SUR LA LIBERTÉ, EN RÉPONSE A M. BAROCHE
(5 février 1963)
Messieurs,
Des discussions comme celles qui nous retiennent honorent une assemblée et sont utiles à un pays. Il faut donc les pousser à bout. Vous me permettrez de répondre, par conséquent, à l'éloquent discours que vous venez d'entendre. Je ne puis le faire, n'ayant pu méditer le discours de l'honorable M. Baroche comme l'honorable M. Baroche a pu méditer le mien .. (Interruption.) Vous êtes, messieurs, beaucoup trop susceptibles, et vous prenez une demande modeste d'indulgence... (C'est vrai! c'est vrai!) pour une provocation. (Parlez ! parlez!)
Je dis que, n'ayant pu méditer le discours de l'honorable M. Baroche, j'omettrai d'en discuter beaucoup de parties; j'essayerai seulement de saisir, de dégager l'idée principale, et d'y répondre.
Je m'explique d'abord, messieurs, sur les erreurs de faits que j'ai commises, selon l'honorable M. Baroche, dans mon discours d'hier. J'avoue que je suis très-sensible à des reproches de cette nature ; je pense qu'il faut toujours être sûr de la vérité des faits qu'on produit devant une assemblée, et, à moins d'une erreur excusable, on est en faute quand on n'est pas prêt à justifier ses allégations.
M. le ministre m'a reproché d'avoir méconnu la liberté
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réelle, entière selon lui, dont la presse a joui en France depuis le commencement du régime impérial. Lorsque, notamment, il a discuté mes appréciations sur la première période du Gouvernement impérial, il s'est étonné que j'aie pu soutenir qu'à cette époque les journaux n'aient pas été libres dès ce moment, et en possession du droit de discuter avec une complète indépendance toutes les questions politiques. Ma réponse à M. le ministre-orateur va être concluante ; ce sera son client qui la fera. (On rit.) En effet, l'honorable M. de Persigny, en prenant possession du rai- • nistère, écrivait à un de ses amis anglais : - J'ai favorisé du mieux que j'ai pu le droit de discuter librement les actes du Gouvernement, un droit qui constitue une innovation considérable dans le régime de nos institutions. » Je n'étais donc pas téméraire, monsieur le ministre, lorsque j'affirmais que jusqu'à l'avènement de M. de Persigny, du moins, on ne pouvait discuter les actes du Gouvernement., puisque le ministre de l'intérieur signale cette liberté accordée par lui comme une innovation considérable dans le régime de nos institutions. Ceci est net et péremptoire. (Mouvements divers.)
Dans les développements que je vous ai soumis relativement à la liberté de la presse en Angleterre, l'honorable ministre-orateur a également contesté mes assertions. Il a prétendu que la liberté de la presse n'a été introduite en Angleterre que très-récemment; que jamais elle n'a été consacrée par une loi; que, dans tous les cas, elle n'a jamais été concédée sous Guillaume III, alors que les jacobites menaçaient sans cesse la dynastie.
Ma réponse ne sera pas moins péremptoire que la précédente, elle me sera fournie par l'autorité juridique la plus considérable. d'Angleterre, par Blackstone. Écoutez dans quels termes Blackstone, auquel j'avais emprunté les renseignements que je vous ai fournis, écoutez en quels termes Blackstone s'exprime sur la liberté de la presse en Angleterre. Il explique d'abord comment des bills restrictifs de la liberté de la presse avaient été portés par les Stuarts, par
Cromwell, par le Long-Parlement, par tous ces pouvoirs successifs qui avaient demandé au despotisme les moyens d'empêcher l'avènement de la liberté. Quand Guillaume III eut été couronné, il ne trouva pas de loi sur la presse, il n'y en a jamais eu en Angleterre, par cette belle raison qui honore ce peuple pour qui la liberté n'est pas une conquête nouvelle, par cette raison que tout ce qui n'est pas défendu, en matière de liberté, est de droit commun, et existe indépendamment de toute loi. Mais si Guillaume III ne trouva pas de loi sur la presse, il trouva le dernier bill restrictif des Stuarts qui expirait en 1692; il en proposa au parlement la continuation. Blackstone nous apprend ainsi ce qui advint de cette proposition : « Quoique le gouvernement fit plusieurs tentatives subséquentes pour le faire revivre, le parlement y résista si fortement, qu'il expira enfin sans retour, et la presse devint libre dans le sens propre du mot en 1694, et la toujours été depuis. »
Dans ce cas, pas plus que dans l'autre, je n'ai été téméraire; je n'ai pas voulu surprendre un succès d'un moment, en affirmant des faits de la vérité desquels je n'étais pas certain. Et puisqu'en les contestant on m'y ramène, laissezmoi retenir un instant votre attention et vous faire remarquer quelles étaient les circonstances, et combien elles rendent imposante l'autorité de l'exemple. Quelle était donc la situation de ce gouvernement qui, en 1694, acceptait la liberté de la presse, le droit de réunion, le contrôle d'un parlement libre, représentant un peuple fier et prompt à blâmer les actes qui ne lui plaisaient pas? Son chef était un prince étranger à l'Angleterre, haï par les tories parce qu'il ne voulait pas persécuter les dissidents, haï par les whigs parce qu'il ne voulait pas persécuter les tories, servi par des ministres qui ne cherchaient qu'à se supplanter les uns les autres, et dont quelques-uns, comme Russell et Godolphin, le trahissaient; un prince entouré d'une armée étrangère, d'amis étrangers, qui parlait mal la langue du pays, qui était menacé non pas, comme vous l'êtes, par une fronde mélancolique des salons... (On