jugement. Il a conquis peu à peu ce sol sur lequel il repose, et dans cette conquête qui lui a coûté tant de sueurs, il a trouvé Tusurier; il s'est heurté contre des hommes avides qui ont voulu amoindrir son champ, et il a fait appel à des gens de loi. De cette passion d'acquérir qui l'incorpore au sol, naissent de grandes qualités et de déplorables défauts. Les qualités consistent dans le goût du travail, dans une grande ténacité de volonté, dans une forte résignation opposée à la souffrance ou
aux événements de tous genres qui peuvent se produire ; les défauts sont une grande rudesse de mœurs, une insensibilité qui approche parfois de la cruauté, et une avidité extraordinaire développant une finesse de tact, une appréciation des pensées des autres, qui reproduit dans notre civilisation les phénomènes observés chez les hordes de sauvages.
Que va devenir l'exercice du suffrage universel entre les mains de pareils hommes ? Que va devenir le gouvernement de la France ?
L'exercice du suffrage universel est destiné à des variations extrêmes, à des passages brusques d'un parti à l'autre, sans transition. Le gouvernement de la France sera pendant un long temps encore un gouvernement essentiellement mobile, où la création de k veille sera déracinée par celle du lendemain.
L'HABIT ArsT DES CAMPAGÏNES, ETC. 55 Le paysan a deux antipathies : celle du propriétaire plus riche que lui, dont la vie, les habitudes diffèrent un peu des siennes, sans pourtant trancher d'une manière tellement complète que les défauts de l'un ne soient pas aussi ceux de Tautre; celle ensuite de l'habitant des villes dont il redoute l'esprit plus éclairé , et dont il jalouse la vie plus facile que la sienne.
Les propriétaires riches, dont le nombre déjà si restreint en France tend à s'amoindrir encore rapidement, sont considérés par le paysan avec plus de bienveillance que ce qu'il appelle le petit bourgeois, parce qu'en général la possession d'une large aisance a enlevé à cette sorte d'aristocratie passagère le défaut qui le choque le i)lus, le désir ardent d'acquérir la terre par lambeaux, et qu'ensuite la dislance qui existe entre des positions extrêmes, éloignant toute possibilité de rapprochement, irrite moins l'envie et excite moins l'esprit de rivalité.
A côté des paysans la révolution de 89 a placé une influence intellectuelle toute nouvelle, le maître d'école , et en même temps elle a étendu et généralisé une influence ancienne trop restreinte jusqu'alors, celle du curé de village. Ces deux éléments, largement posés dans la société, sont destinés à exercer sur elle une grande action.
Le maître d'école, comme tous les professeurs, quels que soient leur rang et leur intelligence , puise dans cette direction de l'enfance qui ne permet aucune contradiction, une confiance en lui-même, en sa propre importance, qu'il porte partout. Rien ne tempère chez lui ce sentiment personnel. Les hommes avec lesquels il vit ont d'autres occupations que lui, il parle en maître aussi bien hors de son école que dans son école ; sa position développe chez lui une vanité étrange, et comme conséquence de cette même vanité, un sentiment de dédain, mélangé d'une envie ar-
L'HABITAiNT DES CAMPAGNES, ETC. 57 deute contre toute personne placée dans une situation supérieure à la sienne, soit par son aisance, soit par son influence. Le maître d'école a tous les défauts du paysan et ne conserve pas sa vigueur au travail, ni sa résignation; il a ses préjugés greffés sur des besoins nouveaux , sur des aspirations nouvelles , et sur le mépris de tout travail manuel. La science, en l'effleurant, n'a pas agrandi sa pensée , n'a pas ennobli à ses yeux le travail qui est la destinée de l'homme ; elle n'a fait que substitirer un horizon borné au spectacle sans limite de la nature. Le maître d'école, plein du sentiment de lui-même, étendant à ses enfants l'estime qu'il a conçue des facultés de son esprit, ressent cruellement la gêne qui le presse ; il trouve qu'on est injuste envers lui, qu'il est un être méconnu. Irritable comme tous les hommes chez lesquels la vanité domine la raison, il est prêt à entrer en lutte avec toute personne quil'entoure, et manifeste cette tendance maladive contre le curé de son village.
Le curé de village sort, comme le maître d'école, des familles de nos cultivateurs ; comme le maître d'école , il nourrit bien des préjugés qui viennent de son éducation première, mais l'esprit de dévouement a élevé sa pensée ; seul, sans femme, sans enfants qui lui demandent de pourvoir à leur avenir, il sent que sa vie est une vie supérieure à celle des hommes qui l'entourent. Les sentiments d'orgueil qu'il pourrait puiser dans la distance qui le sépare des compagnons de son enfance , se brisent à chaque instant au chevet du malade où l'appelle son devoir, et la vue du néant de notre existence amoindrit sans cesse h ses yeux les différences sociales qui divisent les hommes dans notre vie éphémère.
Ces deux gi'ands éléments de notre société dont le premier, le maître d'école, est encore à l'état brut, car il date de peu d'années ; dont le second, le curé de village, est plus perfectionné, car il
n'est que la personnification de la pensée chrétienne, qui, depuis un grand nombre de siècles, s'infiltre dans le monde, sont aujourd'hui les représentants de deux principes sans lesquels une société s'arrête et meurt, le respect du passé et la foi dans l'avenir.
Le clergé professe le respect du passé sans pour cela entraver la marche ascensionnelle de la société, le vide de ses rangs se comblant sans cesse par des hommes qui sortent du cœur même de la nation, et qui apportent constamment dans son sein toutes les aspirations, les désirs, les espérances d'un peuple en travail. Belle et grande mission que celle du clergé! il veut conserver le riche alluvion de science, de civilisation que les siècles nous ont légué, et cherche à modérer la marche de la société pour que les progrès à venir puissent se greffer sur les progrès passés.
L'instituteur de village est comme le pionnier
qui s'avance dans les forêts du Nouveau Monde, abattant devant lui les arbres, découvrant le sol, sans s'inquiéter si les cbamps qu'il veut cultiver, si la cabane qu'il veut élever n'auront pas besoin d'ombrage. Le maître d'école sent palpiter en lui des désirs, il a des aspirations ; sa nature encore inculte n'a pas dépouillé les sentiments violents de l'homme primitif, et il a acquis avec une éducation incomplète une susceptibilité très-vive, une vanité naïve. La société a remis dans ses mains les générations naissantes, et par une singulière inconséquence, elle n'a pas su l'élever à la hauteur de la noble mission qu'elle lui a confiée. On veut qu'il possède de la science, et son esprit sans cesse inquiet sur son existence présente, sur son exisutence future, ne peut prendre son essor au milieu des liens matériels qui le garrottent de toutes parts On veut qu'il se consacre avec ardeur à l'éducation d'une jeunesse qui est l'espérance du pays, et l'estime publique ne vient pas l'encourager dans
cette grande tâche, honorer ses efforts et le placer au niveau du but qu'il doit atteindre.
Notre société, quisuccède à des temps de guerre, n'a pas encore créé les hiérarchies de l'époque pacifique dans laquelle nous entrons. Les préjugés du passé troublent encore notre intelligence,^et le moindre officier de l'armée est placé plus haut dans notre estime que l'homme auquel nous confions notre enfant, Têtre que nous aimons le plus, que l'homme chargé d'imprimer dans sa jeune et facile intelligence les sentiments qui le dirigeront pendant toute sa vie.
Comment veut-on qu'au milieu de tous ces débris des différentes transformations que l'humanité a subies, il n'y ait pas de la confusion ? Comment veut-on que dans ce monde en travail où nous vivons, il n'y ait pas un étrange disparate entre cette tendance à édifier et à produire qui carac-
térise notre époque, et ce vieux préjugé qui porte Thomme le plus sage à honorer de plus de respect celui qui a ouvert les tombes prématurées de plusieurs milliers d'hommes, que le génie patient et infatigable dont les veilles ont doté l'humanité de nouvelles sources de vie?
Voyez maintenant fonctionner le suffrage universel. Voyez le clergé de la campagne en opposition avec le maître d'école, le paysan partagé entre ces deux influences, vers lesquelles la portion mobile et déclassée de la société se porte alternativement, en faisant habilement appel aux intérêts que l'éducation, que des origines communes ont dû développer. Mettez à côté de ces efforts les passions personnelles du paysan, ses répulsions, ses défiances ; combinez toutes ces pressions, ces tiraillements avec l'autorité morale de la portion de la société qui a des positions acquises, avec ses faiblesses, avec ses fautes , et vous ne tarderez pas à
L HABITANT DES CAMPAGNES, ETC. 63 vous apercevoir que notre société est jetée dans !es voies de l'inconnu. Je sais bien qu'elle se reposera un jour calme et tranquille à l'ombre des conquêtes qu'elle aura faites; mais ce que j'ignore, c'est lenombre des générations destinées à disparaître dans la lutte.
La plus grande partie de la population, occupée nécessairement de ses besoins journaliers, ne peut pas se rendre compte des difficultés et des complications du gouvernement d'un grand peuple. A chaque froissement, à chaque désir non satisfait, il y aura mécontentement, et comme ce sentiment sera nécessairement surexcité, envenimé par le parti qui aspire à saisir le pouvoir, on doit s'attendre à des revirements brusques et presque instantanés. Tantôt le paysan repoussera tous les hommes ayant des positions acquises, par un esprit d'antagonisme habilement exploité ; tantôt, froissé dans ses espérances par les hommes qui les auront
remplacés , il reviendra demander à ceux qu'il aura dédaignés des résultats impossibles à obtenir d'une manière immédiate ; puis il changera de nouveau le gouvernement du pays.
La Révolution de février est une révolution dont le but n'est pas atteint en un jour. C'est le soulèvement de la partie déclassée de la société qui cherche à se créer une position. Le peuple laborieux sera encore longtemps un instrument entre ses mains. Cette partie déclassée a une grande puissance; elle a pour elle des désirs, rien à perdre, et elle enlace le pays par les fonctioimaires publics.
Le fonctionnaire public , déplorable agent de corruption pour les hommes qui savent s'en servir, est une plaie profonde de notre pays. C'est une classe d'hommes sans cesse mécontente et inquiète sur son existence viagère. Le caractère dominant des fonctionnaires est la servilité, et cela se con-
L'HABITANT DES CAMPAGNES, ETC. 65 çoit, car en dehors de cette chétive position que leur assure un traitement annuel, il n'y a pour eux que misère. Ils n'ont jamais connu cette vie active par laquelle le négociant, le fabricant, le cultivateur pourvoient non-seulement à leurs propres besoins, mais à ceux de leur famille, et, une fois sortis de cette existence mécanique qui reproduit à chaque heure du jour le travail exécuté la veille, ils ne savent plus employer les facultés de leur intelligence, car elles sont endormies. Le fonctionnaire public toujours envieux, parce qu'il n'est jamais sûr de sa vie du lendemain, cherche avec anxiété quel est le pouvoir du jour, pour se prosterner devant lui, et si par hasard on vient à le renverser, il le frappe le premier pour complaire à celui qui le remplace.
Tous les gouvernements ont voulu s'asseoir sur une large base de fonctionnaires destiluables à merci ; ils ont cru , en détaillant la noble directioij
d'un grand pays entre les mains d'une foule d'hommes, se créer partout des points d'appui, mais ils n'ont en définitive réussi qu'à ravaler le pouvoir; ils n'ont en définitive abouti qu'à créer en France une multitude de familles besoigneuses et inquiètes, attendant de l'État une existence précaire et misérable en compensation des services incomplets qu'elles peuvent lui rendre. La Révolution de février a brisé aux yeux de tout le monde ce faisceau de forces imaginaires ; les fonctionnaires ont déserté partout ce qu'on croyait leurs convictions de la veille, et, au grand étonnemcntdes personnes qui n'examinent que la surface des choses, on les a vus partout donnant, soit publiquement, soit d'une manière cachée, leur appui, leur sympathie aux hommes de désordre, quand ils ne s'enrôlaient pas ouvertement dans leur parti.
Le pouvoir doit être régénéré en France pour qu'il reprenne son prestige. Il faut un nombre res-
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treint de fonctions donnant aux hommes destinés à servir l'État une étendue d'action qui leur permette de développer leur esprit d'initiative et les soumette à la responsabilité sérieuse de leurs actes ; il faut, pour constituer un personnel administratif respectable et respecté, lui assurer non-seulement de la sécurité, mais une existence digne et honorable. Malheureusement l'avènement de la démocratie aura pour premier effet d'abaisser encore la position des fonctionnaires. Le peu de stabilité des fonctions publiques les fera déserter peu à peu, et nous nous trouverons très-probablement en face d'une administration composée de tous les hommes qui n'auront pas réussi ailleurs , comme cela existe en Amérique.
Instabilité en haut, instabilité en bas, voilà le cachet de la démocratie naissante. Les assemblées délibérantes, sans cesse renouvelées dans leur personnel, donneront rarement des hommes d'état
68 L HABITANT DES CAMPAGNES, ETC illustres ; on ne travaillera pas avec persévérance pour obtenir des positions transitoires, et l'expérience sera nécessairement perdue.
Cette mobilité du gouvernement démocratique est appelée à jeter dans notre pays une perturbation profonde. L'esprit commercial et manufacturier doit au premier abord se glacer ; le développement industriel de la France s'arrêtera ; bien des richesses laborieusement conquises s'évanouiront, et le mouvement ascensionnel de l'aisance cessera dans toutes les portions de la société.
Tout cela est grave sans doute; mais si l'on place en regard du pouvoir momentanément abaissé, ces hommes sans cesse détournés du but de leur vie par les préjugés qui s'attachent aux emplois publics, échangeant sans cesse par ambition une activité utile et bienfaisante contre des fonctions où ils deviennent médiocres et impuis-
L'HABITAM DES CAMPAGNES, ETC. 69 ëants; si l'on place en face de ces charges de l'État, exercées avec peut-être moins de ponctualité et d'intelligence , ces familles entières vouant à l'avance, par une éducation factice, des générations d'hommes à une vie qui n'exige aucune initirstive, aucun effort de pensées; si, plongeant ensuite dans ce monde immense de l'industrie, on voit ces manufactures inondant de leurs produits le marché, ces masses d'hommes passant sans cesse d'une aisance tolérahle à une détresse affreuse , ces campagnes désertées pour le travail précaire des villes; si l'on compare le progrès de l'industrie à celui si lent de notre agriculture , on ne tarde pas à se demander s'il n'y avait pas là des dangers vers lesquels courait en aveugle la société, et si ces misères, qui sont après tout des misères d'un jour, n'ont pas été appelées pour prévenir d'autres misères. L'ambition du pouvoir, le préjugé même qui plaçait les fonctions publiques au-dessus de ïoutes les occupations , ont servi l'humanité en
poussant sans cesse le peuple à s'en saisir. C'est dans les foyers industriels que s'est allumé l'esprit de résistance dans les nations, l'esprit d'investigation ; c'est là, ne l'oublions pas, que la liberté s'est taillée un berceau ; mais l'œuvre est aujourd'hui accomplie, et l'on ne peut plus persévérer dans les mêmes voies sans tomber dans l'abîme.
La démocratie doit anéantir bien des préjugés, bien des tendances léguées par les temps qui nous ont précédé. Elle le fait même à son insu par le seul développement et de ses qualités et de ses défauts, tant il est vrai qu'il y a dans la marche des sociétés une loi inconnue qui échappe aux esprits les plus vastes.
Quels seront maintenant les hommes, quels seront les partis politiques destinés à adoucir les difficultés d'une transformation dont tout le monde sent instinctivement la nécessité ? Avons-nous sous
L'HABITANT DES CAMPAGNES, ETC. 71 la main les moyens propres à nous ménager une transition entre ce monde connu que nous sem-
blons répudier et ce monde inconnu vers le quel nous tendons? c'est ce que nous essayerons de rechercher.