DÉCRET DU 24 NOVEMBRE
pour juger le régime de la presse, vous avez deux choses à vous demander : la première, ce qui existe; la seconde, ce que nous voulons; ce qui existe en réalité, sans exagération, sans accusation mensongère et passionnée ; ce que nous demandons aussi en vérité, sans aucune supposition inexacte et préconçue.
Ce qui existe! Vous avez entendu M. le président du conseil d'Etat, de la sincérité duquel je ne doute nullement, vous dire que la circulaire de l'honorable M. de Persigny n'avait pas inauguré un droit nouveau, qu'elle avait maintenu les principes qui existaient avant lui. Je suis fâché de ne pas être de l'opinion de M. le président du conseil d'Etat; mais l'honorable M. de Persigny, auquel certainement on ne refusera pas le mérite de dire très-nettement ce qu'il pense... (Rires approbatifs) , dans une lettre que je regrette, quoique je ne sois nullement ennemi ni des Anglais ni de l'alliance anglaise, dans une lettre adressée à un journaliste anglais pour justifier un acte qui s'était passé en France, l'honorable M. de Persigny dit ceci : « Un droit qui constitue une innovation considérable dans le régime de nos institutions a été établi... » celui de discuter les actes du Gouvernement. Ainsi l'honorable ministre de l'intérieur et M. le président du conseil d'Etat ne sont pas complètement d'accord. Si j'avais la moindre malice (On rit), il me serait facile d'opposer le ministre client au ministre avocat (Nouveaux rires), et d'en tirer avantage contre l'institution des ministres sans portefeuille; mais je préfère ne pas sortir de l'ordre de mes idées et je dis simplement à M. le président du conseil d'Etat : Vous voyez bien que nous ne sommes pas de si grands coupables, ni des opposants si téméraires, en demandant une modification du régime de la presse, puisque M. le ministre de l'intérieur actuellement en fonctions a inauguré son ministère par ce qu'il a appelé lui-même une innovation sérieuse, une innovation grave, par cette déclaration d'une importance majeure, que ce qui existait jusqu'à ce jour n'avait pas satisfait le pays, qu'on n'avait pas discuté suffisamment les actes du
Gouvernement, puisqu'en accordant en fait une liberté qu'il serait injuste de méconnaître, ce même ministre a donné à la presse des allures qui nous étaient inconnues depuis longtemps, et a permis aux journaux de s'expliquer sur les principaux actes de l'administration aussi bien que sur nos discussions. Je l'en remercie ; seulement, si la pratique est changée, la loi reste la même, et l'adoucissement que je constate n'est l'effet que d'une tolérance. Or, un grand orateur et un grand génie politique qu'il faut citer souvent, parce que personne plus que lui n'a contribué à l'émancipation de 1789, notre immortel Mirabeau, disait : « L'existence du pouvoir qui tolère est une atteinte portée à la liberté de penser ; car, par cela même qu'il tolère, il pourrait ne plus tolérer. » Qui est-ce qui me dit, en effet, que, M. le ministre de l'intérieur remplacé par uu autre, nous ne reviendrons pas aux pratiques de la précédente administration? Qui est-ce qui m'assuro que lui-même, entraîné, dominé par certaines passions, ne pourra pas être aussi amené un jour à appesantir sa main sur la presse? C'est parce que nous avons cette crainte que nous avons présenté notre amendement et proclamé la nécessité d'une réforme.
Mais quelle est cette réforme ? C'est le second point des vives explications qui viennent d'être échangées devant la Chambre! Cette réforme, est-ce, ainsi que l'a dit M. le président du conseil d'Etat, la liberté absolue de la presse? Oh! c'est un grand mot, messieurs, que ce mot de liberté absolue, et je partage complètement l'opiuion de l'honorable président du conseil d'Etat : je tiens pour un homme qu'on doit écarter de la politique celui qui demande l'absolu. La politique est la science du relatif; elle consiste précisément à rechercher dans quelle mesure l'idéal que porte dans sa pensée quiconque aspire aux nobles desseins et aux hautes ambitions, dans quelle mesure, dis-je, cet idéal peut se combiner avec les possibilités présentes, avec la réalité des faits. Il faut le coup d'œii du génie pour opérer cette union «ans sacrifier l'idéal ni méconnaître la réalité, pour réaliser