X'XXIII
OU EN SOMMES-NOUS
(27, 29, 31 mars et 8 avril 1866)
1. — Pour le savoir il importe avant tout de poser avec rigueur les termes mêmes dujproblème. Ils sont restés en partie tels qu'ils étaient sous les gouvernements antérieurs; en partie ils se sont modifiés et ont pris un aspect nouveau. Je voudrais déterminer en quoi ils sont restés les mêmes, en quoi ils se sont modifiés.
Les relations entre le pouvoir — ou mieux Y État, — et la liberté — ou mieux Y individu, — soulèvent deux questions :
La première est celle-ci : Quels sont les droits dont l'État est autorisé à priver l'individu, soit pour assurer la paix publique, soit pour accomplir des tâches que l'individu seul, ou associé à d'autres, n'aurait ni les moyens ni la capacité de remplir?
Les droits que l'État a retirés à l'individu et qu'il s'attribue, ne sont appréhendés par lui qu'à la condition qu'il les fera servir à l'utilité générale. Qui veillera à l'accomplissement de la condition? L'individu lui-même. Mais par quels moyens? Telle est la recherche qui, la première question tranchée, s'impose aussitôt.
Les droits que l'individu conserve et qui échappent à l'appréhension de l'État constituent le domaine de la liberté civile ou sociale.
Les droits que l'individu exerce comme contrôleur du pouvoir de l'État forment le domaine de la liberté politique.
Où commence et où finit la liberté civile? Où commence le droit de l'Etat? où celui de 4'individu? Il n'y a pas de théorie plus délicate, plus ardue et aussi d'une plus sérieuse conséquence, puisque de sa détermination dépend le régime de l'industrie, des arts, des professions, de la religion, de l'enseignement, des communes, des départements. Les plus grands esprits se sont exercés et s'exercent encore sur ces matières. Sous le gouvernement actuel, le problème n'est pas différent de ce qu'il était auparavant. Quelques beaux livres de plus ont été publiés, un peu plus de clarté s'est faite : le fond des choses est demeuré le même.
La théorie des libertés politiques, au contraire, a tout à fait changé d'aspect. Avant 1843, elle paraissait terminée. La pratique, sans doute, ne réalisait pas toutes les indications de la science. Celle-ci, du moins, était fixée. La liberté politique consistait, d'un commun accord, dans la liberté parlementaire, la liberté électorale, la liberté de la presse, le droit de réunion et d'association, dans les limites que l'ordre public autorise, la responsabilité des fonctionnaires.
Après 1848 s'est opérée une révolution radicale et dont les conséquences ont survécu à la réaction, suite habituelle d'une révolution. La nature du pouvoir ou de l'État a changé. D'oligarchique, il est devenu démocratique. Au lieu d'émaner de la volonté de quelques-uns, il émane de la volonté de tous et il est entouré de conseils périodiquement renouvelés par le suffrage universel.
Ce fait considérable, loin de modifier ou d'ébranler pour certains esprits les anciennes théories de la liberté politique, a rendu plus manifeste l'urgence de leur réalisation pratique. Nécessaire à tout gouvernement, la liberté est essentielle
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aux gouvernements démocratiques. Comme a dit Guicciardini, elle est en substance, la sustantialità. Toute démocratie, à moins d'être la forme la plus abaissée de la décadence, doit être une démocratie libérale.
D'autres ne sont pas de cet avis. Il leur a paru que, le peuple ayant choisi lui-même son gouvernement et conservant le droit de suffrage, les autres garanties devenaient inutiles, qu'elles devaient être supprimées ou tout au moins réduites, et ils ont pris comme type de la démocratie, la démocratie royale ou mieux la démocratie césarienne.
Ainsi posée, la question de la liberté politique s'est rajeunie, a recommencé, tandis que celle de la liberté civile demeurait la même. De là l'ardeur avec laquelle, quoique la liberté civile soit aussi désirable que la liberté politique, les esprits se sont tournés et se tournent surtout vers la revendication des libertés politiques. Mais quand on scrute avec impartialité une situation, il n'est pas permis de s'en tenir . à des vues incomplètes ; et rechercher où nous en sommes, c'est examiner d'abord ce que le gouvernement a fait pour la liberté civile, puis ce qu'il a fait pour la liberté politique, et comment il a opté entre la démocratie libérale et la démocratie césarienne.
IL — Aucun gouvernement n'a accordé plus que le gouvernement actuel à la liberté civile ou sociale, toutes les fois qu'il a cru donner ainsi satisfaction à un intérêt populaire. De même que la paix maintenue sera, selon la belle expression de Lamartine, la glorieuse amnistie du gouvernement de Juillet contre ses erreurs : la cause du peuple aimée, servie, défendue, restera le titre impérissable du gouvernement impérial. Depuis la loi des coalitions, qui dans l'ordre social a été pour les classes travailleuses une conquête égale à celle du suffrage universel dans l'ordre politique, jusqu'à l'évacuation de la Roquette, il n'a rien négligé. S'il n'a pas opéré davantage, c'est que le savoir lui a manqué plus que le vouloir. Cette année encore, le peuple doit à l'Empereur
l'enquête sur les associations ouvrières, marque certaine de faveur donnée au mouvement coopératif, indice de la volonté qu'un bon régime légal lui soit préparé. Il lui doit aussi l'autorisation accordée d'avance à toutes les réunions indusfrielles et commerciales. Sans doute, une loi eût rendu la concession plus populaire et surtout plus assurée ; mais, même à titre de faculté, elle est importante, nouvelle et, on peut l'espérer, définitive. Il est des droits qu'il est possible de refuser et dont cependant il ne serait pas sage de retirer la jouissance, dès qu'elle a été concédée pendant un certain temps, à un titre quelconque.
La liberté politique n'a pas obtenu du gouvernement impérial les mêmes faveurs que la liberté civile. Dès l'origine, elle a été considérée par lui comme une suspecte et traitée en conséquence. On lui a mesuré l'air, la lumière, l'espace. Aux précautions anciennes on en a ajouté de nouvelles. Le décret sur la presse est au premier rang de ces inventions défiantes ; la conception en est propre au deuxième empire ; dans le passé on n'a rien connu d'analogue. On pourrait devenir plus brutal; tant qu'on tiendra à garder les apparences, on n'inventera rien de plus efficace.
Un jour cependant, on parut comprendre qu'à moins d'entrer en vainqueur dans toutes les capitales de l'Europe, ce que le développement de l'esprit public européen ne permet même pas de rêver, il y avait de la témérité, au dix-neuvième siècle, à gouverner sans se parer un peu du beau nom, du nom auguste de la liberté ; et le décret du 24 novembre fut rendu .
On sait aujourd'hui à ne plus s'y méprendre, après tant de discussions, ce qui se trouve dans ce décret et ce qui y manque. Le décret du 24 novembre rétablit non pas toute la liberté parlementaire, mais l'essentiel, le suffisant de cette liberté. Sans nul doute, il est désirable que les ministres aient entrée et séance dans la Chambre des députés, que le droit d'interpellation soit introduit, que le droit d'amendement, sans être étendu outre mesure, ce qui a été reconnu dommageable à la bonne confection des lois, soit débarrassé
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d'entraves inutiles et purement réglementaires. U n'en est pas moins certain que dès maintenant, grâce à la liberté de la parole, au pouvoir de voter le budget et les lois, grâce aux franchises exceptionnelles de la discussion de l'adresse, le corps législatif est en possession de tout ce qui est nécessaire pour influer puissamment sur la direction des affaires et même sur le choix des ministres. Si les éléments qui composent la majorité se modifient, et il n'est plus chimérique de le supposer, on verra sortir un jour du décret du 24 novembre les conséquences qui y sont virtuellement contenues. Aussi, s'il est surprenant que quelques esprits aient mis dans les libertés parlementaires le principal de leur revendication, il est moins compréhensible encore que d'autres y aient placé le plus vif de leur résistance. Des deux côtés, une telle insistance surprend.
Le décret de novembre n'a rien accordé aux libertés générales du pays. Il ne contient rien pour la liberté de la presse, rien pour la liberté de réunion, rien pour la liberté électorale. Cela ne saurait être contesté si on ne regarde qu'aux institutions. Toutefois, à côté des institutions, il y a les pratiques, dont il ne serait pas équitable de ne tenir aucun compte. Si le décret de novembre a laissé les institutions intactes en ce qui concerne la liberté de la presse, la liberté de réunion, la liberté électorale, il a eu un effet do réverbération sur les pratiques, et il les a rendues sensiblement plus libérales. M. de Persigny, à la loyauté, à la sincérité, au talent duquel il ne me coûte pas de rendre hommage, a donné l'exemple, et il a le premier attribué à la presse monopolisée le droit, inconnu jusqu'à lui, de discuter avec une liberté relative les actes publics. M. Boudet a rendu le monopole moins pesant en accordant avec libéralité des autorisations nouvelles, et il a engagé le mouvement municipal dans la voie que M. de la Valette a eu la sagesse de suivre.
Mais le progrès accompli ainsi est instable, intermittent; à chaque instant ce qui paraissait assuré est à l'improviste remis en question. Pendant que M. de Persigny se faisait
débonnaire pour la presse, il appesantissait rudement sa main sur les communes. M. de la Valette s'est adouci sous ce dernier rapport, mais contre la presse il a égalé les plus rigoureux. De telle sorte que, tout bien pesé, si on voulait déterminer d'un mot l'effet de ces pratiques mobiles, capricieuses, on pourrait dire qu'elles ont créé l'excitation et non la satisfaction. Semblables à ces lueurs faibles qui, laissant apercevoir à peine le contour léger des objets, inspirent autant que l'obscurité le désir d'une pleine lumière, elles ont animé l'opinion plus qu'elles ne l'ont désarmée.
Il n'est pas supposable, quelle que soit la bonne chance assurée chez nous au provisoire, que le gouvernement puisse demeurer longtemps et surtout avec sécurité dans une situation aussi battue de toutes parts. S'il répugne à s'engager en avant, il est non moins décidé, je le sais, à ne pas se risquer en arrière. Néanmoins, la force de la logique fera fléchir sa volonté et, tôt ou tard, il sera obligé de s'avancer jusqu'à l'acte additionnel ou de reculer jusqu'à la constitution primitive de 18f 2. S'il ne veut pas se confier à la démocratie libérale, il n'aura pour refuge que la démocratie césarienne. Il ne pourra pas longtemps s'arrêter, comme aujourd'hui, à mi-route -entre les deux.
Il reste à savoir si une démocratie césarienne est réalisable en France.
III: — Quelles sont donc les conditions auxquelles pourrait s'établir une démocratie césarienne?
Il faudrait au sommet un chef d'une intelligence surnaturelle, puisqu'il devrait penser pour plusieurs millions d'hommes; d'une volonté infaillible, puisqu'il serait le moteur duquel tout recevrait le branle ; d'une sagesse imperturbable, puisque la moindre de ses erreurs deviendrait un malheur public; dans la jeunesse, d'une maturité de vieillard, dans la vieillesse d'une vigueur déjeune homme.
Quel appui aurait ce chef? Il ne pourrait pas compter sur la portion éclairée de la nation. Tant qu'on n'aura pas brûlé
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les bibliothèques, renversé les statues des grands hommes, aboli dans la mémoire les traces vivantes de leurs enseignements, la France qui pense et qui sait ne se déprendra pas de la liberté. De loin en loin quelques défaillances individuelles se produiront; on n'obtiendra pas l'apostasie de l'intelligence nationale. Une seule conduite serait alors indiquée : chercher en bas l'assistance qu'on ne trouverait pas en haut ; contenir les aspirations de ceux qui pensent par la brutalité de ceux qui ignorent ; contre-balancer les plus éclairés par les plus nombreux ; au lieu d'appeler la lumière à conduire l'ignorance et la force, convier l'ignorance et la force à éteindre la lumière ; ne pas se borner à améliorer le sort des plus malheureux, ce qui est le devoir de tout gouvernement, mais affecter de s'occuper uniquement d'eux, de n'avoir nul autre souci, et nulle autre mission ; joindre aux actes la séduction des paroles flatteuses ; partout, toujours, sous toutes les formes, devenir révolutionnaire afin d'éviter d'être libéral.
Mais pour que ce système réussit, il faudrait que le peuple s'y prêtât, qu'il n'aperçût pas l'artifice, qu'il fût isolé du mouvement général, cantonné dans ses appétits, sans admiration pour les supériorités intellectuelles de son paj's et aussi incapable d'être libre que satisfait de ne l'être pas. — Ainsi un chef infaillible, impeccable, infatigable, une nation incapable ou indigne : voilà à quel prix est une démocratie césarienne !
Le chef infaillible, impeccable, infatigable, renorfçons à le trouver en France, pas plus qu'ailleurs. Quelquefois, il est vrai, des chefs absolus ont étonné le monde par la fécondité, la sûreté de leur initiative : c'est qu'ils venaient au lendemain d'une révolution qui avait préparé les solutions, remué les idées et formé les hommes. Cette première exubérance d'activité ne tarde pas à se ralentir; la provision d'idées s'épuise et ne se renouvelle plus. On en est alors réduit aux petites réformes qu'on opère avec fracas, afin que le vulgaire, qui ne juge que sur l'enseigne, les croie importantes; enfin, survient la stérilité, et tout le mouvement des pre-
miers jours aboutit à l'immobilité ou aux folies. Ce sont les misères, les humiliations, les épreuves des années dures, stériles de la fin de Louis XIV, ou les emportements et les catastrophes gigantesques des derniers jours de Napoléon Ier.
En même temps, par un contraste que l'expérience nous montre inévitable, la nation, qui avait été d'abord silencieuse ou charmée, devient d'autant pins exigeante qu'elle s'écarte davantage du commencement heureux des choses. Son désir d'activité se réveille, alors que commence la fatigue de son chef, et les espérances nouvelles se forment en elle, alors que ceux qui la conduisent ne sont plus capables que des souvenirs anciens. Aussi devient-elle impatiente, querelleuse, et surtout sans pitié pour les erreurs. On a beau lui représenter que les gouvernements ont le droit de commettre des fautes. — Sans doute, répond-elle, pourvu qu'ils ne prétendent pas à l'infaillibilité. Qu'ils deviennent constitutionnellement modestes, et nous deviendrons équitablement indulgents!
Bientôt de la sévérité pour les erreurs on ne tarde pas à glisser jusqu'à l'ingratitude pour les services. Qui s'en étonnerait? Les plus réels de ces services se sont produits comme des coups d'autorité bien plutôt que comme des actes de justice. Ceux dont les prétentions ont été condamnées ou les intérêts froissés crient à la persécution ; ceux dont les désirs ont été satisfaits, ayant éprouvé ou devant éprouver bientôt un sort pareil en d'autres matières, ne les contredisent pas d'abord, puis se joignent à eux; et à la longue tout le monde est mécontent. Enfin, comme il n'a pas manqué de courtisans qui ont fait un mérite à leur maître de ce qu'après plusieurs mois de pluie le soleil a brillé un jour de fête, ou de ce que le blé et le vin se sont vendus cher, s*îl pleut mal à propos ou si les prix s'avilissent, on l'en rend responsable, et, par un juste retour, à celui qui s'est réservé le droit de tout faire on impute à la fois tout ce qui survient de mauvais, tout ce qui ne s'accomplit pas de bon.
Si, malgré la mauvaise disposition des esprits, le chef se
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maintient, protégé qu'il est par son ancien prestige, par le souvenir de la popularité de ses débuts, il est du moins certain qu'il ne plantera pas en terre souche qui dure, car, ainsi que Ta démontré excellemment M. Dupont-White, qui dit pouvoir absolu dit pouvoir viager.
Non, il n'existe pas d'homme, s'appelât-il César, Riche- lieu, Louis XIV, Napoléon 1er ou Napoléon III, de taille à suffire longtemps seul aux dévorantes élaborations d'idées que suppose la direction dictatoriale d'une grande démocratie moderne!
Ce qu'il est possible de rencontrer, au contraire, c'est un» peuple trop peu civilisé ou trop corrompu pour se régir luimême et pour lequel un pouvoir, même absolu, malgré sesimperfections et son insuffisance, soit préférable à une liberté qui dégénérerait aussitôt en une licence tmultueuse et stérile.
Les étrangers, les Anglais surtout, affectent de répéter que nous en sommes là. « Les Français, ont-ils l'habitude de dire, sont nés pour marcher en troupeaux; la liberté est un privilège de la race anglo-saxonne. Les Français ne sont bons que pour la guerre. » Les Allemands ont souvent parlé de même ; ils ne sont un peu moins bruyants en ce moment que parce qu'ils sont courbés sous le fouet de M. de Bismark. Les uns et les autres ont souvent comparé notre peuple à la plèbe de Byzance ou de Rome.
Ces paroles sont dures à entendre ; ce qui en augmente l'amertume, c'est qu'en France même elles ont été souvent répétées soit par ceux qui détestent la liberté, soit par ceux qui souffrent d'en être privés. Heureusement pour notre dignité et pour notre honneur, elles sont fausses. Les rapprochements entre l'empire romain et notre temps, auxquels on s'est trop aisément complu, «sont superficiels et reposent sur des analogies trompeuses. Entre cette époque et la nôtre se placent deux faits : l'un dans l'ordre religieux, le christianisme; l'autre dans l'ordre politique , la révolution française. Ces deux faits non-seulement ont renouvelé la face extérieure du monde, mais, ce qui est d'une importance bien
supérieure, ils ont régénéré et ennobli l'âme humaine. Depuis, il est des élévations qui lui sont devenues plus accessibles, des abaissements qui lui sont interdits, et une certaine vigueur de conscience qui ne se rencontrait que dans les Thraséas, les Sénèque ou lesLabéon, alliée à la culture la plus avancée ; elle se retrouve spontanée et toute-puissante dans les natures les plus incultes. Aussi tenterait-on vainement d'établir une hostilité permanente entre la partie cultivée de la nation et sa partie populaire. Le peuple, qui a vu dans ce siècle tous ceux dont le génie fait notre gloire commencer ou finir par servir sa cause, au lieu de sséparer des supériorités intellectuelles, les admire, les res pecte, les seconde, les défend; et, quoi qu'on tentât, dans les villes d'abord, puis dans les campagnes, ceux que l'instinct dirige finiraient par opiner avec ceux que la réflexion détermine.
Il n'y a donc pas de place en France pour une démocratie césarienne. C'était par sagesse que Marc-Aurèle se disait à lui-même : Ne césarise pas. C'est par sagesse, sans doute, mais aussi par nécessité que les souverains modernes doivent se le répéter.
Personne, dans le Gouvernement, j'en ai la ferme conviction, n'est enclin à essayer d'une démocratie césarienne. L'Empereur y songe moins que tout autre. S'il ne veut pas y être conduit malgré lui, par la force des choses, qu'il ne tarde pas à nouer le pacte définitif d'amitié avec la démocratie libérale. Ah ! sans doute il y a dans le gouvernement par la liberté des difficultés et des périls. Dans quel mode de gouvernement n'y en a-t-il pas? Quand on a accepté la mission rude et peu enviable de conduire les hommes, on n'a que l'option entre les difficultés et les périls. Seulement, il y a les difficultés qui grandissent ceux qui les affrontent, il y a les difficultés qui les amoindrissent. Il y a les périls qui laissent à la défaite un air triomphant, il y a les périls qui, à la victoire même, n'ôtent pas un air de bassesse. Les périls du gouvernement par la liberté ont toujours de la grandeur, et ses défaites sont encore des triomphes.
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Que le Gouvernement nous donne donc la liberté ! non la liberté anglaise, qu'il peut juger à son gré sans que nous en prenions souci, mais la liberté" française, celle que nos pères ont conquise à la sueur de leur front, qui a sa racine dans les assemblées du Champ de Mai, dans les municipalités méridionales, dans les états généraux, dans les assemblées provinciales, et son épanouissement immortel dans les décrets de la constituante , cette liberté que dans le monde on appelle de notre nom, et dont nous sommes responsables au regard des peuples qui l'ont reçue de nous autant que la source l'est du fleuve qu'elle a produit !
IV. — Je ne veux pas terminer cette étude sur notre situation politique sans écarter l'argument principal qu'on oppose aux revendications libérales : — Les anciens partis.
Tel est, en effet, le moyen scénique le plus en faveur dans la phase que nous traversons. C'est le Deus ex machina auquel on demande le dénoûment qu'une inspiration épuisée n'apporte pas. Lorsqu'on se sent pressé de trop près, à bout de réponses, on s'en tire avec ce grand mot : les anciens partis.
A toutes les époques, les gouvernements ont inventé ainsi une qualification courante qui les dispensât de s'expliquer et d'avoir raison. Pendant un temps, ceux qui gênaient par leurs critiques furent des aristocrates, plus tard des girondins, plus tard des jacobins, plus tard des idéologues, plus tard des rouges, ou, en langage plus relevé, des ennemis de la famille, de la religion et de la propriété. Aujourd'hui, ce sont des hommes des anciens partis.
Où sont-ils donc ces hommes des anciens partis? Où sont les hommes prêts, comme le furent les jacobites après la chute des Stuarts, à sacrifier leur bien, leur repos, leur vie, à supporter l'exil, la pauvreté, la mort, pour rétablir le souverain légitime, et, en attendant, pour faire cortège à son infortune? Où sont les conspirateurs décidés, comme le furent les sergents de la Rochelle ou le général Vallée, à
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jouer leur tête pour renverser un gouvernement dont ils considéraient l'existence comme une humiliation ? Où sont-ils les combattants tels que furent les Jeanne, les Guinard, les Godefroi Gavaignac, capables de tenir en échec pendant plusieurs jours, dans les rues d'une ville, toute une armée régulière? Où sont-elles ces bandes intrépides et muettes <nii, pendant les journées de juin, de sinistre mémoire, se ruèrent sur la société? Où sont-ils les ennemis acharnés, héroïques, indestructibles? Je ne vois partout que résignation, soumission, obéissance, respect; nulle part une organisation, nulle part des chefs acceptés; tous les anciens groupes en dissolution, les nouveaux à peines formés. C'est à qui prêtera le serment, à qui renouvellera, après l'avoir çrêté, les déclarations dynastiques les plus loyales. « Quant au droit de la dynastie, disait M. Thiers, il est indiscutable : aucun de nous ne songe à le discuter, parce qu'aucun de nous ne songe à le mettre en question. (Approbation.) Nous sommes gens de bon sens et de bonne foi. (Nouvelle approbation.) Le but que nous poursuivons, c'est le rétablissement de la liberté en France, ce but uniquement, et nous savons que toute révolution nouvelle serait pour la liberté un nouvel ajournement et une difficulté, une difficulté capitale, car ce qui rend en France la liberté si difficile, ce sont les nombreuses révolutions que nous avons traversées. » Et aussitôt M. Jules Favre d'ajouter : « Quant à moi, je ne demande qu'à être réfuté, je ne demande qu'à être confondu, je ne demande qu'une chose : c'est que demain, les ministres viennent nous apporter des lois qui mettent les principes de 89 en application, qui fassent que la constitution ne soit pas en complète opposition avec la législation qui est censée l'appliquer. Qu'ils fassent ces choses, et alors, messieurs, je déserterai les bancs de l'opposition, et alors je comprendrai que mon devoir est d'appuyer ceux qui doivent rétablir la liberté en France ! »
Si quelques-uns, par dignité ou par fatigue, se tiennent encore à l'écart, leurs fils, leurs parents, leurs amis remplissent notre armée, nos ambassades, nos tribunaux, nos
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chaires publiques, nos administrations, notre conseil d'État !
Où sont- ils donc ces hommes des anciens partis? Qu'on nous les montre. A la guerre, quand un général sait des ennemis embusqués derrière un bois, il le fait abattre, afin que ceux qui se cachent soient contraints de se découvrir. Si les anciens partis existent, ils se cachent derrière la liberté. Enlevez-leur cet abri : accordez-leur les droits que vous leur refusez, ils seront aussitôt affaiblis : que dis-je affaiblis? détruits ; car ils seront obligés, s'ils existent, de se démasquer et d'agir comme des fauteurs de révolutions. Or, l'expérience enseigne que dès qu'un pays est placé en présence d'une question de révolutions, il abandonne aussitôt ceux qui la lui posent, les eût-il suivis jusque-la, et il se range derrière son gouvernement, fût-il mauvais. A plus forte raison se rangerait-il derrière un gouvernement libéral issu du suffrage universel.
En 1852, le Gouvernement redoutait si peu les anciens partis, qu'avant le vote sur l'empire, il insérait au Moniteur la déclaration digne du comte de Chambord ainsi que les protestations violentes des comités révolutionnaires. A qui persuadera-t-on qu'il soit, après quatorze ans de durée, plus faible qu'à ses débuts ?
Non, il n'existe pas d'anciens partis organisés et redoutables. Sans doute, il y a encore, comme il y ateu dans le passé, comme il y aura dans l'avenir, à côté de ceux qui sont toujours satisfaits et dont aucune faute ne décourage l'approbation, ceux qui ne sont jamais satisfaits et dont aucun service ne désarme l'hostilité ; et par opposition à ceux qui •ont le fanatisme de la routine, ceux qui ont l'amour de l'inconnu et qui appellent les tempêtes. Il est puéril d'espérer qu'on pliera ces esprits aventureux et désordonnés ; il n'y a qu'à les contenir, et s'ils deviennent séditieux, à les réprimer. Mais subordonner l'établissement de la liberté à la disparition d'une minorité indestructible, c'est, en réalité, la refuser irrévocablement, et, comme l'a dit avec force mon ami M. Philis, c'est cacher, sous un prétexte d'inopportunité, un refus définitif. L'Empereur lui-même sera ici mon
autorité : « Ne donnons pas plus longtemps, a-t-il dit en « ouvrant la session de 1864, une importance factice à l 'esprit « subversif des anciens partis, en nous opposant par d'étroits « calculs aux légitimes aspirations des peuples. ».
Les défenseurs de l'immobilité commencent à comprendre eux-mêmes que l'argument des anciens partis a fait son temps, et il semble qu'à ce fantôme, qui ne prête plus qu'à rire, ils en veuillent substituer un nouveau, et qui soit un peu plus effrayant. L'amendement des quarante-cinq le leur a fourni. Depuis sa présentation, ils ne parlent que de la pression irrespectueuse, défiante, hostile que quelques impatients prétendent exercer sur les résolutions de l'Empereur. Je ne suis vraiment pas obligé de discuter une aussi pauvre invention. J'y répondrai par une anecdote :
En 1861, je* rencontrai un de mes amis, fort bon homme, tout dévoué au gouvernement impérial et très-vif dans ses sentiments.
— Ah! lui dis-je en le quittant après une longue conversation politique, l'Empereur deviendrait bien grand, s'il prenait lui-même l'initiative résolue du développement progressif des libertés publiques.
— Il y est tout disposé, me répondit-il ; mais, il faut le reconnaître, l'opinion ne le lui demande pas. Qu'elle se prononce, il n'hésitera pas à la satisfaire.
Je rencontrai le même personnage le lendemain de la discussion sur l'amendement des quarante-cinq.
— Eh bien ! lui criai-je tout joyeux d'aussi loin que je l'aperçus, l'opinion se prononce.
— Trop, reprit-il d'un ton colère. Comment voulez-vous maintenant que l'Empereur accorde quelque chose sous le coup d'une pression aussi manifeste? Il ne le peut pas, il ne le doit pas; sa dignité le lui interdit.
— Ainsi, lui dis-je, quand l'opinion sommeillait, vous ne vouliez pas de la liberté, parce qu'on ne la demandait pas; vous n'en voulez pas, parce qu'on la demande, maintenant que l'opinion s'est réveillée. Comment donc s'y prendre? Me voilà bien en peine.
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Mon ami se tira d'embarras en me racontant que Casimir Périer avait commencé l'expédition d'Ancône sans consulter les. Chambres, et que M. Thiers avait ouvert des crédits supplémentaires en 1840...
LA MODÉRATION INSIDIEUSE (13 avril 1866)
Il est des mots qu'il ne faut pas laisser perdus dans les replis d'un discours, qu'il faut en extraire, qu'il faut mettre en pleine lumière, afin qu'ils n'échappent à l'attention de personne. Le mot de modération insidieuse appliqué par M. Delangle à certains orateurs du corps législatif est de ce nombre.
Que de fois n'ai-je pas entendu dire : Il est malheureux quelles orateurs de l'opposition s'expriment avec tant de véhémence et d'emportement ; que ne sont-ils plus calmes? Au lieu d'éloigner, ils attireraient, et on pourrait prendre leurs arguments en considération. Un certain nombre de députés ont trouvé le conseil bon, et ils l'ont suivi. Ils se sont étudiés à être modérés dans les pensées et dans les désirs autant que dans le langage,, et à la modestie des prétentions ils ont ajouté la douceur et presque la supplication des paroles. — Vous êtes des fourbes, leur dit M. Delangle, votre modération est insidieuse !
Nous pourrions à notre tour, monsieur, qualifier votre contentement. Nous préférons ne pas vous imiter, et, pour toute réponse, nous vous citerons cete maxime de Joseph