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V. Kuliiie, les Bulgares peints par cLix-mcmes

2. M. Max lioKchiller, cUns son livre /'ZTurope devant Conslan- /mop/e, raconte qu'à une dame qui lui demandait ce qu'il aimait dans l'art, le comte Andrassy aupit répondu : « Ce qui me répugne en politique, ridéal. *

C'est 3e devoir de tout Français d'être royaliste pour irépoque de Louis XIV; la France de 1848 n'était pas mûre pour le suffrage universel. Pourquoi des nationalités, parce qu'il y a quelques agitations à leur surlace, seraient-elles nécessairement mûres pour l'autonomie ? La race arménienne, les populations chrétiennes ou arabes du Liban doivent être sauvées de l'oppression turque : est-ce donc qu'il va suffire d'y proclamer la république el le suffrage universel ? Quelle imprudence grave et coupable il y aurait très probablement à créer ainsi des foyers de désordre et des germes de guerres futures ! Des États perpétuellement menacés cte l'inva-sion ne pourraient vivre que par la protection d'autres États; et si ceux-ci ont des charges, n'en résulle-t-il pas pour eux certains droits? Quels seront ces droits? Question diplomatique. Il y a des peuples qui ont droit à une indépendance politique complète, d'autres qui ne sont mûrs que pour une amélioration relative de leur état actuel, pour une administration libérale, décentralisée, pour un /iome rule, pour une autonomie simplement administrative, qui assure le respect de leur langue, de leurs religions, de leurs traditions ; d'autres enfin qui réclament une situation de protectorat, ou leur annexion à un État moins barbare que celui par lequel ils sont opprimés. Série de nuances qui demandent l'intervention naturelle de la diplomatie, avec ses solutions iransactionnelles. Il m'est pénible de le dire, parce que je romps ainsi avec une forte tradition de la sentimentalité française: le problème de la reconstitution de V indépendance polonaise n'est pas seulement lane question de principe : il est aussi un problème diplomatique. En Occident, la question polonaiseestsurtoul sentimentale ; en Orient, elle est surtout politique. J'ajoute d'ailleurs que, dans l'espèce, et par un piivilège éminent, sous les réserves indiquées plus haut, la solution diplomatique semble devoir concorder avec la solution juridique; la Pologne reconstituée, c'est la Prusse amputée, donc perdant la lourde hégémonie (ju'elle fait peser sur l'Allemagne; les principes (iéiuo('ratiques et les besoins de l'équilibre européen coinci-

<lent dans le sens de la reconslitulion de l'unité polonaise \

8" Là liberté démocratique de chaque nation doit être conciliée avec la sécurité commune.

La doctrine des droits individuels part du principe que la liberté de l'individu est théoriquement absolue. Cependant, la vie en société lui impose des restrictions nombreuses et légitimes. L'égoïsme doit avoir des limites ; et lorsqu'il s'exaspère jusqu'au point que le jargon moderne définit par la formule « vivre sa vie », il devient antisocial et anarchique. Il y a ainsi des nationalités qui ne pensent qu'à « vivre leur vie » et que l'égotisme national pousse à des crimes véritables contre la société des nations. Il a été absolument indifférent aux révoltés de Dublin que l'Angleterre soit engagée dans le camp de la justice et du droit au cours de la lutte la plus formidable qu'ait connue l'histoire : ils n'ont pas hésité à lui tirer dans le dos, et à se mettre directement au service des États les plus oppressifs, de ceux précisément qui ont commis les plus nombreuses, les plus graves, les plus évidentes violations de ce principe du droit des peuples, inscrit sur le drapeau de la révolte. Cet acte d'égotisme coupable — dont nous ne prétendons pas évidemment rendre solidaire l'ensemble du parti nationaliste irlandais — aura tout au moins pour effet de nous rendre prudents sur le romantisme des nationalités, plus ou moins accompagné de la musique d'Augusta Holmes.

Quelque caractère sacré que l'on reconnaisse à la personne humaine, la société étatique interne les irresponsables dangereux, emprisonne les coupables; elle va même jusqu'à les supprimer complètement, jusqu'à leur enlever la vie. Pourquoi ne pas reconnaître à la société des nations le mÔme droit de se défendre? l*ourquoi attribuer au j)rincipe des nationalités une

1. Stanislas l'osner, la Pologne d'hier et de demain, Alcan, iyi7.

JuSEPii-B-vurarxicMY. 30

é66 LA DEMOCRATIE DES NATIONS

valeur absolue, alors qu'on est bien obligé de n'attri- ^buer au principe de la liberté individuelle qu'une valeur simplement relative? Il y a des nations coupables, il y a des nations dangereuses, il y a dans tous les cas des nations qui adoptent, 'à un moment donné, une conduite dangereuse : désarmerons-nous, en face d'elles, la société des nations?

Je ne suis pas libre d'entretenir dans ma maison un foyer de peste ou de choléra; je ne suis pas libre de mettie le feu à ma maison, parce que l'incendie risquerait de se propager aux immeubles voisins ; une nation ne doit pas avoir davantage la liberté de se donner une constitution, ime organisation quelconque qui serait un. danger perpétuel pour la paix du monde. Cette doctrine est celle d'un homme que l'on peut ranger parmi « les pères de la démocratie », de Washington : « Je souhaite du bien à tous les peuples, à tous les hommes, et ma politique est très simple. Je crois que chaque nation a le droit d'établir la forme du gouvernement dont elle attend le plus de bonheur, pourvu qu'elle n'enfreigne aucun droit et ne soit pas dangereuse pour les autres pays. Je pense qu'aucun gouvernement n'a le droit d'intervenir dans les affaires intérieures d'un peuple étranger si ce n'est pour sa propre sécurité ^ »

Prenons quelques exemples, que nous choisissons à dessein absolument invraisemblables, en dehors des réalités, mais susceptibles, par leur énormité, de faire mieux comprendre notre pensée.

La « science allemande » a travaillé au service du pangermanisme, et elle a braqué contre la Russie sa théorie des races; alors qu'il est généralement admis que lÉlat russe est, en immense niHJorité, composé de Slaves, et constitue le plus homogène, au point de vue ethnique, des États contemporains, les Allemands prétendent démontrer qu'il contslilue en réalité un « NntionMJiliUenstaat », un État de nHlionalités, comme

l. i, élire ^ La Fayette, 25 décembre 1-7.S, <ilée par E. 011 vier. Empire libéral, t. i, p. 171.

l'Autriche, et non un État national, comme prétend l'être l'Allemagne. Dans la seule Pologne, on compterait quatre nationalités : les Polonais, les Blancs-Ruthènes,les Ukrainiens occidentaux (Petits-Ruthènes et Petits-Russiens) et les Letto-Lithuaniens. Toutes le& acquisitions modernes de la Russie, depuis le dix-huitième siècle, auraient abouti à assujettir au peuple grand-russien des populations que la « science allemande » reconnaît bien de nature slave, mais auxquelles elle attribue cependant des caractères distincts et un& individualité propre. En même temps, Tor allemand secondait les elï'orts de la science. Dans divers pays neutres, et notamment en Suisse, ont surgi de prétendus représentants des nationalités qui se disaient opprimées par la Russie. Si Ton fait l'addition de ces nationalités, on arrive au total de quatre-vingt-dix-sept millions de sujets russes : il y a les Polonais, les Lithuaniens, les Finlandais, les Ukrainiens ^ L'or allemand a

1. Alors qu'en d'autres pays l'entti©usiasme démocratiqu«^ exalte le sentiment de l'unité et l'amour de la patrie, la Révolution qui a éclaté à Pétrograd semble menacer jusqu'à Texistence de la grande « Mère russe ». Le principe démocratique poussé jusqu'à ses conséquences les plus absurdement sophistiques conduit une ville, comme Cronstadt, à proclamer son indépendance; bien plus, chaque individu prétend être en droit de proclamer sa propre sécession, et les soldats, devant l'ennemi, se demandent si le moment n'est pas venu de dormer leur démission de membres d'une collectivité dans laquelle on ne peut les contraindre à demeurer contre leur volonté Ce chaos d'anarchie fait sentir la profondeur des paroles que le poète de la Divine Comédie attribue au démon : « Crains-moi, car je suis logicien I » 11 est aujourd'hui amplement démontré que celte « logique » démocratique et révolutionnaire a été inventée, pour l'exportation, dans le pays le plus autorifaiie du monde, et qu'elle a été répandue par des agents à la solde de l'Allemagne. C'est également la pensée, l'or et la main de ce pays que l'on trouve à l'origine du mouvement des nationalitéâ contre l'unité russe. La menace la plus lourde qui pèse actuellement sur cette unité est, sans aucun doute, celle qui lui vient des ])rétentipns de l'Ukraine. L'Ukraine indépendrinte enlèverait à ^a Russie 30 millions de sujets, répartis sur un territoire égalant ceux réunis de la l'rance, de l'Angleterre et de l'Irlande (800.000 kilomètres carrés). Il est vrai qu'à cette population et à ces étendues devraient se joindre 4 <m 5 millions de sujets habitant 75.000 kilomètres carrés aujourd'hui soumis à l'Autriche : mais c'est là juste ce qu'il faut pour

même fait surgir de prétendus mandataires de la Carélie qui proclament, dans des feuilles obscures et dans des congrès réunissant un demi-quarteron de congressistes, que vingt-cinq millions de Caréiiens gémissent sous le joug russe. — Supposons que toutes ces affirmations correspondent à des aspirations véritablement nationales : il n'en résultera aucunement que la diplomatie française doive adhérer d'un cœur léger au déchiquettement de la Russie. Je laisse, bien entendu, de côté toutes les considérations d'ordre sentimental. Or, quels que soient les espoirs que nous donnent les perspectives de Talliance des grandes nations libérales de FOccident (Angleterre, États-Unis, France, Italie), la Russie une et forte apparaît comme l'élément essentiel de l'équilibre de l'Europe, et par conséquent de l'indépendance des nations à l'égard du germanisme. Elle a empêché l'Europe d'être allemande; si elle a été impuissante à conserver la paix, elle a certainement contribué à retarder la guerre. Aucun esprit raisonnable ne peut, en dehors de l'Allemagne, s'arrêter un seul instant à cette imagination insensée : de morceler la grande Russie en faibles collectivités qui, incontestablement, ne seraient pas mûres pour le gouvernement démocratique; qui seraient, par conséquent, condamnées à cette alternative : ou de devenir des foyers d'anarchie, ou de demander un roi au grand fournisseur de ce genre d'article : à l'Allemagne; qui, dans tous les cas, seraient hors

ustifierla seigneurie de cette dernière puissance sur la collectivité nouvelle qui serait ainsi formée. Ajoutons que les territoires qui seraient ainsi arrachés à la Russie sont les plus riches en céréales, en fer, en charbon, en huiles minérales... Or, la première idée de l'État ukrainien a été esquissée en 1854 par le baron de Bunsen, diplomate prussien. Elle a été reprise en 1888 par Hartmann, sur les ordres de Bismarck : il s'agissait alors de créer un « royaume de Kief » sous la garantie de l'Autriche; en 19i;^, à Lemberg, en Autriche, se tenait un congrès de la « jeunesse universitaire ukrainienne d'Autriche et de iîussie »; en 1915, à Berlin, un des orateurs de ce congrès, M. Dmytro Donzow, publiait, en allemand, un livre où étaient exposées les idées aujourd'hui mises en pratique par le bureau ukrainien de Russie... L'origine allemande des mouvements nationalistes antirusses n'est aucunement douteuse.

d'élal de résister à une invasion, et qui seraient condamnées par conséquent à devenir des vassales de rAllemagne. Est-ce donc que, sous prétexte de rester fidèles aux théories démocratiques, nous organiserions l'Europe de façon à la soumettre inévitablement au joug de la puissance la plus foncièrement antidémocratique du monde ? xUlons-nous appeler à la démocratie les fellahs d'Egypte, pour offrir leur pays, comme une. proie facile, aux appétits allemands? Combien de fois, en croyant travailler pour la liberté des nations, on travaille en réalité pour le roi de Prusse !

Supposons que se produise la grande liquidation du type véritable de TËtat artificiel oppresseur des nationalités : l'empire d'Autriche-Hongrie. Le devoir de la diplomatie française serait encore incontestablement de faire tous ses efforts pour empêcher la partie de race et de langue germanique de s'agréger à l'empire allemand et d'alourdir ainsi la menace qui pèse sur l'Europe.

Supposons encore — et je m'excuse de cette hypothèse impie auprès de la Belgique loyale, héroïque et martyre — qu'il se forme dans la ville d'Anvers une majorité pour Toter son accession à l'Allemagne. Ce serait encore pour la diplomatie française une faute irrécusable que de dire : « Ainsi soit-il I c'est le droit démocratique ! » Car une nation ne peut user de sa liberté de façon à menacer celle des autres. « La liberté, a dit la Déclaration des droits (art. 4)^ consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jotiissance de ces mômes droits. » Dans la société des nations, l'une d'elles ne peut user de sa liberté de façon à supprimer celle des autres.

Les concessions que le principe démocratique des nationalités doit consentir à la politique nécessaire de l'équilibre ne sont pas d'ailleurs aussi étendues qu'on pourrait être tenté de le craindre. Très souvent, en effet, ce principe et cette politique aboutissent aux mêmes conclusions : la guerre actuelle aura montré que la

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France est un des premiers élémenls de l'équilibre et que, par conséquent, elle doit être rélablie dans son 4inité morale par la restitution de l'Alsace-Lorraine; la Prusse devra être dépouillée de riiégémonie. qu'elle exerce sur l'Allemagne, et de la menace que. parla, elle fait peser sur le monde : il faut la faire rentrer dans ses limites normiales par la reconstitution, au sein de TÉtat russe, de l'unité polonaise. Il est à- redouter qu'au lendemain de la guerre, l'Autriche devienne de plus en plus la vassale de l'Allemagne : l'Allemagne risquerait <lonc, par cette domination de plus en plus absolue sur «ne grande Autriche, de continuer à menacer la liberté de l'Europe. La constitution de l'indépendance tchèque et de l'indépendance yougo-slave pourra apparaître à la ■diplomatie cd'mme un élément de l'équilibre. Mais l'équilibre sera alors réalisé par le respect du droit démocratique des nationalités.

9° Bien voir tous les aspects du problème. Danger des études unilatérales.

A de très rares exceptions près S les études publiées jusqu'à ce jour sur le principe démocratique des nationalités ont le tort de ne présenter en réalité qu'un aspect du problème : les unes, comme celles du duc Albert de Broglie, n'ont insisté que sur les inconvénients de l'application du principe, en laissant dans l'ombre la vérité et la justice du principe en lui-même ; d'autres, au contraire, mettent en pleine lumière le caractère de justice, de raison, de vérité du principe, et passent sous silence les obstacles qui peuvent s'opposer à sa réalisation pratique, immédiate, automatique, générale. C'est une méthode aussi dangereuse que la précédente. Elle offre les mêmes périls que l'affirmation intransigeante des règles démocratiques, alors qu'elles ne sont pas réalisables dans la pratique. Mirabeau, déjà frappé de

1. Au premier rang desquelles il faut placer la belle étude de M. P. Bernus, le Droit des peuples, juin 1916.

<îelle inéluctable contradiction entre l'idéal et la possi bilité, avait imaginé la « théorie du voile ». 11 était né- <îessaire, d'après lui, dévoiler théoriquement l'idéal démocratique, afin de ne .pas ouvrir devâipt un peuple encore mineur des horizons chimériques, vers lesquels il ne se serait pas élancé sans dangers pour lui-même, pour le pays et pour la démocratie elle-même. La méthode du voile peut être une méthode politique : elle ne peutêtrela méthode d'une recherche scientifique comme celle que nous poursuivons.

Ne craignons pas d'affirmer cet idéal qui est celui de toutes les âmes droites : un peuple ne doit pas être soumis contre sa volonté à une domination quelconque. Nous voulons, comme bénéfice du grand cataclysme, une « bonne paix par une bonne Europe ». Serait-ce une bonne Europe que celle qui serait partagée en peuples opprimés et peuples oppresseurs ? Le duc Albert de Broglie lui-même, combattant la diplomatie du suffrage universel, reprochait atv Congrès de Vienne d'avoir disposé des « âmes » sans se préoccuper de leurs volontés et de leurs aspirations ^

B. — Devoirs imposés aux États tiers

PAR LA HECOINNAISSANCE DU PRTNGII'E DÉMOCRAT IQL K .

Mais supposons réalisées toutes les conditions du droit démocratique, supposons tombés tous les obstacles qui pourraient s'opposer momentanément à sa reconnaissance. Quelles obligations Texistence du droit dans une nationalité engendrera-t-ellé à la charge des autres États ?

Il en résulte indubitablement une obligation négative^ Vobligation de s'abstenir de tout acte contraire à cette

1. « L'histoire a reproché même aux congrès diplomatiques les plus illustres de s'être plus d'une fois prêtés dans un intérêt prétendu d'équilibre à des trafics d'âmes, à des marchandages de territoires que les populations ainsi sacrifiées n'apprenaient que quand le fait était consommé, et qui méconnaissaient leurs vœux légitimes. Un tel oubli du droit devient plus difficile aujourd'hui avec le grand jour de la publicité. » {Histoire et Diplomatie^ p. 401),

liberté ^ Un grand pas serait réalisé dans la voie du progrès .^i toutes les nations reconnaissaient sincèrement cette obligation négative comme un des principes directeurs d^leur politique inférieure et extérieure^.

Mais, en somme, ces rapports de créance et d'obligation n'existent qu'entre les groupes qui sont parties dans le litige, entre l'Etat qui menace d'oppression et celui qui est menacé. Le sentiment populaire va plus loin. Il croit que les Étals tiers eux-mêmes sont atteints par la constatation du droit d'une nationalité à la liber-té, et que cette constatation engendre à leur charge l'obligation, positive ceiic fois, de protéger cette liberté contre les menaces d'oppression. C'est avec cette signification que le mysticisme enthousiaste de la Révolution à ses débuts adopta le principe des nationalités dans lequel il vit un principe général d'intervention.

La Révolution leur criait : u Volontaires,

Mourez pour délivrer tous les peuples, vos frères ! »

Contents, ils disaient oui.

— « Allez, mes vieux soldats, mes généraux imberbes! » Et l'on voyait marcher ces va- nu-pieds superbes

Sur le monde ébloui.

Ces vers de Victor Hugo ne sont en somme que la paraphrase lyrique du décret de propagande armée du 18 novembre 1792 : « La Convention nationale déclare^ au nom de la nation française, qu'elle accordera fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté, et charge le pouvoir exécutif de don-

1. Dans sa déclaration de guerre au roi de Bohême et de Hongrie, le 2 avril 1792,-rAssemblée nationale déclare rester « fidèle aux principes consacrés par la constitution de n'entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes et de n'employer jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple ».

2. Encore faut-il que les peuples n'usent pas de leur liberté d'une façon dangereuse pour la communauté des nations. On discute encore la question de savoir si Napoléon III aurait eu le pouyo/r d'empêcher la formation de l'unité allemande. Renan croyait qu'il n'en avait pas le droit: « La France n'était pas obligée d'y contribuer, mais elle était obligée de ne pefs s'y opposer. » {La Réforme intellectuelle, p. 143.)

ner aux généraux les ordres nécessaires pour porter secours à ces peuples et défendre les ciloj^ens qui auraient élé vexés ou qui pourraient l'être pour la cause de la liberté. »

C'est froidement, en se plaçant au point de vue des devoirs précis et aussi des intérêts de la France, qu'il faut examiner cet idéalisme agissant et interventionniste.

Mettons d'abord à partie cas d'une obligation contractée par un traité international. Ici, le devoir est clair. On sait que l'Angleterre n'a pas hésité à accomplir celui que lui imposait, à l'égard de la Belgique, le traité~de 1889. Ce concert organisé de plusieurs grands États pour la défense d'un principe juridique ou de la liberté d'un peuple, en dépit du discrédit créé par la conduite inqualifiable de l'Allemagne, est l'institution la plus parfaite qu'ail jusqu'ici créée la diplomatie en vue de faire respecter le droit. Mais, en dehors de toute obligation contractuelle, un État n'a aucunement le devoir de se sacrifier à la liberté d'un autre.

C'est ce qu'avec beaucoup de force Danton démontra à la Convention, le i3 avril 1798 : la France, disail-il, ne pouvait s'engager « à secourir quelques patriotes qui voudraient faire une révolution en Chine ». Sur son initiative, la Convention prit le même jour un nouveau décret, corrigeant son décret de propagande armée et par lequel elle décrétait « qu'elle ne s'immiscerait, en aucune manière, dans le gouvernement des autres puissances ». C'était bien là, comme le disait Danton, la preuve que la Convention savait « allier la politique aux vertus républicaines ».

Sous le ministère Casimir Périer, il y eut une émeute à Paris, parce que le gouvernement n'avait pas volé au secours des Polonais insurgés ^ Le gouvernemeYit delà France n'avait cependant aucunement le devoir de consentir des sacrifices désintéressés, etd'entreren guerre contre la Russie, l'Autriche et la Prusse. Ce roman-

1. Divisés d'ailleurs eux-mêmes en constitutionnels et démo crntes qui se massacraient dans Varsovie menacée par les Russes (août 1831J.

lisme imprudemment généreux fut un des éléments de l'idéalisme de 1848. Dans ces poèmes de prose frémissante : le Peuple, les Légendes démocratiques du Nord^ la France devant VEurope^ Michelet assignait comme mission à la France « l'affranchissement des autres nations ». Mickiewicz installait sa propagande à Paris, u capitale -de la démocratie militante » ; il invoquait, dans saTribune des Peuples, la « mission initiatrice de la France », et l'invitait à « briser les chaînes des peuples opprimés », à s'immoler au besoin comme (( le Christ des nations ». « Autant de formules sans contenu, autant d'idées confuses, allégories pour plafonds, qui, pratiquement, ont abouti chaque fois à des mêlées furieuses d'intérêts, à l'installation de quelque Bonaparte, à une mainmise sur nos libertés, à un redoublement de haines ^ » Si l'expérience, l'histoire et la raison nous ont rendus plus circonspects, nous ne rougissons pas de ces erreurs : elles ont eu d'abord leur beauté, et aussi leur utilité. Les idées à leur début doivent, pour se répandre, contenir une pari d'exagération. Une certaine dose d'erreur paraît nécessaire pour servir de véhicule à la vérité.

La défense désintéressée de la liberté d'un peuple ne peut être que l'œuvre d'un concert des Etats qui reste à organiser; les sympathies individuelles restent libres, les particuliers peuvent sa sacrifier à la liberté d'un autre peuple : un État n'en a ni le devoir ni même le droit. Ses obligations se bornent au devoir négatif de respecter la liberté, le droit démocratique d'un peuple donné. C'est un point certain. Mais il n'a pas le devoir altruiste d'accomplir des prestations positives en faveur de cette liberté, et notamment de la protéger en mettant en mouvement ses forces militaires. Bismarck a dit que la question d'Orient ne valait pas les os d'un grenadier poméranien. A notre tour, ne pouvons-nous pas nous demander : en eWe-méme.eten dehors de toutes autres considérations accessoires, la liberté de 4 millions de Bulgares vaut-elle la vie de 100 soldats français?

1. Paul Desjanlins, Politique étrangère et Droit des peuples, 1.913, p. 19.

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Comme un État n'est pas obligé, en principe, à faire des sacrifices militaires en faveur de la liberté d'un peuple, il n'est pas obligé davantage de lui consentir des sacrilices diplomatiques. Que l'on réfléchisse aux résullals auxquels nous aurait conduits une politique purement sentimentale, basée sur la conception excessive du principe des nationalités, qui a prévalu dans certains milieux au cours de ces dernières années : nous aurions rompu avec l'Angleterre pour les Boers, aujourd'hui citoyens fidèles et satisfaits du grand Empire britannique, pour les Irlandais, dont une minorité — une minorité seulement — a tenté d« poignarder' l'Europe xians une descrisesles plus tragiques qu'elle ait jamais traversées ; nous aurions rompu d'autre part avec la Russie pour la Finlande, au plus grand agrément de la Suède, de laquelle, parmi les neutres, nous ne sentons pas venir aujourd'hui un courant particulièrement chaud de sympathies ^.. Et quelle eût été la situation de la France si elle avait été exposée au choc du nouveau Dreikaiserbund (germano-austro-turc) sans l'appui <le l'Entente cordiale et de l'Alliance russe? La France du second Empire a fait, contre la Russie, l'expédition <le Crimée en faveur de la nationalité ottomane; elle n'a <îessé de manifester sa sympathie à la Pologne, Ouel a été le résultat de cette politique de « nationalités » ?Le plus grand crime qui ait été commis contre les nationalités : le rapt de l'Alsace- Lorraine.

Dans l'organisation, imparfaitement logique, de la société internationale, il est nécessaire de faire une place au mérite d'une nationalité. C'est chaque peuple qui doit être l'artisan principal de sa propre indépendance. "Et quant aux Etats tiers, ils ne sont obligés envers une nationalité que dans la mesure des mérites

1. On pourrait ajouter que la haine de la Russie a fait, non point des Finlandais, mais d'un grand nonîl)re de Finnois, des amis et des agents de l'Allemagne, c'est-à-dire de la puissance la plus oppressive qui reste encore en Europe. Il y a eu dans l'armée allemande une « brigade finnoise ». Après avoir -combattu quelque temps sur le front, elle a été dissoute et ses membres ont été employés à l'espionnage et à la propagande. V. Charles llabot, les Attentais allemands en Scandinavie, dans le Temps, 20 juillet 1917.

que s'est acquis celle nalionalilé par des services rendus à la cause commune. Les Étals qui auraient préféré leur tranquillité à des sacrifices seraient mal venus à formuler ensuite des réclamations; à plus forte raison^ les États qui auraient combattu, à côté des États oppresseurs de nationalités, contre la cause de la justice et du droit. Au contraire, la Belgique, en préférant le sacrifice héroïque à une égoïste tranquillité, a pleinement mérité son indépendance, et les Étals qui représentent le droit international ont le devoir de la lui assurer.

Il est permis de rêver, pour un avenir qu'il est absolument impossible de préciser, une organisation de justice internationale assez puissante, non seulement pour faire respecter le statu qiio, mais pour sanctionner par la force les justes aspirations des peuples ; il n'est pas défendu de souhaiter la création d'un tribunal qui prononce les sentences et d'un pouvoir organisé pour les faire exécuter. La France ne doit pas devancer la marche des siècles ; c'est dans le monde réel et actuel qu'elle doit défendre son existence. Elle n'opprime personne : elle n'a à son flanc ni Pologne, ni Arménie.

Lamartine, qui sut joindre au génie poétique les vues les plus réalistes et les plus claires des choses de la politique, avait précisé avec un tact d'homme du gouvernement qui n'excluait pas la générosité sentimentale ce devoir de VÉiat français en présence d'une nationalité opprimée : « Le gouvernement provisoire ne se laissera pas changer sa politique dans la main par une nation étrangère, quelque sympathique qu'elle soit à nos cœurs. NousaimonsTIlalie, nous aimons la Pologne, nous aimons tous les peuples opprimés, mais nous aimons avant tout la France, et nous avons la responsabilité de ses destinées et peut-être de celles de l'Europe en ce moment... Ne tentez pas de nous faire dévier même par le sentiment fraternel que nous vous portons. Il y a quelque chose qui contient et qui éclaire notre passion, même pour la Pologne : c'est notre raison *. »

1. Trois mois au pouvoir. Réponse aune députation des Polonais demandant l'appui du gouvernement pour le rétabiis'sement de la nationalité polonaise, p. 130.

^lais Lamarliue réservait les cas où la raison s'accorderait avec le sentiment, et où la France croirait devoir se porter au secours (Je démocraties voisines. Il pré- <;isait « qu'après que des nationalités ou des démocraties se seraient produites, reconquises ou organisées autour d'elle, à la portée de sa main et de son geste (il visait ritalie), si ces démocraties ou ces nationalités faisaient ^ppel à son appui, en vertu de la conformité des principes, la France se croirait en droit de leur porter cet appui ^ ». Tous les peuples qui sont dans la communauté française y restent de leur plein gré, dans une allégresse joyeuse. D'autre part, sa destinée et ses traditions l'ont amenée à être le centre d'attraction des nationalités opprimées : elle les défend positivement toutes les fois que l'oppression menace l'équilibre européen el par conséquent sa propre liberté. Elle lutte à la fois pour la justice, pour l'équilibre et pour son propre intérêt. Il arrivera souvent d'ailleurs que l'intérêt véritable d'une grande nation libérale concorde avec •ses aspirations morales. En 1864, l'Angleterre et la France ne se reconnurent pas le devoir spécial d'appuyer par la force des armes la garantie que, au traité de Londres du 8 mai i852, elles avaient donnée à l'intégrité danoise : grâce à cette abstention, la Prusse acquit les ports de Kiel et de Sonderborg, qui ont été des instruments précieux du développement de la marine allemande. L'Europe est en train de payer sa complicité par abstention lors de l'atteinte la plus violente qui ait jamais été portée au principe des nationalités : le rapt de l'Alsace- Lorraine. 11 n'est pas impossible que, dans un avenir plus ou moins prochain, l'humanité ait à se repentir de n'avoir pas plus efficacement répondu à l'appel muet que lui adressaient les blessures de la Pologne, de la Belgique, de l'Arménie, de la Serbie.

Le seul principe possible pour la diplomatie démocratique réside dans une combinaison du principe des nationalités avec la politique de l'équilibre et des

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