SUR LES SENTIMENTS DES CLASSES OUVRIERES
guerre sociale? Est-ce là un mouvement de désordre? et y a-t-il vraiment lieu de s'épouvanter ?
Je vous ai exposé ce qui me semble la pensée de la . presque unanimité des ouvriers. (Mouvements divers.)
Que parmi eux un certain nombre pense différemment et agisse en conséquence, il n'y a pas à en douter. Mais est-il légitime de s'armer, contre un mouvement en général excellent, de quelques abus blâmables qui peuvent s'y mêler? Est- il juste de détruire la liberté de tous à cause des excès de quelques-uns? Oh ! en vérité, il faudrait effacer la liberté des langues humaines ; il faudrait s'interdire, dans l'ordre politique comme dans l'ordre social et dans l'ordre économique, de l'invoquer jamais; il faudrait considérer son avènement comme impossible et comme nullement désirable, si elle devait être rendue responsable des paroles folles, des actes répréhensibles, des aberrations de tout genre dont certainement elle facilitera toujours l'expression ou la réalisation. Pour juger la liberté, dans le domaine des coalitions comme ailleurs, qu'on lui ouvre un compte sévère, je le veux bien, qu'on mette à son passif tout le mal qu'elle a permis, tout le mal qui sans elle n'aurait pas été possible, j'y consens encore, car sans cela il n'y aurait pas de justice, Mais qu'on n'omette pas, je le demande en grâce, qu'on n'omette pas d'inscrire à son actif le bien qu'elle produit, les nobles pensées qu'elle inspire, les généreux sentiments qu'elle provoque, les bons mouvements qu'elle suscite ! Le compte ainsi préparé, qu'on fasse la balance. Je suis sans crainte. En matière de coalition, comme en matière politique, comme partout, l'actif l'emportera sur le passif! (Approbation sur plusieurs bancs.)
LETTRE ADRESSÉE A M. D... A L OCCASION D* ARTICLES INJURIEUX INSÉRÉS DANS UN JOURNAL
(Il juillet 1835}
Mon cher ami,
En m'envoyant un numéro d'un journal étranger qui contient, dites-vous, un article plein d'insinuations contre moi, à propos de ma nomination comme conseil judiciaire du vice-roi d'Egypte, vous m'engagez vivement à répondre; vous citez pour m'y décider la parole de l'Ecriture : De bono nomine cura.
Je vous remercie bien tendrement de la pensée qui a inspiré votre lettre, mais je ne puis me résoudre, à suivre votre conseil, et, pour ne pas en avoir la tentation, j'ai déchiré sans le lire l'article que vous me communiquez.
La meilleure punition qu'on puisse infliger aux diffamateurs, c'est de ne pas s'occuper d'eux. Pourquoi leur feraiton une réponse? Pour les convaincre? Ils sont bien décidés à ne pas se rendre même à l'évidence. Pour éclairer l'opinion publique ? Il n'est pas aussi aisé qu'on le croit de l'égarer. Quand elle est égarée, il faut savoir attendre qu'elle se ravise elle-même : ce qui arrive toujours.
Un ancien a écrit un beau livre sur l'utilité des ennemis.
a l'occasion d'articles injurieux
Il n'y a pas assez insisté. Les ennemis seuls nous tiennent en haleine, nous obligent à tirer de notre fond tout ce qu'il contient, à élever sans cesse notre âme, à purifier de plus en plus notre vie, à devenir chaque jour un peu moins iraparfait. Remercions-les donc au lieu de les maudire. Profitons de leur haine au lieu de la leur rendre
(9, 14, 19 janvier 1866)
A M. E. de Oirardin
I. — Un des traits du temps actuel qui me frappe le plus, c'est la dispersion intellectuelle dans laquelle nous vivons presque tous. Je découvre bien quelques groupes auxquels on donne, beaucoup plutôt qu'ils ne se le donnent à euxmêmes, le nom de partis : quand j'y regarde de près, sous l'unité apparente je n'aperçois que dissentiments et confusion. Un même mot est prononcé d'ensemble, mais iî n'est pas une preuve d'accord , pas plus que ne l'était entre les thomistes et les jésuites, le mot de pouvoir prochain, qu'ils invoquaient à la fois contre les jansénistes, abstrahendo ai omni sensu. Cependant l'isolement n'est point désirable si ce n'est provisoirement, comme une transition plus ou moins longue, et l'on ne doit négliger aucun moyen honorable d'en sortir. Il en est un toujours facile à pratiquer : il consiste à saluer tout haut, sur quelque sillon que Ton soit courbé soi-même , les hommes au cœur vaillant qui expriment avec force des pensées auxquelles on adhère, surtout lorsque, par cela même, ils s'exposent aux rancunes intolé-
rantes des vieux préjugés. Voilà pourquoi je désire exprimer publiquement mon admiration pour le beau livre de M. Ed gar Quinet sur la révolution.
Je n'hésite pas à affirmer que ce livre sera une des dates de la pensée démocratique. Ne l'envisageàt-on qu'en artiste, on ne saurait le louer assez. Depuis les travaux désormais classiques de Tocqueville, je n'ai rien lu de ciselé avec une aussi imposante simplicité. Par certains côtés, M. Quinet l'emporte même sur l'auteur de la. Démocratie en Amérique. En Tocqueville, l'esprit seul est en œuvre : il scrute , découvre, conseille. En M. Quinet, la passion a sa part : elle ranime, réchauffe, élève, emporte. La placidité géométrique des déductions est à tout instant interrompue par un accent de douleur, d'autant plus poignant , qu'il est étouffé et qu'il échappe à l'auteur malgré lui. Tocqueville contemple sa pensée ; M. Quinet en vit et surtout il en souffre*. Tous ceux qui sont familiers avec le langage contenu des sentiments profonds m'ont avoué que l'émotion avait plus d'une fois interrompu leur lecture. Aussi, quoi qu'on pense des opinions de l'écrivain, il serait malaisé de refuser sa sympathie à l'homme. Se fût-il quelquefois trompé, il faudrait encore lui savoir gré d'avoir, lui ami éprouvé du peuple, osé prononcer avec indépendance sur des sectaires, que, par crainte ou par faiblesse , par ignorance ou par erreur, on a habitué le peuple à considérer comme ses législateurs et comme ses martyrs.
La partie du livre qui a pour objet les événements religieux de la révolution est celle qui me semble la moins heureuse. On y doit reprendre, à mon sens, moins les conclusions, bien qu'elles soient en partie contestables, que l'indécision avec laquelle elles sont formulées. Combattant la terreur contre les aristocrates , il eût été contradictoire de conclure à la nécessité d'une terreur contre les catholiques. Quelques passages cependant, si on les lisait sans précaution, autoriseraient à supposer que telle a été la pensée de l'auteur. 11 serait désirable que, dans une prochaine édition, cette série d'idées fût revue et élucidée; alors on
pourrait mieux la juger. La partie politique du livre me semble au contraire irréprochable.
Il règne sur la révolution deux préjugés répandus l'un par les conservateurs, l'autre par les radicaux, et qui tour à tour victorieux dans les esprits puis dans les événements, sont cause qu'incapables de nous fixer, nous oscillons sans cesse d'une résignation honteuse à une impatience folle, semblables, selon la comparaison de Luther, à ce paysan ivre à cheval qui ne se relève d'un côté que pour retomber de l'autre. Le préjugé conservateur, c'est que la révolution a été opérée pour conquérir la liberté civile et non la liberté politique. Le préjugé radical , c'est que le jacobinisme a sauvé la France, et qu'il reste, malgré tout, l'expression la plus réelle, et, comme on dit dans un certain monde, la plus avancée du mouvement de 89. Ces deux vues sont également inexactes.
Sans la liberté civile, j'en demeure de plus en plus persuadé, la liberté politique est dangereuse et inutile au peuple ; mais aussi, sans la liberté politique, la liberté civile n'est ni féconde ni assurée. Je trouve bien, dans l'histoire moderne, des libertés politiques où manquent les libertés civiles; je n'y ai vu nulle part des libertés civiles développées où la liberté politique est absente. Pourquoi les associations populaires, si prospères au delà du Rhin , en sontelles encore chez nous aux tâtonnements? Ce n'est pas à cause de la différence des législations ; car, tandis que notre code, môme dans son état actuel , n'oppose aucun obstacle insurmontable aux tentatives des ouvriers, la législation allemande, défectueuse et beaucoup plus gênante, leur en opposait de nombreux. Les ouvriers allemands n'ont pris l'avance que grâce à la liberté de la presse et au droit de réunion dont nos ouvriers sont privés ou du moins dont ils ne jouissent qu'en vertu d'une tolérance intermittente.
Quant au jacobinisme, il n'a pas plus sauvé la révolution que l'inquisition n'a sauvé le catholicisme : il l'a déshonorée. Il a jeté dans la conscience humaine une impression d'horreur qui, après tant d'années , n'est point encore effacée.
Qu'un clérical jacobin , comme Joseph de Maistre, n'ait pas refusé son admiration à nos jacobins révolutionnaires, je le conçois. Que des esprits loyaux , sincèrement épris de la liberté, aient pu s'associer à cet hommage, ou même ne pas protester contre lui , c'est ce qui m'étonne toujours. Les jacobins, il est vrai, prononcent sans cesse, avec emphase, le nom de liberté ; même au lendemain de la loi de prairial, ils déclarent qu'ils veulent V affermir, mais ce n'était dans leur bouche qu'un artifice de rhétorique. En réalité, ils l'ont toujours différée, après la mort du tyran d'abord, puis après la constitution, puis après la paix. Ils sont, dans la langue politique moderne, avant M. Veuillot, les inventeurs de la liberté du bien , c'est-à-dire de la liberté pour soi et non pour les autres. Si vous n'en voulez pas croire leurs adversaires, écoutez-les eux-mêmes. Voici ce que disait un des principaux initiés, Robespierre le jeune, en répondant aux girondins, dans la séance du 20 mai 1793 : « Ils ont voulu égarer l'opinion publique en disant qu'ils n'étaient pas libres : quelle liberté leur faut-il donc? Ils ont été trop libres pour faire le mal. (Applaudissements.) Plût à Dieu qu'on les eût toujours forcés à faire le bien/... Vils calomniateurs, renoncez à ce système bas et perfide! Vous êtes libres de faire le bien , vous l'avez prouvé en prononçant la mort du tyran. » — Aux jacobins appartient encore l'honneur d'avoir inventé la fameuse distinction entre les bons et les mauvais : les bons, auxquels tout est permis ; les mauvais, contre lesquels rien n'est défendu; et c'est encore un Robespierre, cette fois-ci l'alné, qui a le premier prononcé cette phrase homicide, rajeunie par toutes les dictatures : C'est la terreur du crime qui fait la sécurité de Vinnocence.
Dans la révolution, la liberté n'a été comprise, aimée, servie que par les constitutionnels, par Mirabeau, et après eux, par le groupe glorieux au milieu duquel s'élève Vergniaud. « La constitution, disait l'orateur de la Gironde, a pour objet essentiel d'assurer la liberté politique du peuple et la liberté civile des citoyens. — La constitution aura
compromis le bonheur de la société et celui des individus si elle gêne dans leur développement les facilités intellectuelles des individus, ou même si elle ne seconde pas les élans de leur génie. *» (8 mai 1793.) — Aussi n'est-ce vraiment que •de ce côté qu'on recueille quelque chose d'imprévu et d'original ; ailleurs, on ne retrouve que les procédés de l'ancien régime mis au service d'intérêts nouveaux. Robespierre n'est après tout qu'un Torquemada politique.
Tout progrès sera entravé tant que les deux préjugés que je viens de caractériser n'auront pas été déracinés. Or le livre de M. Quinet en est une réfutation éloquente, pressante, irrésistible. Il n'épargne pas plus l'un que l'autre, et il les détruit irrévocablement tous les deux. « Si les Français, dit-il avec raison, n'eussent voulu que la rénovation matérielle et l'égalité civile, la révolution se trouvait terminée le 5 août 1789. Ils poursuivaient un bien plus précieux, la liberté ; c'est pourquoi ils se sont jetés dans la tempête. » Il ajoute ensuite : « Une chose a perdu les hommes de la révolution. Ils se sont trompés sur la puissance de la mort; ils ont cru qu'elle finit tout; ils n'ont pas soupçonné, au contraire , qu'elle engendre l'immortel , et que chaque victime enfante son vengeur. » Le puissant publiciste n'admet pas même, à la décharge de la Terreur, la résistance à l'invasion. Le mérite en revient, selon lui, à nos héroïques armées, à nos volontaires, à nos généraux patriotes, aux Hoche, aux Marceau, aux Moreau, aux Masséna, aux Bonaparte, et surtout à Carnot, que la proscription n'eût pas non plus épargné si le 9 thermidor n'avait débarrassé la convention du triumvirat sinistre de Robespierre, de Couthon et de Saint-Just !
La tâche que vient d'accomplir M. Quinet avait déjà été entreprise par d'autres. Grâce à vous, Emile de Girardin, à Tocqueville, à M. Laboulaye, elle était terminée, en tant qu'il s'agissait d'établir la connexion de la liberté politique et de la liberté civile. Contre les théories jacobines, au contraire, le coup décisif n'avait point encore été porté. Non qu'on n'eût tenté de le faire ; M. Guizot, par exemple, ne
s'est pas lassé, dans-sa longue carrière, de démontrer qu'aucun gouvernement, monarchique ou républicain, n'était conciliable avec les idées jacobines, que, dans son langage, il appelle les idées révolutionnaires. Malheureusement, il a paru croire en même temps que la démocratie était incapable de s'affranchir d'un tel servage , et qu'elle était dès lors fatalement condamnée, sinon à la défaite, du moins à la stérilité. La partie erronée de sa doctrine a compromis celle qui était vraie, et le poison jacobin a continué à s'insinuer. Le pays n'en pouvait être préservé que par des hommes qui, ayant adopté les principes de la démocratie et partagé ses épreuves, eussent acquis le droit de ne pas inspirer d'ombrage et d'être écoutés sans défiance. Depuis que l'esprit public se réveille, les démocrates libéraux ont compris qu'aucune œuvre n'était plus urgente. Ils s'y sont portés à l'envi. M. Lanfrey a commencé dans un livre qui l'a placé parmi nos publicistes éminents ; M. Quinet vient d'achever en maître : après lui , il n'y aura plus à y revenir. Sans doute, il restera encore quelques esprits attardés qui, même de bonne foi, croiront aux sophismes anciens; mais la jeunesse, cette jeunesse intelligente et généreuse que je sens de toutes parts autour de moi, prête à s'élancer vers l'avenir, elle accueillera avec respect l'enseignement que lui donne un de ses maîtres les plus dévoués et elle en profitera : cela suffit. Nous pouvons maintenant attendre avec confiance : dès que la démocratie aura renoncé au jacobinisme, la liberté sera fondée en France-
II. — J'ai essayé, dans une première lettre, de dégager la pensée qui domine dans le livre de M. Quinet ; je voudrais maintenant le suivre dans quelques détails et examiner, si j'en ai le temps, les jugements qu'il porte sur les principaux acteurs de la révolution et sur les événements auxquels ils ont participé. Je parlerai d'abord de Mirabeau et de Vergniaud. Je commence par eux, parce que, je l'avoue, ce sont les deux personnalités qui m'attirent le plus. Tant qu'ils
restent sur la scène, il y a du soleil; dès qu'ils en disparaissent, on entre pour n'en plus sortir dans les teintes grises. À l'inverse de ce qui a lieu dans le poëme de Dante, dans la révolution on ne va pas de la nuit à la lumière ; de la lumière on tombe dans la nuit. On s'étonne qu'il y ait à peine quelques années entre les premiers jours si beaux de la constituante et les derniers jours si tristes de la convention.
Mirabeau et Vergniaud peuvent être rapprochés malgré la diversité de leur nature. Tous deux ont aimé la liberté ; tous deux ont cherché l'inspiration d'une éloquence qui, égalée peut-être, n'a jamais été surpassée, dans les mouvements spontanés d'un cœur bon et dans les élans d'une pensée courageuse ; ni l'un ni l'autre n'ont jamais haï ni tremblé ; ni l'un ni l'autre n'ont enveloppé leurs passions personnelles des apparences du bien public, ou sacrifié leurs amitiés ou leurs devoirs à la crainte de perdre une popularité enviable seulement lorsqu'elle a été obtenue sans avoir été recherchée. A Mirabeau il faut pardonner ses souillures, à Vergniaud son indolence. Mais les souillures de Mirabeau tiennent à ses malheurs plus qu'à sa perversité ; l'indolence de Vergniaud n'était que le détachement d'un esprit trop élevé pour s'employer tout entier dans les petites agitations des affaires de ce monde. Les erreurs de Mirabeau s'expliquent par Vincennes et par le château d'If ; les mollesses de Vergniaud sont la marque des poésies de sa nature. Il était, à Bordeaux, avocat peu achalandé, lorsqu'un procureur vint lui demander son assistance dans un procès fort important. Tandis que l'homme de loi lui contait le cas, Vergniaud tendait la main vers le tiroir de son secrétaire et l'ouvrait. Y ayant aperçu encore quelques louis : - Décidément, répondit-il sans avoir écouté , le procès est mauvais, je ne puis m'en charger. » Tel il était demeuré dans la vie publique. Qu'importent, au surplus, les faiblesses des grands hommes ? Seraient-ils de notre espèce , s'ils ne traînaient après eux une ombre d'autant plus épaisse que brille davantage la clarté dont elle est le rachat? Ne nous arrêtons donc qu'un
instant à leurs défauts et regardons surtout à leur génie. Y en a-t-il eu souvent d'égal à celui des deux hommes que je, compare? On ne tarit pas sur l'éloquence de Mirabeau : sa capacité d'homme d'Etat est supérieure encore. Si Marie- Antoinette avait été touchée par lui comme elle le fut par Barnave, la vieille monarchie se sauvait en se transformant. Une idée ne se répand que lorsqu'elle a été revêtue d'uae formule populaire. L'idée de la liberté a certes été conçue avant Mirabeau : il l'a .formulée , sauf dans quelques cas , avec une telle sécurité, qu'après un demi-siècle de controverses et de révolutions nous n'avons rien à changer à ses formules. Je ne saurais mieux le comparer qu'à ces réservoirs de montagnes qui ne sont pas des sources , mais qui les recueillent, et qui, après les avoir réunies, les répandent en neuves dans les plaines.
Vergniaud n'a pas eu le temps de s'enrichir d'autant d'expérience que Mirabeau ; il n'a pas sa précision, sa vigueur et son étendue, il a plus de pureté et d'élévation; il est moins soudain, il est plus harmonieux; il terrasse moins, il charme davantage; la passion de Mirabeau naît de la force de la dialectique ; celle de Vergniaud de la profondeur du sentiment ; en Mirabeau, le fond est d'un penseur ; il est d'un artiste en Vergniaud. On peut dire de ce dernier qu'il est l'André Chénier de la tribune ; je me le représente semblable à l'un des orateurs dont l'antiquité nous a légué la statue, la tète éclairée par l'inspiration, le geste sobre et imposant, laissant tomber sans effort de ses lèvres à peine entr'ouvertes, le flot non-interrompu des paroles de feu ou de miel !
M. Quinet ne s'arrête pas longtemps à Vergniaud ; il ne l'isole pas, poar l'étudier, de ses nobles compagnons ; il ne se rappelle pas assez, selon la belle expression de Lamartine, que « tant que Vergniaud n'avait pas parlé, les grandes choses n'avaient pas été dites. » En revanche, il s'étend à loisir sur Mirabeau. Tant qu'il ne considère que ses discours, il ne trouve aucun éloge au-dessus de lui : c'est l'esprit le plus droit, le plus profond, le plus beau génie de la
terre; dès qu'il examine ses relations avec la cour, aucune •condamnation ne lui paraît trop dure : c'est le Judas de la révolution, un colosse d'infamie autant que de gloire ; il est aussi monstrueux que Machiavel, en étant moins logique. J'adhère à la première partie de ce jugement ; sans m'élever absolument contre la seconde , j'y regrette l'absence de quelques atténuations , de certaines réserves, et , en définitive, je la trouve trop sévère.
Il n'y a aucune excuse pour l'argent reçu de la cour. Par ce honteux marché, Mirabeau ne se dégradait pas seulement lui-même , il abaissait la révolution devant ceux qu'il désirait y convertir. Quel respect Marie-Antoinette et Louis XVI pouvaient-ils concevoir pour une cause dont l'interprète le plus puissant tendait la main , ainsi que l'eût fait le pins vil courtisan de l'Œil-de-Bœuf? Il a fallu qu'à ce moment le pauvre homme de génie ait été bien fourvoyé pour n'avoir pas senti que ce n'était que par la hauteur du caractère, la force du désintéressement, par l'ascendant de la probité qu'il pouvait s'imposer aux répugnances mesquines d'une cour frivole, ignorante ou aveugle, à Tégoïsme de conseillers sans clairvoyance ou sans loyauté. M. Quinet n'a rien dit de trop à ce sujet.
11 n'est également que juste lorsqu'il réprouve les moyens que Mirabeau proposait : l'avilissement de l'assemblée, la corruption de la presse, l'audace de la scélératesse. II appartient sans doute à la Providence de tirer le bien même du mal , les hommes n'ont le droit de demander le bien qu'au bien. Seulement, M. Quinet n'a pas assez reconnu, ce qui ne peut plus être douteux après la très-remarquable étude de M. Vermorel, que Mirabeau ne se faisait payer que pour être de son avis. Le loyal et véridique La Fayette Ta déclaré dans ses mémoires : Pour aucune somme d'argent il navrait soutenu une opinion qui eût détruit la liberté et déshonoré son esprit. « Je sais , disait Mirabeau lui-même dans une note du 21 octobre 1791, que fai tout promis , mais ai- je promis autre chose que de servir selon mes principes? » Il tendait, en effet, à une contre-constitution et
non à une contre-révolution, qu'il proclamait aussi dangereuse que criminelle; il voulait bien rétablir V ordre, mais non F ancien ordre II écrivait dans une note de décembre 1790 ces paroles prophétiques : « Je regarde tous les effets de la révolution et tout ce qu'il faut conserver de la constitution comme des conquêtes tellement irrévocables, qu'aucun bouleversement, à moins que l'empire ne fat démembré, ne pourrait plus les détruire. Je n'excepte pas même une contre-révolution armée ; le royaume serait reconquis, qu'il faudrait encore que le vainqueur composât avec l'opinion publique, qu'il s'assurât de la bienveillance du peuple, qu'il consolidât la destruction des abus, qu'il admit le public à la confection de la loi, qu'il lui laissât choisir ses administrateurs; c'est-à-dire que, même après une guerre civile, il faudrait encore en revenir au plan qu'il est possible d'exécuter sans secousse. »
Quoi qu'il en soit, la vénalité flétrie, les moyens condamnés, reste le dessein en lui-même : il consistait à réconcilier la royauté avec les idées nouvelles, à s'appuyer sur le parti populaire, celui qui n'est ni populacier, ni aristocrate : à seconder la majorité de l'assemblée, à sauver la révolution de l'anarchie par la royauté, et la royauté de la chute par la révolution. Ce dessein était patriotique et sensé. S'il avait réussi, que de malheurs eussent été évités et que de progrès se fussent réalisés ! Supposez la France n'ayant eu à traverser ni les guerres de la révolution ni celles de l'empire, ayant économisé le million d'hommes et les millions d'écus qui s'y sont engloutis : quelle nation jouirait d'une prospérité, d'une liberté comparables! Que de problèmes résolus qui n'ont pas été abordés ! Combien de champs ne seraient plus en friche ! Que d'écoles fondées ! Combien de nos frères rachetés de la misère! Et pour quelques pages qu'il faudrait regretter dans notre histoire, combien il enest que nous serions trop heureux de n'y point lire !
La mort a empêché Mirabeau de poursuivre son expérience jusqu'au bout. Il eût échoué , il le pressentait luimême, et cette crainte lui arrachait des cris superbes de
colère : « La reine cajole La Fayette et le déjoue; le roi niaise et s'abstient; Monsieur mollit et ne se réjouit d'un succès même que comme on se félicite d'une bataille gagnée qui nécessite à faire un siège très-douteux : enfin, tout cela est infiniment nébuleux. Il n'y a qu'une chose de claire : c'est qu'ils voudraient bien trouver, pour s'en servir, des êtres amphibies qui, avec le talent d'un homme, eussent l'àme d'un laquais. Ce qui les perdra irrémédiablement, c'est d'avoir peur des hommes et de transporter toujours les petites répugnances et les frêles attraits d'un autre ordre de choses dans celui où ce qu'il y a de plus fort ne l'est pas encore assez ; ou ils seraient très-forts eux-mêmes, qu'ils auraient besoin pour l'opinion, de s'entourer de gens forts. »
Malgré cet échec , la politique de Mirabeau, purifiée de tout ce qui l'a compromise, est la seule qu'il convienne d'adopter dans tous les pays où des idées nouvelles se trouvent aux prises avec un souverain qui leur résiste. L'orateur de la révolution sera éternellement grand pour l'avoir compris. Tout mouvement brusque est suivi de l'anarchie, et aussitôt après,' d'un despotisme d'autant plus absolu qu'il naît avec l'assentiment d'une nation épouvantée. Les améliorations, même lentes, réalisées par des gouvernements sur lesquels l'opinion publique pèse , mais qu'elle ne renverse pas, conduisent en avant d'un pas bien plus rapide. On m'objectera, je le sais, que le progrès même lent est impossible soit à obtenir, soit à arracher de certains gouvernements. En fût-il ainsi, je l'admets par hypothèse, il n'en faudrait pas moins suivre les conseils de Mirabeau. Il est des entreprises que la probabilité de l'insuccès ne dispense pas de tenter : c'est la lettre d'avis qu'on envoie môme au débiteur insolvable. Lorsqu'un gouvernement agit au rebours des volontés d'une nation , tôt ou tard, d'une manière ou de l'autre, il est destiné à périr. L'armée la plus docile est aussi impuissante à prolonger ses jours que l'est une troupe de médecins d'élite à retenir vivant le malade chez lequel une lésion organique est arrivée à son dernier terme. Mais il ne saurait être indifférent à un homme politique que
le pouvoir qui tombe ait été précipité ou qu'il se soit précipité : on a autant de force pour gouverner une révolution dont d'autres sont responsables, qu'on en a peu pour diriger celle qu'on a provoquée.
III. — On m'écrit : Le jacobinisme n'est qu'un fantôme; les peureux seuls s'en épouvantent; personne ne le continue ; il est des démocrates qui le défendent dans le passé, il n'en est pas qui veuillent le recommencer et surtout en renouveler les cruels expédients.
Je me garderai de contredire , sur ce dernier point, mon honorable correspondant; Robespierre avait eu l'audace de dire : <* Quand les mœurs seront plus pures , l'amour de la patrie plus ardent, des accusateurs généreux s'élèveront contre nous, et nous reprocheront de n'avoir pas montré assez de fermeté contre les ennemis de la patrie. »
Cette espérance, insultante pour l'humanité, a été déçue ; aucun homme sérieux n'oserait de nos jours faire l'éloge de la loi de prairial et regretter qu'un plus grand nombre de têtes ne soit pas tombé à côté de celles de Lavoisier, d'André Chénier, de Lucie Desmoulins, de Madame Elisabeth, de Marie-Antoinette et de madame Roland.
Mais le jacobinisme ne consiste pas à élever des échafauds ; les exécutions sanglantes de 93 en ont été une des manifestations ; elles n'en sont pas la substance. Le jacobinisme n'est pas même l'expression d'une opinion politique déterminée. Ainsi que l'a remarqué Proudhon, dont le témoignage contre les jacobins ne saurait être plus suspect au peuple que celui d'Edgar Quinet : Robespierre désavouait en 90, de peur de se brouiller avec la cour, une plaisanterie tombée de ses lèvres et rapportée par Desmoulins ; en 91, il disait encore : « Je ne suis pas républicain. » Il y a des jacobins parmi les républicains; mais il y en a aussi parmi les impérialistes, parmi les royalistes, parmi les catholiques, parmi les protestants, et, qui le croirait ? parmi les athées. Le jacobinisme est une méthode et non une opinion; toutes
DÉMOCRATIE ET LIBBBTÉ
les opinions s'en sont servies. Attaquer le jacobinisme, ce n'est donc attaquer spécialement ni la république, ni la monarchie, ni l'empire, ni le catholicisme , ni le protestantisme, ni l'athéisme ; c'est attaquer certains républicains, certains royalistes, certains impérialistes, certains catholiques, certains protestants, certains athées, qui% différant entre eux quant au but qu'ils poursuivent , se ressemblent par l'identité des moyens qu'ils emploient pour l'atteindre.
Quiconque propage une doctrine croit, s'il n'est pas un trafiquant de phrases, qu'en elle seule est la vérité. Mais on peut employer deux manières très-opposées pour communiquer à d'autres cette conviction.
Les uns s'efforcent de démontrer, non d'imposer, et ils ne recherchent que l'assentiment volontaire. Sachant, selon la parole de Rancé, « que les paroles languissantes ne persuadent pas, » ils ne s'interdisent aucune des ressources que la passion fournit, mais ils n'ont jamais recours à aucune de celles que suggère la mauvaise foi; ils n'attachent pas aux petits dissentiments l'importance qu'il ne convient d'accorder qu'aux grands; ils sont frappés de ce qui rapproche beaucoup plus que de ce qui divise. Ils ont l'esprit hospitalier; ils y logent les idées avant de les juger, afin de les voir de près et dans cette intimité familière où tout se découvre. Se prononcer sur une doctrine avant de la bien connaître leur semble une légèreté; l'altérer leur parait une friponnerie. Ils croient qu'il y a une probité de l'esprit, et ils y tiennent d'autant plus qu'en général on la pratique peu. Jugeant les autres par eux-mêmes, ils n'expliquent jamais un désaccord par une bassesse; ils peuvent combattre un acte sans en outrager l'auteur. A leurs yeux , aucun succès ne vaut qu'on l'achète par une violence, par une duplicité ou même par un mauvais procédé. Ils respectent, au besoin ils défendent la liberté de leurs adversaires : ils estiment qu'elle est la condition nécessaire de leur propre liberté.
Les autres , au contraire, ne songent qu'à se procurer la force nécessaire pour entraîner les indécis et soumettre les
indociles. Contraindre leur paraît plus sûr que persuader. Us ne discutent pas, ils condamnent, et si Ton persiste, ils excommunient. Quiconque ne pense pas comme eux est tout au moins un traître ; ils lui prêtent les intentions les plus viles, sans qu'on puisse dire qu'ils le calomnient, tant ils sont convaincus que penser autrement qu'eux est une déchéance morale. Des saints, tout est saint, et aux purs rien n'est défendu. Aussi très -naïvement créent-ils des règles à leur usage. Un argument les embarrasse- t-il ? Ils le tronquent, ou ils l'omettent, ou ils feignent de ne pas l'avoir compris. Comme ils trouvent qu'après tout, parler seul est le meilleur moyen d'avoir raison -, ils n'aiment pas ce qui est publicité, réunions, débats contradictoires, et ils écartent ces dangers par les lois d'exception quand ils le peuvent, par les procédés d'exception quand ils n'ont pas d'autre ressource. Ils ont un droit pour eux, et un droit pour leurs adversaires, une doctrine pour la défaite et une doctrine pour la victoire. Quand il s'agit d'eux, il n'y a jamais assez de liberté ; il y en a toujours trop quand il s'agit des autres; quand ils sont les plus faibles, ils crient à la persécution; ils oppriment quand ils sont les plus forts. Ils s'accommodent du despotisme tant qu'ils en profitent. Quelquefois, il semble que l'Envie soit leur divinité; aussitôt après on dirait que c'est l'Intolérance : ce n'est certainement pas la Justice.
Les premiers sont des libéraux, quel que soit leur parti;
Les seconds sont des jacobins, quelle que soit leur cocarde.
Je le demande maintenant à mon honorable correspondant : Pense-t-il qu'il n'y a plus de jacobins en France?
DISCOURS SUR LES AFFAIRES ALLEMANDES (2 mars 1866)
Messieurs,
Quoique je ne veuille présenter à la Chambre que quelques courtes observations, j'insiste pour être entendu à cause de la gravité de la question. Cette gravité n'apparatt pas actuellement ; mais lorsqu'on y songera le moins, elle peut se révéler avec une intensité redoutable.
Il me semble, messieurs, que, quant au fond des choses, tout a été dit. L'honorable M. de Parieu a expliqué les origines de la guerre, ses causes; il a justifié l'attitude du gouvernement français en termes excellents et que j'approuve complètement. L'honorable M. Jules Favre s'est élevé avec une éloquente indignation contre la convention de Gastein. Je m'associe non moins complètement à ses irapressions. (Chuchotements.)
Oui, messieurs, je m'associe à ce qu'ont dit ces deux honorables orateurs, et ne croyez pas qu'en cela il y ait une contradiction. Depuis que les affaires du Danemark ont commencé, il s'est consommé un acte juste et un acte inique. L'acte juste, c'est l'affranchissement des deux duchés allemands qui, si l'on en excepte un petit groupe au nord,
étaient opprimés par une nation qui ne parlait pas la même langue, qui n'avait ni les mêmes intérêts, ni la même origine. L'acte inique, c'est la Prusse et l'Autriche, après avoir, au nom des souffrances des duchés, déchiré un traité, après avoir fait une guerre au nom d'un principe de droit, violant le principe même qu'elles avaient invoqué, pour s'attribuer, contre le droit des nationalités, deux malheureux duchés qu'au nom des nationalités elles avaient violemment arrachés au Danemark. (Approbation.) Je ne trouve nullement contradictoire, après avoir approuvé la délivrance des duchés, de blâmer leur confiscation. (Très-bien.).
Voilà ce qu'il importait d'affirmer dans cette assemblée, parce que ce qui se dit ici retentit partout.
Maintenant, messieurs, qu'il ne peut y avoir aucune difficulté sur le fond des choses, je vous demande quelques minutes d'attention pour examiner avec vous le point de vue pratique et rechercher la règle de conduite. Que faut-il faire? Le droit a été violé; nous le disons; c'est une première satisfaction. Est-ce suffisant? Faut-il, par un amendement conçu dans des termes sévères; faut-il, dans une dépêche écrite avec aigreur, ou avec dureté, exprimer que le droit a été violé outrageusement par la force; faut-il sortir de la mesure dans laquelle s'est tenu jusqu'à ce jour le gouvernement français? Je ne le crois pas, messieurs, et voilà pourquoi, bien que partageant les sentiments si éloquemment exprimés par l'honorable M. Jules Favre, je voterai contre son amendement.
L'opinion que j'exprime devant la Chambre, et que l'honorable M. Jules Favre exprimait avant moi, est unanime en Allemagne : elle est celle des duchés d'abord, qu'aucune des pressions prussiennes n'a pu ployer; elle est celle de tous les États secondaires, elle est celle de l'Autriche, dont la conduite est loin d'être aussi répréhensible que celle de la Prusse ; elle est celle de la Prusse entière, sauf M. de Bismark. (Mouvement.)
M. Granier de Cassaonac. C'est quelque chose !
M. Emile Ollivier. La chambre des députés prussiens,
appelée à s'expliquer par un vote solennel a déclaré que - l'honneur et l'intérêt de l'Allemagne exigent que tous les États allemands protègent le droit des duchés, qu'ils reconnaissent le prince héritier duc d'Augustenbourg comme duc de Slesvig-Holstein et lui prêtent une aide efficace pour le recouvrement de ses droits. »
Supposez que le Gouvernement sorte de la réserve dans laquelle il se maintient. Croyez-vous que cette unanimité de l'Allemagne ne serait pas troublée? Pour vous rendre compte de ce qui arriverait alors, consultez vos propres senti- . ments. Rappelez-vous ce que vous éprouvez lorsque, ayant à discuter une affaire qui nous est propre, celle du Mexique, par exemple, une puissance étrangère, à tort ou à raison, jette dans nos délibérations le poids de ses dépèches? (Marques d'adhésion.) Est-ce qu'à l'instant même notre liberté d'esprit n'est pas déconcertée? Est-ce que nous ne sentons pas une susceptibilité nationale qui nous oblige à taire ce que nous voudrions dire, ou à voiler ce que nous voudrions découvrir? Est-ce que, grâce à l'ombre que jettent sur les événements les exigences de ce sentiment légitime, et sans lequel il n'y a pas de grande nation, on ne voit pas ceux qui conduisent les mauvais desseins s'acheminer d'un pas plus sûr vers le succès? Est-ce que ce ne serait pas une imprudence grave que d'amener parmi ceux qui pensent comme nous en Allemagne une protestation contre les conseils, contre l'immixtion de la France? Est-ce que ce ne serait pas nous éloigner du but que nous voulons atteindre? Est-ce que ce ne serait pas fournir à M. de Bismark le prétexte qu'il cherche pour couvrir sa coupable conduite, et lui donner une force contre ces admirables citoyens qui, malgré les outrages , malgré les violences, malgré les violations de la loi, se tiennent et se tiendront, s'il plaît à Dieu, debout, jusqu'à ce que le triomphe ait couronné une résistance que je trouve d'autant plus belle, d'autant plus digne d'admiration, qu'elle est légale, qu'elle n'invoque pas la violence et qu'elle ne connaît d'autres armes que celles fournies par la loi. Oh! que le parlement prussien persévère; qu'il prouve
que pour réduire un ministre despote il n'est pas nécessaire de descendre dans les rues d'une ville, de soulever les pavés, d'établir des barricades ; qu'il suffit de se retrancher derrière la loi et d'invoquer le droit. La victoire peut être plus tardive, les difficultés peuvent être plus pénibles, l'effort peut être plus long et exiger une force d'àme plus éprouvée, mais la victoire est aussi certaine, et quand elle a été obtenue, elle est sans tache et durable. (Très-bien! très-bien!)
Voilà, messieurs, pourquoi je dissuade énergiquement notre gouvernement de toute intervention. Mais, si j'approuve la réserve, je ne conseille pas l'indifférence. A l'heure actuelle, maintenons-nous dans cette attitude de prudente neutralité; ne croyons pas cependant que nous n'ayons rien à faire et que nous ne devions pas jeter un regard sur l'avenir, prévoir les éventualités qu'il porte en lui et nous y préparer.
L'intérêt de la France est trop considérable pour que nous n'en prenions souci. Depuis des siècles, notre politique n'a pas varié : chaque fois que les petits États en Allemagne ont été menacés dans leur indépendance, la France les a soutenus.
M. Belmontet. C'est vrai! c'est vrai!
M. Émilb Ollivier. C'est sous cette inspiration que le gouvernement de la restauration a donné en 1815, au congrès de Vienne, un des spectacles qui honorent le plus la diplomatie française. Déjà les hommes d'État prussiens montraient cette convoitise dont M. de Bismark a repris la tradition. Alors ils voulaient étendre la main sur la Saxe et commencer l'œuvre d'usurpation sur les petits États du nord de l'Allemagne. Le roi Louis XVIII, représentant d'un pays vaincu, comprit qu'il ne pouvait se relever que par la défense du droit, et, avec une noblesse, un désintéressement, une sagacité, une divination de l'avenir vraiment remarquables, il ne donna à M. de Talleyrand, son plénipotentiaire , que deux instructions : Opposez- vous à ce que la Pologne soit tout entière dans les mains de la
Russie , et à ce que la Prusse s'empare de la Saxe. Il avait compris que si nous permettions, pouvant l'empêcher, que la Prusse, sous un prétexte quelconque, violemment, contre la volonté des populations, s'attribuât un seul de ces petits États qui constituent la Confédération germanique, nous commettions une faute impardonnable, nous abandonnions les véritables intérêts français, et nous nous préparions pour l'avenir de redoutables difficultés.
Il arriva alors ceci : c'est qu'on offrit à la France, selon l'expression de l'honorable M. Thiers, les royaumes de la terre pour abandonner le droit ; les diplomates prussiens et russes dirent à M. de Talleyrand : Mais que vous importe un petit Etat de plus ou de moins annexé à la Prusse? — comme le disait tout à l'heure notre honorable collègue M. Morin ; — le seul objet de vos préoccupations, ce doit être la grandeur de la France. Voici donc ce que nou3 vous proposons pour l'assurer : On nous offre les bords du Rhin, afin que nous y soyons comme une sentinelle vigilante à vos portes ; nous les donnerons au roi de Saxe, à titre d'indemnité. Laissez-nous commettre la spoliation ; nous vous la payerons en abandonnant la part qu'on nous offre dans vos dépouilles. La tentation était grande, et il est plus d'un historien qui, racontant cet épisode du congrès de Vienne, a blâmé M. de Talleyrand et blâmé Louis XVIII de n'y avoir pas cédé. A notre frontière, disent-ils, au lieu d'un grand Etat comme la Prusse, nous aurions un petit pays comme la Saxe, ce qui, pour la France, vaudrait beaucoup mieux. Quant à moi, j'approuve et j'honore M. de Talleyrand et le roi Louis XVIII d'avoir eu cette grandeur d'âme, stipulant au nom de la France, de préférer le respect du droit et des principes à une satisfaction matérielle. (Très-bien ! sur quelques bancs.)
L'offre fut donc repoussée. On défendit énergiquement les droits du roi de Saxe ; on fit même, pour les sauvegarder, un traité d'alliance offensive et défensive avec l'Autriche et avec l'Angleterre ; grâce à cette louable obstination, la cause du droit l'emporta, la Saxe resta séparée de la Prusse, et la France ne dévia pas de sa politique séculaire
politique que je ne vous rappelle, messieurs, que parce qu'elle doit demeurer notre règle. Comme au temps de Louis XVIII, nous devons nous porter les défenseurs vigilants et énergiques des -États secondaires d'Allemagne. (Assentiment autour de l'orateur.)
Le moyen? Le voici. Lorsque la Prusse et l'Autriche écartèrent la Confédération germanique de la guerre contre le Danemark, pour en prendre la direction exclusive , elles dirent : La question n'est pas une question allemande, c'est une question internationale. Il y a, en effet, un traité de Londres, signé en 1851 ; ce traité de Londres est enjeu, et c'est à titre de signataires de ce traité, comme puissances européennes, que nous prenons la place de la Confédération. En conséquence, à la date du 31 janvier 1864, une note identique de la Prusse et de l'Autriche déclara quelles s'engageaient à soumettre à l'appréciation des grandes puissances les engagements définitifs qui devraient être signés pour remplacer le traité de 1852. Cette note, messieurs, je regrette que tout le monde l'ait oubliée dans cette discussion; je regrette que l'honorable M. Drouyn de Lhuys, dans la circulaire d'ailleurs si énergique qu'il a opposée à la convention de Gastein, ne l'ait pas rappelée; elle fournit le thème que la France doit développer. En l'invoquant, nous pouvons rappeler à la Prusse et à l'Autriche qu'elles n'ont pas le droit de disposer d'une manière définitive des duchés sans nous avoir consultés, ainsi que l'Angleterre. Il ne peut pas appartenir à deux des puissances qui ont signé un traité de le déchirer seules, sans avoir consulté celles qui sont associées dans lâ constitution de cet acte international.
Que la France ne s'oppose donc pas en ce moment à la convention de Gastein, mais qu'elle déclare que, du jour où de ce provisoire on voudra tirer une situation définitive, elle interviendra, armée de la circulaire du 31 janvier 1864; qu'alors • elle se rappellera la politique séculaire de la France, nos droits, nos intérêts, et que, ne considérant que ce que les traités d'une part, les exigences de notre politique de l'autre lui conseillent, elle emploiera tous les moyens qui seront né-
cessaires, qui seront utiles, qui seront légitimes, pour empêcher que l'iniquité provisoire de Gastein ne devienne, au profit de M. de Bismark, une iniquité définitive. (Marques d'approbation sur plusieurs bancs.)