LA GUERRE
(24 juin 1866)
Lorsque les gradins du Colisée étaient couverts par la plèbe romaine, que les personnages consulaires, les vestales et César avaient occupé leurs places, s'il arrivait que les bètes féroces ou les gladiateurs se fissent attendre, l'impatience s'emparait de l'immense assemblée, des murmures éclataient, et le frémissement d'émotion n'en était que plus long et plus intense lorsqu'on entendait grincer sur leurs gonds les portes d'où devaient sortir les victimes et les acteurs du jeu sanglant. Tel est le spectacle que l'Europe nous offrait depuis plusieurs semaines : l'amphithéâtre était comble, des spectateurs nombreux et pressés attendaient, les narrateurs avaient déjà taillé leur plume, et les victimes et les acteurs ne paraissaient pas ! Les voilà maintenant dans l'arène : les impatients sont satisfaits, les peuples vont se heurter et s'égorger, et le sang coulera à flots! Plus d'un a souri aujourd'hui pour la dernière fois, et tel qui s'avance en frappant la terre d'un air vainqueur sera couché demain dans la poussière des champs de bataille, et cette suprême pelletée de terre, que le plus misérable de nous est sûr d'obtenir du fossoyeur, personne n'y peut plus compter parmi ces milliers
d'hommes qui, sans amour ni haine la plupart, vont se ruer les uns sur les autres !
Maintenant, en Italie, en Prusse, en Autriche, en Bavière, dans toutes les langues et selon tous les rites, des prières s'élèvent vers le Dieu des armées pour lui demander avec supplications des hécatombes humaines bien complètes. Nous ne joignons pas notre voix à ces voix qui blasphèment. Nous ne croyons pas au Dieu des armées. Nous ne croyons qu'au Dieu de la justice et de la paix. A ce Dieu qui tient dans sa main le cœur des princes et des peuples, et qui les incline où il veut, nous demandons qu'il garde le chef entre les mains duquel nos destinées sont placées des résolutions précipitées et des desseins injustes! Le droit est manifeste. Il l'est en Allemagne autant qu'en Italie. En Italie, il est avec l'armée qui s'avance pour délivrer Venise. En Allemagne, il est avec l'armée qui, guidée par la diète et par l'Autriche, s'avance pour protéger Francfort et délivrer Dresde. Le droit nous défend de mettre la main sur les provinces rhénanes, comme il défend aux Prussiens de briser la Confédération, de s'emparer du Hanovre, de la Hesse, des Duchés, et aux Autrichiens d'opprimer Venise. Ne nous lassons pas de le répéter, pour qu'on ne l'oublie pas au milieu des convoitises et des passions déchaînées de toutes parts.
La France, a dit Skakespeare, est te soldat de Dieu. Qu'elle mérite de nos jours encore le surnom glorieux que lui a donné le poëte anglais ; qu'au milieu du conflit actuel elle ne soit vraiment que le soldat de Dieu et qu'elle se borne à empêcher partout l'iniquité. Et je l'affirme, les acclamations du peuple ne seront ni plus rares ni moins enthousiastes, si, au retour d'une campagne, ou mieux, si à la fin d'une négociation, l'Empereur, au lieu de nous dire : « J'ai conquis ou obtenu telle ville, telle province, tel fleuve, » nous disait : - J'ai fait respecter la justice au bord de l'Elbe comme sur les lagunes de l'Adriatique ; je n'ai pas recherché une part des dépouilles opimes. Agissant au nom de la France, je n'ai voulu être que le soldat de Dieu' ■