CHAPITRE QUATRIÈME
Quoiqu'il n'y ait guère que l'étendue d'une année entre l'époque où nous vivons et celle qui précéda la Révolution du 24 février, tout est changé autour de nous. Les idées ont pris un
autre courant et les hommes d'état de la veille sont aujourd'hui réduits à l'impuissance. La révolution de 89, en amenant à la surface de la société tout ce qui avait de l'intelligence, des positions acquises, a produit une espèce de classe mouvante, dont tous les membres sont liés par des intérêts à peu près identiques, et quelque variables que soient les éléments constitutifs de cette portion de la société, il n'en est pas moins certain qu'il y a de l'uniformité dans les goûts, les besoins, les tendances des hommes qui la composent. Les dissidences entre les gouvernants n'étaient que des nuances, et les dissentiments dégénéraient souvent en questions purement personnelles. Ces conséquences logiques de la concentration du pouvoir dans les sommités sociales, ont créé naturellement chez nos hommes d'état une propension à poursuivre de petites conquêtes individuelles, à recourir à de petites finesses pour supplanter un rival plutôt qu'un adversaire.
Aujourd'hui que toutes les parties de la société arrivent pêle-mêle au pouvoir, les questions se présentent vives et tranchées , comme des intérêts sociaux qui ne sont pas, il est vrai, hostiles, mais dont les uns ont reçu une satisfaction que les autres aspirent à obtenir. Les individualités disparaissent devant l'importance des problèmes qui s'agitent, et l'habileté, la souplesse des anciens chefs de l'État , loin de contribuer à en amener la solution, ne servent qu'à les envenimer, en jetant de la défiance, en irritant les uns contre les autres des hommes dont Tentente seule peut assurer le succès auquel ils aspirent.
Les hommes parcourent dans leur vie un certain cercle de connaissances et d'idées; plus ils sont éminents par l'intelligence, plus ce cercle est étendu; mais une fois qu'ils l'ont parcouru, leur pensée ne franchit pas l'horizon qu'ils se sont tracé, (elle revient sans cesse aux idées qu'ils ont déjà
conçues, et cherche toujours en arrière les raisons de leur conduite du moment.
Il y a certes de hautes facultés dans les hommes arrivés au pouvoir à une époque qui a répandu sur notre pays un vif éclat par l'avènement de tant d'illustres écrivains , de tant d'orateurs éminents. Sous le côté littéraire, les luttes de la tribune sont loin d'être aussi brillantes aujourd'hui. Les assemblées politiques ne sont plus des académies où le pouvoir change de mains sans changer de marche ; ce sont des arènes où se trouvent en présence les éléments divers qui constituent la société. Tout y est imprévu ; les passions n'empruntent plus seulement leur langage à des vanités individuelles, et les diatribes ardentes des orateurs voilent à peine les convoitises et les souffrances qui poussent une partie de la société contre l'autre. Les luttes ne sont pas et ne peuvent plus être des luttes politiques ; le pouvoir est entre les
mains de la nation tout entière, la question de liberté est aujourd'hui vidée et vidée à jamais. Le mot de liberté prononcé par un parti n'est plus que l'écho d'anciens combats. La révolution doit aujourd'hui se constituer; les intelligences les plus rebelles, les descendants mêmes des reitres de nos anciennes guerres civiles, après avoir tenté de recommencer à détruire quand tous les obstacles avaient été aplanis par nos pères, ont été forcés de s'incliner devant la puissance des faits et de parler de théories économiques adaptées à leur brutale et grossière nature. Par quelle fatalité, au milieu de ces tendances que personne ne peut nier, en face de la science professée par une foule d'agriculteurs illustres qui nous crient : Mais il ne manque pas d'air et d'espace, la terre émiettée entre les mains de plusieurs millions de propriétaires produit à peine le sixième de ce qu'elle peut donner, par quelle fatalité voyons-nous nos anciens hommes d'État reculer devant les aspirations de la so-
ciété et disserter sur des questions secondaires?
Il s'agit bien de savoir aujourd'hui si la république est un gouvernement sérieux ! C'est le seul gouvernement possible non-seulement dans le présent, mais dans l'avenir. Ne cherchez donc pas le salut de la France dans des changements illusoires, et cessez de vouloir corriger une révolution par une révolution nouvelle. Jamais le dieu arraché de son temple aux applaudissements de la foule n'a repris sa place vénérée ; on a pu souvent poser une statue plus belle sur le socle où il reposait, mais le respect des fidèles ne l'a plus entouré. La royauté est morte sur la place de la Révolution en 95; son prestige a disparu, et, quels que soient vos désirs, quelles que soient vos espérances, vous ne le ferez jamais renaître.
La royauté, c'est le Jupiter des temps antiques, îe Jupiter devant lequel on se prosternait, et dont
on souille aujourd'hui la statue. La légitimité était un mystère qu'on admettait, mais qu'on ne discutait pas ; une fois le mystère dévoilé sur la place publique, tout s'est évanoui, et les hommes qui songent à restaurer le passé ressemblent à ces anciens païens qui élevaient les statues de leurs dieux en face de la divinité nouvellement apparue au monde. -
La légitimité n'est pas seulement en France une religion sans croyants, c'est un drapeau de guerre civile, c'est le symbole de l'ancienne servitude opposé à celui de la liberté. Au milieu des tempêtes révolutionnaires qui nous agitent, des passions honteuses qui se font jour de toutes parts, on comprend qu'une foule d'hommes tremblant pour leur famille puissent chercher le repos dans le passé, et oublier, pour sauver leurs intérêts menacés, leure vieilles antipathies et leurs répulsions ; mais ne vous y trompez pas, ce sont des convertis du
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saint office, et leur ligue ne durerait qu'un jour.
Autour de la légitimité se groupent les débris de l'ancienne société avec leurs préjugés , leurs prétentions et leurs espérances; préjugés, prétentions et espérances odieux au reste de la nation qui les a brisés, et s'irrite de les rencontrer sans cesse sur sa route. La royauté peut reparaître dans notre pays, mais ce ne sera que d'une manière accidentelle et pour un moment. La royauté légitime n'a pour elle que l'apparence d'un principe, et la royauté de juillet , comme l'empire , ne repose que sur quelques intérêts et quelques ambitions personnelles et vulgaires.
Que l'on cesse donc de fixer sans cesse ses regards sur le sommet du gouvernement ; que l'on s'occupe de la nation elle-même. H ne suffît pas de dire avec un certain dédain : Il n'y a pas de républicains, il ne peut y en avoir dans un pays comme
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la France; mot sans profondeur et sans portée, car le mot république n'entraîne pas avec lui la nécessité de proscrire comme à Sparte le luxe et les arts. Le gouvernement républicain est le gouvernement d'un peuple qui a rompu avec le passé et perdu toutes les illusions, les faiblesses de l'enfance. Quel peuple, à ce titre, est plus républicain que la nation française ? Depuis le drame fatal et terrible où le représentant d'une royauté de plusieurs siècles mourut au milieu d'une population en délire, la nation, oscillant entre les horreurs de Tanarchie au dedans et les revers de la guerre au dehors, essaya de saisir le repos en ceignant le front d'un César moderne de la couronne de ses anciens rois. Cet empereur donné par la victoire, fut enlevé par une défaite, puis, l'on reprit la vieille famille des souverains. Mais, quelques années après, le trône restauré fit place, en s'écroulant, à une royauté bâtarde enfantée par le hasard. Cette royauté ne comprenant pas sa situation précaire, voulut vivre comme
vivaient les rois, et disparut pour n'avoir pas deviné sous la pourpre du trône le fauteuil éphémère d'un président.
Il est temps d'oublier ce qui a existé et ne peut renaître. Les vagues espérances, les hésitations n'ont d'autre résultat que de frapper de stérilité ces vives intelligences qui pouvaient rendre encore des services à leur pays, et de semer l'irritation dans un peuple entraîné par l'œuvre des temps dans le tourbillon de la démocratie. Il faut imprimer une direction aux tendances de la nation française , car il n'est pas de barrières assez hautes ni assez puissantes pour l'arrêter dans sa marche. Vous craignez les réminiscences du passé, et par votre résistance, vos négations, vous risquez de ressusciter ces luttes éteintes. La république dont vous évoquez le souvenir, ne fut point un gouvernement; ce fut une révolution, ce fut un combat que l'on a baptisé de ce nom. Ne confondez pas des
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époques qui se suivent , mais ne se ressemblent pas, ou plutôt au milieu des intérêts, des aspirations de notre société, ne venez pas jeter la guerre : car une révolution n'est pas l'œuvre d'un jour, et quand elle s'est accomplie, elle a la force de briser toutes les résistances.
il faut aujourd'hui des hommes nouveaux. Les hommes d'état de la monarchie n'ont plus que la puissance de la critique ; l'esprit d'initiative semble s'être retiré d'eux, et ne leur avoir laissé en partage que la négation. Ils ont toujours tenu leurs regards fixés sur leurs adversaires, et n'ont jamais voulu apercevoir au-dessous des hommes qu'ils combattaient les symptômes d'un malaise germant au fond de la nation.
L'inintelligence des révolutionnaires passés à l'état chronique de machines de guerre, instruments aveugles de passions insensées , anachro-
nismes vivants, ont aidé à cette erreur de l'esprit^ et voilé les nécessités de l'avenir aussi bien aux défenseurs du gouvernement qu'à ses ennemis.
Une fois la révolution accomplie, il a bien fallu que des agitateurs stériles couvrissent d'un prétexte leur existence, et malgré leurs tendances primitives vinssent se confondre avec des hommes encore tout couverts du ridicule de leurs railleries, et se rattacher aux socialistes ; car il est une logique que les partis suivent invinciblement, quels que soient leurs désirs.
La révolution de 1848 a un caractère social plutôt que politique ; elle est appelée à donner une direction au travail de la société que la grande révolution de 89 a dû affranchir de toutes les entraves qui la garrottaient. L'œuvre d'aujourd'hui n'est pas une œuvre de destruction, mais de construction ; c'est une œuvre difficile qui demande un
long temps, des etîorts persévérants et une grande impartialité pour discerner, au milieu de violences funestes, les idées vraies et honnêtes des idées fausses et honteuses. Le parti socialiste est le parti extrême de notre révolution ; il recèle dans son sein à la fois et des dévoûments sérieux, sincères, et d'affreuses misères morales. Son origine est pure comme l'origine du grand parti révolutionnaire de 89 qui voulut l'affranchissement de la nation; mais comme lui, il tend à dévier, il s'abaisse en faisant appel à des passions immondes, en dégradant le peuple qu'il veut élever, en fixant sans cesse sa pensée sur ses instincts et en matérialisant son intelligence. Combattre ce parti par des négations, c'est augmenter sa force. Il n'y a qu'une seule manière de le frapper au cœur, c'est de poursuivre le but qui lui a donné naissance, car ce but est légitime ; c'est d'étudier sans préjugés, sans parti pris à l'avance, tous les éléments de la nation française, éléments physiques, éléments intellec-
tuels ; c'est enfin d'éciairer par le bon sens et la science la marche d'une société que nous ne pou vons que guider.
Ainsi la démocratie française progresse et se développe au milieu de trois partis divers.
Le parti de la négation qui critique, doute et s'apprête à profiter de toute pensée de retour vers une des époques passées.
Le parti de l'ancienne monarchie française qui a une foi peu ferme, il est vrai, dans les antiques institutions , mais qui espère qu'une fusion des principes du passé avec les idées de notre époque pourra seule consolider une société qu'il voit sans cesse ébranlée sans en pénétrer les causes.
Le parti socialiste, parti extrême, couvrant de son nom les anciens révolutionnaires avec toutes
leurs passions et leurs criminelles pensées, et réunissant de fait et logiquement par le but qu'il poursuit, la portion la plus éclairée, laplusvivace de la nation.
Nous avons parlé du parti de la négation et du parti légitimiste; reste à parler du parti socialiste.