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DEPUIS

(4 février 1863)

Messieurs,

Il y a deux manières d'examiner la conduite d'un gouvernement : la première consiste à saisir chaque acte isolément, à le considérer en lui-même et à le juger; la seconde consiste à s'élever davantage, à grouper un certain nombre de faits contenus dans un certain nombre d'années et à rechercher l'inspiration générale, le principe supérieur qui les a amenés et qui a présidé à leur évolution successive.

Quand on emploie la première méthode, messieurs, à moins d'être un esprit déloyal, on est bien obligé de reconnaître qu'on trouve un mélange de bien et de mal. En effet, les plus mauvais gouvernements prennent de bonnes mesures et les meilleurs commettent des erreurs: de telle sorte qu'on peut être momentanément d'accord avec un gouvernement, en restant fondamentalement séparé de lui, de même qu'on peut se séparer d'un gouvernement sur une question spéciale, en lui gardant un dévouement réel.

Au contraire , quand on examine le principe inspirateur d'une politique, on a devant soi un fait simple, unique, indécomposable, en présence duquel on peut asseoir un jugement d'ensemble et déclarer qu'il est bon ou qu'il est mauvais,

suivant qu'il est conforme ou qu'il est contraire a l'idéal qu'on porte en soi et aux règles de conduite pratique qu'on en déduit. J'ai l'ambition d'examiner la politique du Gouvernement à ce dernier point de vue. J'y suis encouragé par le discours du Trône lui-même, qui vous l'a dit avec raison : c'est en envisageant la politique pendant un certain nombre d'années qu'on peut savoir si un véritable esprit de conduite y a présidé. La tâche est délicate, elle est difficile. J'essayerai de la remplir avec la plus complète netteté dan$ la pensée et dans l'expression, mais aussi, j'espère, avec la plus courtoise modération.

L'observateur impartial de la conduite du Gouvernement impérial est amené à diviser en deux périodes parfaitement distinctes l'histoire de l'Empire, suivant qu'il considère les événements qui se sont accomplis avant la proclamation de Milan, lors de la guerre d'Italie, ou bien qu'il porte son attention sur ceux qui ont suivi cet acte important. Dans la première période de l'Empire, dans celle qui précède la guerre d'Italie, la proclamation de Milan, tout se présente avec un caractère de simplicité et d'unité incontestable. Le trait saillant, celui qui se dégage et s'accuse avec le plus de précision , est celui-ci : un gouvernement fort, un gouvernement exerçant toute l'initiative, au-dessus d'une nation qui lui a délégué tous ses droits et qui accepte tous ses actes.

Voyez, en effet, messieurs, dans le détail, examinez les diverses manifestations de la vie politique : partout vous rencontrez le même signe, partout le même caractère. La législation sur la presse : c'est le pouvoir administratif discrétionnaire, selon l'expression de M. le ministre de l'intérieur. Aussi, les journaux suppriment-ils par prudence tout ce qui est discussion ou article de fond. Le bulletin s'introduit, le journaliste se réduit à être le narrateur discret des faits ; le suprême de son art est de chercher des allusions. S'il peut parler de l'empire romain, citer Tacite à propos des Césars, le triomphe est complet; les journaux doivent être lus entre les lignes, et une méthode nouvelle

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DÉMOCRATIE ET LIBERTK

de les comprendre correspond à la méthode nouvelle de les composer. La liberté individuelle est garantie par la loi de sûreté générale et la loi du colportage. La vie municipale est détruite : le Gouvernement décide que les maires peuvent être choisis en dehors du conseil municipal. Les préfets prononcent la dissolution des conseils municipaux dès qu'ils leur résistent, et l'un des ministres-orateurs, l'honorable M. Billault, alors ministre de l'intérieur, est obligé d'écrire une circulaire pour modérer l'ardeur des préfets et leur rappeler que les conseils municipaux ne doivent être dissous que quand une nécessité impérieuse l'exige. Est-il nécessaire que je vous rappelle ce qui nous concerne, nous les représentants de la nation? Est-il nécessaire que je vous rappelle ce compte rendu à la troisième personne, publié le second jour, après qu'un comité avait arrêté au passage toute expression suspecte? Est-il nécessaire que je vous rappelle combien était insuffisant notre contrôle financier, ainsi que vous l'a dit, d'une manière très-nette et sans ménagement, l'honorable M. Achille Fould? Dois-jxî vous répéter après lui que vous n'étiez qu'une chambre^l'enregistrement chargée d'entériner les décisions prises par le conseil d'État?

Au point de vue social, ce qui se passe dans cette première période est encore plus grave : le Gouvernement, cédant à son impulsion générale, détruit dans le pays tout ce qui constitue l'indépendance individuelle, partout le concours est aboli, l'inamovibilité de la magistrature est atteinte par le décret sur la retraite à soixante-dix ans, l'initiative individuelle est interdite, le Gouvernement ne veut avoir en face de lui que des individualités sans lien, sans cohésion, sans force, et qui ne soient que comme de la poussière dans sa main! La gravité de cette situation est rendue plus redoutable encore par cette circonstance que ce pouvoir si fort est en même temps un pouvoir irresponsable. Irresponsable à la base, car les fonctionnaires ne peuvent pas être attaqués; irresponsable au milieu, car les ministres n'ont à rendre compte de leurs actes qu'à l'Empereur; irresponsable au sommet, car, loin qu'il soit possible d'exercer un contrôle

effectif sur les actes du pouvoir suprême, le Corps législatif est privé même du droit de les connaître et de les discuter.

Dans cette première période, à l'extérieur se place une guerre, une guerre glorieuse et utile, la guerre de Crimée : glorieuse, parce qa'elle a montré qu'à l'impétuosité qu'on a toujours reconnue aux armées françaises nos soldats savaient joindre la constance nécessaire aux longues entreprises, ce qui nous donne le droit, à côté de la furie française, de parler avec orgueil de la solidité française. (Très-bien! très-bien !) Guerre utile, parce qu'elle a été la réalisation d'une pensée politique, poursuivie par tous les gouvernements depuis quarante ans ; qu'elle a enlevé l'Orient à l'influence exclusive de la Russie , et au protectorat ambitieux de ce peuple qui, depuis le testament de Pierre Ie% l'œil fixé sur l'Orient attend l'heure de s'en emparer, elle a substitué la surveillance et le contrôle des grandes puissances européennes. De tels résultats sont considérables ; mais cette guerre de Crimée était une guerre purement politique, et dans les dépèches qui la précédèrent, l'honorable M. Drouyn de Lhuys, alors ministre, écrivait des phrases comme celleci, adressée à l'empereur de Russie : « Nos principes et nos intérêts sont les mêmes. »

La guerre d'Italie commence; elle s'annonce d'abord comme une simple guerre diplomatique et militaire. Les Autrichiens ont franchi le Tessin. Le Tessin est comme la frontière de la France , c'est notre première ligne de défense; nous allons protéger notre allié et repousser jusqu'à l'Adriatique la puissance assez téméraire pour avoir voulu s'avancer jusqu'aux Alpes. A Milan, messieurs, un langage qu'on n'avait pas entendu depuis longtemps se fait entendre. La guerre prend un caractère nouveau : elle était purement politique, militaire, défensive; elle devient nationale et libérale. On s'adresse à un peuple malheureux qui depuis trois siècles attendait le signal du réveil, et ce signal on le lui donne et on lui dit : « Debout! soldats aujourd'hui et demain citoyens d'un pays libre. » Et l'Italie se lève...

Une voix. Elle ne s'est pas levée du tout.

M. Emile Ollivier. Et une immense acclamation accueille ces paroles, et de toutes les poitrines s'élève un cri d'assentiment, de reconnaissance et de dévouement. Presque aussitôt on s'arrête, à Villafranca; mais l'Italie, qu'on avait réveillée, ne s'arrête pas : elle poursuit avec une sagesse et une prudence... (Dénégations sur plusieurs bancs.), avec une sagesse et une prudence... (Nouvelles dénégations.), avec une audace et une modération... (Oui! oui! — Non.1 non!), avec un respect pour la liberté, qui la rend digne d'être offerte en exemple aux autres nations. Le Gouvernement français résiste d'abord ; puis il comprend qu'il n'est pas sage de résister au droit, et après avoir pris justement ses sûretés, par l'annexion de Nice et de la Savoie, il donne la main au mouvement italien; il laisse faire l'annexion de Naples; il ne s'oppose pas à l'annexion des duchés, des Marches et de l'Ombrie ; il rend à l'Italie le double service de ne pas empêcher qu'elle accomplisse ce qui est dans ses destinées et d'arrêter l'Autriche menaçante. Elle lui assure ainsi la liberté de se transformer au milieu de la paix !

A Rome, messieurs, le Gouvernement français résiste, résiste a l'Italie, qui, en vertu du droit des nationalités, veut s'attribuer Rome; mais, en même temps, il résiste à l'Espagne et à l'Autriche, qui, au nom de je ne sais quel droit divin, veulent déclarer Rome un bien de mainmorte, propriété de tous excepté de ses habitants, et il pose nettement ce principe que Rome n'est ni aux catholiques, ni aux Italiens, qu'elle est aux Romains.

Ces actes, messieurs, que je rappelle avec satisfaction, je les approuve : nous ne sommes pas seulement des hommes de critique, mais surtout des hommes de justice.

Cette conduite à l'extérieur ne pouvait pas être sans retentissement et sans conséquence à l'intérieur. En effet, elle a amené des actes nouveaux, que j'indique seulement, car ils sont récents. L'amnistie d'abord, puis une politique commerciale libérale, progressive. Pour nous, la parole retrouvée avec la publicité de nos débats désormais reproduits dans leur intégrité, grâce à un système qui certai-

nement a encore les imperfections des choses humaines, qui cependant, je n'hésite pas à le déclarer, est un des meilleurs qu'il y aitjamais eus dans les assemblées délibé- . rantes. Enfin le décret du 24 novembre, en nous donnant le droit de discuter une adresse, en ramenant dans cette assemblée des ministres-orateurs, opère une innovation plus considérable et commence la responsabilité. Désormais nous pouvons savoir, nous pouvons questionner, nous pouvons critiquer; le premier degré de la responsabilité, qui est la discussion, est conquis; si nous n'en faisons pas usage dans l'intérêt du pays, à nous la responsabilité ! Nous avons le droit de parler et de faire prévaloir ce que nous considérons comme la vérité.

Ces divers actes ont eu pour conséquence que tous les hommes qui aiment la liberté et le progrès , et qui savent subordonner leurs désirs et leurs aspirations personnelles au bien de la patrie, que tous ces hommes ont ressenti un mouvement d'espérance, et cette espérance nous l'avons manifestée publiquement.

Malheureusement, pourquoi faut-il ajouter que, parallèlement à la politique dont je viens de vous indiquer les principaux traits, il s'est produit des actes politiques aussi rétrogrades que ceux-là étaient libéraux, de telle sorte que l'esprit se perd à saisir la politique actuelle du Gouvernement impérial : il semble qu'il ait pour but de glisser entre les idées contraires sans en froisser trop ni en satisfaire pleinement aucune.

En Italie, tout à coup la politique hésite, trébuche; aux dépèches fermes , éloquentes de l'honorable M. Thouvenel succèdent des dépèches vagues, indécises, flottantes, dans lesquelles rien n'est indiqué avec la netteté qui convient à la politique d'un grand pays ; si nous n'entendons pas encore l'honorable M. Drouyn de Lhuys déclarer avec l'Autriche et l'Espagne que Rome appartient au catholicisme, du moins il ne repousse pas la doctrine, et il l'admet à titre d'hypothèse acceptable dans un passage de ses dépèches. A l'intérieur, l'amnistie n'est pas complétée ; on persiste à maintenir

la loi de sûreté générale, la loi du colportage, toutes les mesures d'exception qu'il faudrait enfin effacer de notre législation pénale. Relativement à la liberté de la presse, vous avez entendu les faits indiqués dans les remarquables discours de l'honorable M. Plichon et de l'honorable M. Lemercier. Sans y revenir, je me borne à remarquer que M. le ministre de l'intérieur, dans un programme auquel nous avons cru, avait dit « que toutes les fois que l'Etat ou la dynastie ne seraient pas attaqués, la discussion des actes de l'administration serait libre ». Depuis que cette lettre a été écrite, je défie les honorables organes du Gouvernement, parlant au nom de M. le ministre de l'intérieur, d'indiquer un journal, un livre, une publication quelconque, dans lesquels le principe du Gouvernement ait été attaqué ou contesté. Cependant les avertissements ne cessent de se multiplier à l'infini; vous n'avez donc pas été fidèles à votre programme. Vous nous aviez promis beaucoup, et vous nous donnez très-peu !

J'ai essayé de me rendre compte du procédé en vertn duquel les avertissements sont donnés, et quand j'ai voulu les grouper autour d'une idée, il m'a semblé reconnaître ceci : en général, dans la discussion des questions majeures, telles que la question d'Italie, la question du Mexique, ou toute autre qui relève plus particulièrement de l'initiative du Chef de l'État, j'en conviens, une certaine liberté de langage a été accordée. Mais dès qu'il s'agit du moindre acte administratif du ministre de l'intérieur, d'une mesure quelconque d'un préfet, toute discussion est impossible. De telle sorte qu'en fait, il se passe exactement le contraire de ce qui nous avait été annoncé. On ne nous a pas permis d'attaquer l'État, ce que personne n'a eu l'envie de faire. On nous a laissé discuter certaines mesurés de l'Empereur, nais on nous a formellement interdit de ne pas trouver parfaits les actes de l'administration.

Pour les élections, vous avez entendu nos honorables collègues : qu'ajouterai-je à cô qu'ils ont dit si bien? Les élections, vous avez appris maintenant comment on les pré-

pare; dans ce moment-ci, j'en suis convaincu, vous ne doutez pas que l'épreuve accomplie dans les conditions qu'on annonce ne sera pas un appel au pays, mais une lutte inégale dans laquelle, autant qu'on le pourra, on empêchera l'opinion publique de se manifester. (Réclamations sur un grand nombre de bancs.)

De telle sorte, messieurs, que si, résumant ma pensée sous une forme vive, je voulais peindre^ la situation telle qu'elle a été et telle qu'elle me parait être, je dirais : L'Empire a été d'abord un gouvernement absolu; il est aujourd'hui un gouvernement contradictoire. Je lui demande de devenir un gouvernement régulier, un gouvernement constitutionnel. (Bruit.)

Or, à l'intérieur, la responsabilité des agents du pouvoir, la presse soumise au droit commun, les élections libres, la vie municipale active, l'État contenu dans ses véritables attributions et ne considérant plus la défense pour les citoyens d'agir à leurs risques et périls comme la condition du bien qu'il réalise, les finances gérées avec économie, sans emprunts ni impôts nouveaux; à l'extérieur, la paix et le respect du principe de non- intervention ; en d'autres termes, la liberté politique, la liberté religieuse, la liberté civile, la liberté d'enseignement, la liberté commerciale, ou, mieux encore, la liberté sans épithète; la liberté comme remède à deux causes d'anarchie, à celle qui naît du pouvoir d'un seul et à celle qui naît des mouvements tumultueux de tous, la liberté comme ayant seule la puissance de mettre un terme à des. convulsions intermittentes dans lesquelles nos forces vives s'usent sans qu'aucune solution soit obtenue ; la liberté comme moyen d'aborder pacifiquement, sans violence ni utopie, le difficile problème qui domine tous les autres dans ce siècle, à savoir, l'amélioration morale et matérielle du sort du plus grand nombre; la liberté sans le désordre, mais l'ordre sans le despotisme : telles sont les réformes que nous réclamons! (Mouvements divers.)

Si ce but, messieurs, n'a pas été atteint jusqu'à ce jour,

cela tient à une lutte qui remonte très-haut, à un malentendu qui dure depuis longtemps et qui doit cesser. Cette lutte et ce malentendu durent entre les démocrates et les libéraux depuis 17S9. Tous ont eu des torts. Les libéraux ont eu le tort grave de s'opposer à la transformation démocratique que subissent les sociétés modernes ; les démocrates ont eu tort, de leur côté, de vouloir que cette transformation s'opérât à l'aide des doctrines étroites et stériles du jacobinisme. (C'est vrai! très-bien!) Il faut désormais que les démocrates deviennent libéraux, et que les libéraux deviennent démocrates, i Bruit confus.)

Une voix. Cela ne changerait rien au fond des choses.

M. Emile Ollivier. Il faut que les libéraux prennent leur parti de l'avènement du peuple, et que, pour lui, ils aient amour et dévouement: il faut que les démocrates sachent que tout n'est pas fini quand on a pris sa part dans la constitution du pouvoir collectif, et qu'il est des droits individuels, primordiaux, au-dessus de la loi des majorités, et qui, toujours, doivent être respectés !

Pourquoi le Gouvernement, au lieu de faciliter une œuvre pareille, s'y oppose- t-il? Quelles sont les raison? qu'il donne et les objections qu'il oppose au programme que je développe devant vous? Nous l'entendrons vous les exprimer avec éloquence; mais, telles qu'elles résultent pour moi des débats antérieurs qui ont eu lieu, soit ici, soit dans la presse, toutes peuvent se ramener à deux arguments, qui sont, en quelque sorte, le lieu commun actuel des discussions publiques, et auxquels, pour cette raison, vous nie permettrez d'essayer une réponse.

Le premier argument est celui-ci : Mais nous nous glorifions précisément de ce dont vous faites une accusation contre nous; vous dites que nos actes sont contradictoires, que tantôt ils sont dans un sens, et que tantôt ils sont dans un sens qui parait opposé; au fond, votre observation est * juste, la qualification seule que vous employez est inexacte; nous ne sommes pas contradictoires, nous sommes prudents, nous sommes modérés, nous ne voulons nous abandonner à

aucun des partis extrêmes qui nous sollicitent de les suivre dans de folles entreprises.

Je concède le point de départ de l'argument, et je dis à mon tour : Oui, un gouvernement ne doit jamais suivre les partis extrêmes; s'il les suivait, il cesserait d'être un gouvernement, il deviendrait une aventure. On a comparé la société, avec raison, à une caravane en marche : les uns vont trop vite, les autres s'attardent trop ; entre les deux est le gouvernement , retenant les uns et excitant les autres. Je concède même davantage, messieurs : toutes les fois qu'un dissentiment existe entre une opposition et un gouvernement sur la mesure des choses, sur l'opportunité des actes, eh bien, je le dis hardiment, moi, député de l'opposition, il est supposable que c'est le Gouvernement qui a 'raison; il a une responsabilité que nous n'avons pas, et qui peut lui faire trouver extrêmement difficile ce qui nous parait aisé. Nous ne répondons que de paroles; il répond, lui, ce qui est beaucoup plus sérieux, de faits auxquels sont attachées les destinées d'une nation! C'est là, messieurs, le sens profond d'une parole de Mirabeau dans laquelle on a eu tort de ne chercher qu'une épigramme, et qui contient une profonde vérité, c'est la vraie portée de la maxime connue : - Un jacobin ministre ne serait pas un ministre jacobin. « (Rires.)

Aussi, messieurs, chaque fois qu'entre le Gouvernement et nous il n'y aura qu'une question d'opportunité et de mesure, je consens à avoir tort. Mais telle n'est pas la nature du sentiment actuel; la prétention qu'a le Gouvernement ne consiste pas seulement à vouloir marcher, tandis que nous voudrions qu'il courût ; non ! sa prétention est plus difficile à concilier avec nos idées et avec la réalité; elle consiste à vouloir marcher à la fois dans deux routes qui se tournent le dos. Oh ! cela est impossible !

J'arrive à la seconde objection, à l'argument historique que M. le ministre de l'intérieur ne nous épargne pas, qui est le fond de toutes ses circulaires. Il consiste à dire ceci : Nous admirons beaucoup comme vous la liberté anglaise,

nous voulons vous l'accorder, mais aux conditions selon lesquelles existe la liberté anglaise, à savoir : que la Dynastie sera acceptée, reconnue par tous, qu'elle sera placée audessus de toute attaque. Ce n'est qu'après que ce résultai important a été assuré que l'Angleterre a obtenu la liberté. Jusque-là, comme nous, elle a été gouvernée par des décrets, par des avertissements et par des lois de sûreté générale.

Cet argument, messieurs, n'est pas nouveau : j'ai été bien souvent frappé, dans mes études, de le voir périodiquement reproduit, chaque fois que les gouvernements présentent des lois sévères contre la liberté ou repoussent ses exigences. On parlait ainsi en 1822 et en 1846. Alors, comme aujourd'hui, on opposait à l'argument des réponses que je crois décisives. La principale, c'est que la base en est historiquement inexacte.

Je comprends très-bien, messieurs, que tous les esprits, dans les partis les plus divers, se reportent vers l'Angleterre lorsqu'il s'agit de la liberté. On a vu là, en effet, s'accomplir une expérience tellement saisissante, qu'à ne la pas consulter il y aurait à la fois témérité et ignorance. Les Anglais ne sont pas plus parfaits que nous; je crois même qu'ils sont beaucoup plus violents. Pendant une certaine partie de leur histoire, tant qu'ils ont été obligés de lutter contre des rois qui leur contestaient la liberté, ils ont, comme nos pères, fait des révolutions, et, dans ces révolutions, ils sont loin d'être restés irréprochables, pas plus que nous. Aux révolutions ont succédé des réactions. Des doctrines excessives dans tous les sens ont été proposées; les uns voulant tout détruire, les autres voulant tout conserver, deux prétentions également chimériques. Au contraire, du jour que la liberté a définitivement pris droit de cité dans leurs institutions, tout a changé. Oh! sans doute, l'Angleterre n'est pas devenue un paradis; elle contient toujours des esprits mal faits, des natures* violentes s'y rencontrent, qui n'aiment pas la société, qui déclament ou qui conspirent contre elle; des doctrines dangereuses s'y produisent; le

gouvernement a souvent, comme ailleurs, rencontré des difficultés et traversé des crises; mais jamais on n'a vu de révolutions, jamais on n'a assisté à des bouleversements; tout s est habituellement passé dans une sphère moyenne ; jamais ne se sont reproduites les convulsions qui avaient amené la chute et la fuite des Stuarts. Est-ce que pour accorder la liberté le gouvernement anglais a attendu qu'il n'eût plus aucun ennemi? Oh! messieurs, la révolution anglaise est de 1688, et dès 1694 la liberté de la presse existe dans toute son étendue ; quant aux autres libertés, la liberté politique, la liberté de réunion, elles avaient été la condition même du couronnement de Guillaume III, qui avait ajouté à sa devise : - Je maintiendrai » ces mots - la religion protestante et les libertés de l'Angleterre. »

Depuis, lorsque de nombreuses années s'étaient écoulées, savez- vous comment on parlait de la dynastie et du roi? Veuillez me permettre de vous faire, à ce sujet, une courte citation, et remarquez que je ne choisis pas quelque pamphlet obscur, je prends un des livres qui ont eu le succès le plus éclatant, qui, traduit devant le jury pour une des lettres qu'il contient, fut acquitté par acclamation, et qui aujourd'hui reste en Angleterre comme une œuvre classique : je veux parler des fameuses Lettres de Junius, sous Georges III. Voici dans quels termes Junius parlait de la dynastie : « Le peuple d'Angleterre est fidèle à la maison de Hanovre, non pas parce qu'il préfère vainement une famille à une autre, mais parce qu'il est convaincu que l'établissement de cette famille était nécessaire au maintien de ses libertés civiles et religieuses. Le prince qui imite la conduite des Stuarts doit être averti par leur exemple, et pendant qu'il se glorifie de la solidité de son trône, il fera bien de se souvenir que si sa couronne a été acquise par une révolution, elle peut être perdue par une autre. » Sur la personne du roi lui-même, Junius, écrivant au duc de Grafton, ministre en septembre 1771, s'exprimait ainsi : « L'attention que j'aurais portée sur vos fautes est involontairement attirée sur la main qui récompense (le roi); et, bien que ma par-

tialité pour le jugement royal n'aille pas jusqu'à dire que la faveur d'un roi peut faire disparaître des montagnes d'infamie, elle sert au moins à diminuer le fardeau en le divisant. Quand je me rappelle tout ce qui est dû à son caractère sacré, je ne puis plus sans injustice et sans inconvenance voir en vous le dernier et le plus bas coquin du royaume. » (Bruit.)

Ce n'est pas seulement sous Georges III, au commencement de la maison de Hanovre, qu'un pareil langage a été tenu; de nos jours, en 1839 et 1840, la reine Victoria était une jeune femme, elle montait sur le trône, elle avait vingt ans ; entourée jusque-là par les whigs, elle éprouvait pour eux un penchant naturel, elle eut le tort de l'exprimer publiquement. Écoutez comment parlèrent alors certains journaux, non des démagogues ou des socialistes, mais des tories, des conservateurs : - La cour est un lieu pestilentiel... (On rit.) dont l'ordure doit éloigner tous ceux qui savent distinguer la vertu du vice et la pureté de l'impureté. L'innocence est bannie du palais, tandis que le vice, assis à la table royale, s'y livre aux plus honteuses orgies. - (Interruption.)

Plusieurs membres. Qui est-ce qui dit cela?

M. Ëmilb Ollivier. C'est un journal du dimanche du parti tory. Un peu de patience, messieurs. Je ne fais pas ces citations pour le plaisir de les faire, je conclurai. Permettez-moi seulement d'insister encore un moment. Nonseulement le langage en Angleterre est d'une extrême liberté sur la dynastie et sur la personne du roi, il l'est aussi dans ce qui est relatif, selon le langage usuel, aux bases fondamentales de la société! Il y a en Angleterre un parti socialiste qui était puissant en 1840. Savez-vous quel était le programme qu'il développait dans de nombreux meetings et qu'il faisait défendre dans une foule de sociétés? Il était contenu dans les paroles suivantes de M. Owen : « Si vériablement il y a un Satan.dans le monde, c'est la religion, le mariage et la propriété, trinité formidable et monstrueuse, source inépuisable de crimes et de maux. » (Exclamations.)

Une voix. Il y a des fous partout !

M. Emile Olltvier. La constitution elle-même est tous les jours attaquée par le parti chartiste, dont le but est de supprimer la chambre des lords, qui en Angleterre est certainement, dans le jeu des institutions, aussi nécessaire que la royauté, d'introduire le suffrage universel, le vote secret, les élections annuelles, la répartition des membres du parlement selon la population, et d'abolir tout cens d'éligibilité.

La conclusion de tout ceci, c'est que l'Angleterre n'a pas obtenu la liberté parce qu'elle a respecté la maison de Hanovre ; elle a respecté la maison de Hanovre, parce que celle-ci s'est manifestée à elle comme la meilleure sauvegarde de ses libertés. Vous déplacez donc la question, lorsque vous venez offrir à la nation un contrat qui ne se comprend pas et qui nous ramène aux pratiques du droit divin, au temps où un monarque traitait avec son peuple. Aujourd'hui rien de pareil. Les nations choisissent pour leurs représentants ceux qui peuvent le mieux les faire glorieuses, prospères et libres. La meilleure force pour un gouvernement est dans la reconnaissance du peuple. Or, ce ne sont pas des paroles, ce sont des bienfaits qui forcent l'adhésion, les sympathies et la reconnaissance du pays.

Voilà ce qui s'est passé en Angleterre. Voilà ce qu'aucun Gouvernement n'a compris en France. Tous les souverains se sont préoccupés de fonder leur dynastie, et leur dynastie a été emportée; s'ils s'étaient préoccupés de fonder la liberté, la liberté les eût grandis et affermis.

Quelques voix. Très-bien!

M. Emile Ollivier. L'argument repoussé historiquement, je me retourne vers le Gouvernement et je lui dis : Qui vous inquiète? Qui vous menace? Voyons! avez-vous jamais vu dans toute notre histoire politique un pouvoir qui ait rencontré une adhésion comparable à celle dont vous vous vantez? Vos élections se font partout à l'unanimité, personne ne contredit; la presse est tout entière dans vos mains; vous dites dans vos rapports officiels, dans vos discours, dans vos programmes, que les masses sont calmées,

que d'excitables qu'elles étaient elles sont devenues dociles parce qu'elles sont confiantes ; vous dites que le parti de l'anarchie est vaincu; c'est le premier mot que'vous adresse l'Empereur; il vous explique comment il n'a pas prononcé la dissolution de cette assemblée, parce qu'aujourd'hui que tout le monde vote, les masses ne sont pas à la merci du moindre souffle, qu'elles ont une fixité et une constance qu'elles n'avaient pas autrefois. Eh bien ! ces choses étant (vous les affirmez, vous les publiez), je vous demande quand, à quel moment, dans quelles circonstances, aurez-vous des forces plus imposantes que celles qui sont en votre pouvoir? Quand votre dynastie sera-t-elle mieux assise qu'aujourd'hui, après douze années pendant lesquelles pas une voix ne s'est élevée contre vous, pendant lesquelles vous n'avez point rencontré sur vos pas une opposition quelconque, pendant lesquelles vous êtes restés maîtres du pays d'un bout à l'autre ; pendant lesquelles l'opposition malgré tous ses efforts n'est parvenue à envoyer dans cette chambre que cinq députés, impuissants et sans influence sur aucune de vos décisions? Voyons, dites-nous quel sera le signe auquel nous reconnaîtrons que votre dynastie est établie ?

Vous nous parlez des anciens partis. Les anciens partis! Quand je cherche et quand j'essaye de trouver ce que vous entendez par ces mots « anciens partis », ma pensée se reporte vers quelques hommes presque tous fatigués de la vie publique, et qui, dans leur verte vieillesse, honorent encore la France en faisant succéder aux beaux discours qu'ils ne peuvent plus prononcer de beaux livres dont nous sommes tous fiers; ma pensée se reporte, quand vous parlez des anciens partis, vers des hommes tellement écartés de la lutte, tellement éloignés de l'action, que comprenant quel serait le profit qu'il y aurait pour vous à les y ramener, vous avez, par l'organe de M. de Persigny, ministre de l'intérieur, dans une de ses premières circulaires, écrit à vos préfets pour leur recommander de tenter ce qui se pouvait, afin de convaincre ces nobles individualités qu'elles ont tort de se tenir dans l'isolement et qu'elles devraient parer le

Gouvernement nouveau de leurs noms et de leur gloire. Ce que vous appelez les anciens partis, ce n'est qu'un fantôme!

Sans doute, il y a et il y aura toujours des hommes qui ne partageront vos opinions ni sur la constitution ni sur beaucoup d'autres questions; il y en aura toujours; si vous attendez leur extinction pour nous laisser jouir de la liberté, oh! croyez-moi, votre attente pourra être très-longue! Ce n'est pas prudent.

Je termine, messieurs, et ma dernière parole sera un retour triste sur les efforts infructueux que nous avons faits depuis six ans dans cette assemblée pour défendre des principes auxquels, nous en sommes convaincus, la France doit revenir un jour. Nous espérons que les élections nouvelles marqueront un pas décisif en avant. Nous ne demandons pas au pays, après avoir tout supporté, de ne plus rien supporter du tout : une politique de cette nature ne servirait ni à la liberté ni au progrès; nous ne le provoquons pas à une œuvre de conspiration, mais à une œuvre d'émancipation constitutionnelle ; nous l'engageons à bien se rappeler que, quand on a des moyens légaux à sa disposition , il y a quelque chose de plus sûr et de plus digne que d'attendre la liberté, c'est de la prendre ; nous lui conseillons de ne pas oublier que si s'opposer toujours est un acte de mauvaise foi, approuver quand même est une erreur, une faiblesse, un mauvais calcul.

Ainsi, ni opposition systématique, ni approbation systématique; mais l'indépendance et la justice pour être dignes <le la liberté.

Plusieurs voix. Très-bien ! très-bien !

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