‹ Démocratie et libertéChapitre 36 sur 68 · SUR CE QUE DOIT ÈTKE L'ATTITUDE DU PARTI LIBERAI · texte numérisé non relu

SUR CE QUE DOIT ÈTKE L'ATTITUDE DU PARTI LIBERAI

porter. Il ne suffit pas, disaient déjà quelques-uns, de protéger le pape, il faut briser une œuvre qui n'est pas sérieuse. Ce n'est pas un mariage d'inclination, mais bien un mariage forcé qui a uni Naples à Turin : prononçons le divorce entre des conjoints mal assortis. On n'est point allé jusque-là. On ne l'aurait pas pu. Quelque docile que soit un peuple, il y a des limites à sa soumission. Après avoir demandé à la France le sang de ses meilleurs enfants pour créer l'Italie, lui demander un nouveau sacrifice pour la détruire ! après lui avoir montré l'Italie comme une sœur, la lui dénoncer comme une ennemie ; après avoir fait appel à toutes les passions généreuses pour une œuvre qu'on disait d'affranchissement, présenter cette œuvre accomplie comme une folie ou comme un danger : c'eût été dépasser la limite de ce qui est permis au plu3 puissant, ou de ce qui peut être tenté par le plus imprudent!

Aussi le gouvernement impérial n*essaya-t-il rien de pareil. Il s'arrêta vite dans la réaction comme il s'était arrêté dans l'action. Il en est là aujourd'hui; hésitant, incertain, n'osant parler de la question, ne l'ayant ni résolue ni abandonnée, ne donnant satisfaction ni aux uns ni aux autres.

Dans le gouvernement impérial pas plus que dans l'opposition, il n'existe pas un esprit éclairé qui n'admette que l'occupation de Rome est une violation des principes. Mais quitter Rome, c'est rompre avec le parti conservateur; rompre avec le parti conservateur est dangereux, si on ne se rapproche pas aussitôt du parti démocratique. Se rapprocher du parti démocratique est impossible si on ne change pas de politique, si on ne rentre pas dans les voies de la liberté, que le parti démocratique ne veut abandonner à aucun prix.

Ainsi tenez pour certain, messieurs, que tant qu'on n'aura pas couronné l'édifice, pour me servir du langage consacré; tant qu'on ne sera pas décidé à s'appuyer résolument sur Ja seule force qui ne fasse jamais défaut, la seule qui sache et puisse vaincre tous les obstacles, la seule qui triomphe

de tous et de tout, même du temps, — la liberté; — tant qu'on n'aura pas abandonné le système de la tutelle et de la compression, n'espérez pas que le gouvernement français pense un seul moment à retirer ses troupes de Rome!

Aussi, bien que je n'aie pas pris cette année la parole en faveur de l'Italie, je crois l'avoir servie en redoublant d'efforts pour obtenir la liberté, et en accentuant avec plus de netteté que je ne l'avais fait jusqu'à présent la politique qui, selon moi, peut seule la ramener. C'est ce qu'on a appelé, comme vous le saurez sans doute vous aussi, la grande trahison d'Emile Ollivier. Laissez-moi vous dire en quoi a consisté ma trahison.

Pendant bien longtemps, les démocrates ont cru que les moyens révolutionnaires étaient seuls efficaces : ils avaient raison lorsqu'il s'agissait de peuples auxquels tout autre* moyen d'action était interdit, et qui n'avaient qu'à choisir qu'entre la soumission et la révolte. Ils ont encore raison, partout où la situation est encore semblable. Ils ont tort partout où il existe une constitution , étroite ou large, qui institue un système d'action légale. Dans ce cas, sans médire du temps passé ni méconnaître l'héroïsme de ceux qui nous ont devancés dans la lutte de l'oppression contre 3a liberté, je crois que les procédés révolutionnaires, loin d'être efficaces, sont nuisibles, et que l'action légale, constitutionnelle, est seule puissante, sûre, décisive.

Accepter les institutions de son pays, lors même qu'on les aurait voulues meilleures, puis se servir de tons les movvens légaux pour les améliorer, les modifier, les transformer, voilà le devoir du vrai patriote; voilà la politique des temps actuels!

Voyez l*>s conséquences du système contraire, de celui qui procède par la voie des conspirations, des secousses violentes, et qui invoque les moyens révolutionnaires. Si l'on échoue , ce qui a lieu le plus souvent, on augmente la force du pouvoir qu'on a tenté vainement d'ébranler. Si l'on réussit, l'embarras n'est pas moindre. Les procédés révolutionnaires se prêtent aux œuvres de destruction , ils sont

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absolument incompatibles avec les exigences d'un gouvernement quelconque. Les vainqueurs ne peuvent donc satisfaire les passions qu'ils ont surexcitées. Ils les combattent. Alors on leur oppose leurs anciennes déclamations, leurs excitations passées. Le parti vaincu se joint aux vainqueurs mécontents, et dans peu de temps à un triomphe éphémère succède une longue défaite , de l'anarchie on retombe dans le despotisme, et, semblable à un navire sans lest qu'une vague abat d'un côté et qu'une autre vague relève d'un autre, la nation se précipite des extrêmes aux extrêmes sans trouver de point fixe; et pendant que les caractères s'abaissent au milieu de tous ces changements, les améliorations réelles ne s'opèrent pas, les esprits se dégoûtent de la liberté, qu'ils confondent avec le désordre , et pour avoir voulu avancer trop vite, on n'avance pas du tout.

L'action constitutionnelle et légale au contraire est lente, mais sûre : elle réalise peu à la fois , mais les progrès qu'elle réalise sont définitifs. Elle sauve les gouvernements qui en acceptent les résultats, et si elle renverse ceux qui s'y montrent rebelles, elle les renverse d'une manière définitive sans leur laisser ouverte la chance des restaurations. Que d'un bout de l'Europe à l'autre tous les vrais libéraux soient donc du parti constitutionnel et légal, de telle sorte qu'il n'y ait plus dans le monde que deux écoles : celle qui croit que les institutions, les lois sont descendues toutes faites d'en haut, et qu'elles s'imposent à nous comme une nécessité divine, immuable; celle qui pense au contraire que toutes les institutions sont le résultat du développement humain, qu'elles ont leur origine dans les entrailles de l'humanité, semblables à ces grands arbres dont les branches se baignent dans le ciel , mais dont les magnifiques ombrages sortent de racines enfoncées dans la terre! Quand la question sera ainsi réduite, elle sera vite tranchée.

Du reste, quand nos principes généraux seront conformes, ne soyons pas intolérants les uns pour les autres; n'ayons pas la prétention que nos voix résonnent de même : rappelons-nous que la beauté d'une harmonie résulte de la variété

des instruments qui composent l'orchestre, et qu'elle disparaîtrait si tous répétaient à l'unisson la môme note.

En Italie, vous avez eu la bonne fortune de ne pas être dans une de ces situations terribles, qui entraînèrent nos pères aux mesures de salut public, et qui vous eussent peutêtre amenés à imiter leur exemple : vous avez un roi loyal, qui a compris son devoir d'honnête homme, exposé sa vie sur les champs de bataille pour l'indépendance de son peuple, et toujours respecté les nécessités constitutionnelles; vous avez eu de grands ministres qui, différents en certains points, se sont tous trouvés semblables dans leur amour pour la constitution ; vous avez eu aussi le rare privilège de faire une révolution par la liberté ! Oh! ne vous montrez pas indignes de cette faveur de la Providence ! Conservez avec soin votre constitution, et ne vous abandonnez pas aux tentations révolutionnaires. Je vous le demande pour vous d'abord, pour nous ensuite, afin que les droits dont vous jouissez, et dont nous sommes privés, nous soient comme un remords. Nous, de notre côté, nous continuerons notre combat, et nous conquerrons aussi la liberté, pour nous d'abord, pour vous ensuite, afin que nous ne vous aidions plus seulement par la force de nos armes, et qu'après avoir été unis sur les champs de bataille, nous le soyons aussi dans les luttes pacifiques de la civilisation !

S'il nous manque, à nous Français, beaucoup en liberté, à vous autres Italiens il vous manque beaucoup trop encore en unité ! Ayez foi néanmoins dans vos destinées. Si vous le voulez , elles sont certaines. Quand vous vous sentirez atteints par l'impatience ou par le découragement , pour relever vos courages, ne regardez pas seulement devant vous, regardez aussi derrière ; ne songez pas seulement à ce qu'il vous reste à conquérir, songez aussi à ce que vous avez conquis! Ne voyez pas uniquement ce qu'il vous reste à faire, voyez ce que vous avez fait depuis trois ou quatre ans!

Pendant mon séjour a Florence, il m'est bien souvent arrivé de rêver pendant de longues heures dans l'incomparable chapelle des Médicis, rendue sacrée par le génie de Michel-

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Ange. Des quatre, statues couchées aux pieds des tyrans florentins, deux seules sont terminées, celles qui représentent la douleur, la mélancolie, les larmes. Mais quand l'artiste voulut toucher à celles qui devaient être animées par les expressions joyeuses de la force et de la vie, le ciseau lui tomba des mains, et il laissa son œuvre inachevée, en témoignage de la poignante détresse de son àme et de l'inconsolable désespoir de sa patrie subjuguée. Eh bien, quand vous vous sentirez découragés, venez par la pensée dans cette chapelle, venez aux pieds des statues inachevées, et dites-vous : Si Michel-Ange vivait, s'il était des nôtres, il les eût terminées !

A l'Italie !

LETTRE ADRESSÉE A M. CH. DUVBYRIER, A l/oCCASION DU VOLUME « L'AVENIR ET LES BONAPARTE ♦»

fl4 décembre 1864)

.... Tout ceci dit, il ne faut ni s'impatienter ni se dépiter Je comprends très-bien que ceux qui, sous un beau programme, cachent des visées personnelles, s'irritent de tout, retard et tournent vite a l'aigreur. Quand on n'a en vue que le bien de son pays, il est aisé d'être patient, de ne pas s'emporter, d'accorder beaucoup au temps, de conserver systématiquement l'espérance; si les raisons n'opèrent pas, de compter sur le chapitre des accidents, selon la parole de Retz; si le chapitre des accidents reste fermé, de se rabattre encore sur celui des raisons. Qui sait? Ce qui parait tout perdre est souvent ce qui sauve tout, et c'est quand on est parvenu au pied d'une montagne qu'on cesse de l'apercevoir. Ne pas réussir, au surplus, est ce qui peut advenir de pis. Or, il est des entreprises auxquelles le succès n'est pas nécessaire. Les avoir tentées avec conscience est un titre d'honneur suffisant. Libre à d'autres de rechercher comme une gloire d'avoir préparé ou consommé une révolution. Si jamais l'histoire me consacre une ligne, je vou-

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