‹ Démocratie, et politique étrangèreChapitre 18 sur 134 · Ambition abandonnée par la Russie révolutionnaire · texte numérisé non relu

Ambition abandonnée par la Russie révolutionnaire

narchie anglaise à la diplomatie démocratique : quels mécomptes cependant elle eut à subir à Constantinople ! Et la diplomatie autocratique de la Russie a connu bien des déboires en Extrême-Orient. Parlerai-je^ de la diplomatie monarchique de TAllemagne ? Elle ne se distingue pas seulement par sa brutalité, par le cynisme avec lequel elle soutient, au vingtième siècle, la doc-^ trine barbare du droit fondé sur la longueur des dents aiguisées et la force des crocs, par ses contradictions et ses mensonges, mais encore par le caractère colossal de ses erreurs ; elle a pensé qu'elle pouvait, avec de l'argent effrontément répandu, acheter la conscience des États-Unis, de l'Italie, de tous les neutres ; elle a espéré que les Belges feraient la haie sur le passage de ses armées ; elle a escompté que l'Angleterre resterait témoin impassible de la violation de la neutralité belge ; elle a eu l'assurance que l'Italie se ferait sa complice ; elle a été persuadée que la France, divisée et travaillée par la Révolution, n'opposerait pas de résistance à ses armées victorieuses. Nous avons fait grand bruit en France autour des succès remportés parles diplomates allemands à Sofia et à Constantinople ; mais nous ne devons pas oublier l'échec qu'a essuyé le plus illustre d'entre eux, M. de Bulow, sur un théâtre autrement important, à Rome. Et que penser de la diplomatie allemande à l'égard des États-Unis? Des censeurs sévères, mais s'efforçant d'être impartiaux, ont déclaré qu'à certains moments, on aurait dit que la diplomatie des Alliés et celle des empires du Centre avaient engagé un match à celle qui commettrait le plus de fautes ; la supériorité est certainement restée aux coalisés quant.au nombre et à l'importance des parties perdues.

Je me garderai aussi de remonter dans le passé et de chercher dans l'histoire de la monarchie tradRionnelle en P^rance des enseignements cependant utiles. Tanger, Agadir, Algésiras, le traité franco-allemand et la cession d'une partie du . Congo sont invoquéscomme caractérisant la diplomatie républicaine. On oublie que ce ne sont là que les incidents passagers d'une longue opération dont le résultat final a été Tins-

tallalion de la France au Maroc. On a prédit que la République perdrait ses colonies. Oublie-t-on que le traité le plus désastreux qui, dans cet ordre d'idées, ait été subi par la France, a été signé par la monarchie, à Paris, le lo février 1768? Le cœur léger, la France abandonnait le Canada, la vallée deTOhio, la Belle-Rivière, un des centres industriels les plus puissants du monde, « quelques arpents de neige », disait Voltaire; elle perdait THindoustan, des « déserts brûlés ». Ce n'est pas un «linistre de la République, mais bien de la monarchie, M. d'Argenson, qui déclarait qu'il donnerait toutes les <îolonies « pour une tête d'épingle ». C'est Choiseul qui, au moment de signer le traité, de Paris, prend le Ion plaisant pour écrire à Voltaire : « Si vous comptiez sur nous pour les fourrures de cet hiver, je vous avertis que c'est en Angleterre qu'ilfaudra vous, adresser. » d'est encore un ministre de la monarchie, Bernis, qui porte cette appréciation sur la France monarchique : « Il n'y a ni gouvernement, ni administration, ni -armée ^ » Les moyens de la monarchie sont mis en jeu : l'alliance espagnole, le pacte de famille a pour résultat "de nous priver au profit de l'Espagne du dernier lambeau de notre patrimoine américain : la Louisiane. Ce n'est cependant pas d'après ces défaillances que nous jugeons l'œuvre grandiose de la monarchie française ; Louis XV ne nous empêche pas de rendre justice à la « royauté magnifique » de Louis XIV. Nous demandons seulement la même justice pour l'ère démocratique. Pourquoi aller toujours aux extrêmes? Pourquoi nous condamner à être soit des laudatores temporis acll^ soit des apologistes aveugles et exclusifs du temps présent? Pourquoi exagérer les faux pas de l'histoire française et en rendre responsable le régime politique qui n'a pas nos préférences ?

Nous voyons les verrues sur la figure démocratique ; ne nous hypnotisons pas sur elles. Nous vivons à une

1. « Nous n'avons ni généraux ni ministres... Je trouve cette phrase si bonne et si juste que Je veux bien qu'on me com prenne dans cette catégorie, si Ton veut. » fBernis, Mémoires, t. II, p. 152.)

époque de vie grouillante, d'idées nouvelles en genèse^ de passions en lutte, peut-être de sociétés en forma- Lion, et c'est pourquoi elle est passionnément intéressante; c'est pourquoi, aussi, il est difficile de n'être que juste envers elle. Comparons le point de départ et le point d'arrivée. A peine maîtresse de ses destinées, la démocratie s eflorce de s'organiser à l'intérieur, et là que de fautes, que d'erreurs, que de passions imprudemment déchaînées ! Mais aussi que d'obstacles sur la route, et quelle énormité de la tache à accomplir I En même temps, à l'extérieur, la République poursuit l'œuvre des régimes précédents; « elle joue le même air en s'efTorçant de le mieux jouer ».

Je ne veux pas présenter une apologie aveugle que je compléterais par un dénigrement systématique. Je m'efforcerai de montrer la vérité toute simple.

Voici le point de départ. Au lendemain de la chute d'un empire qui n'était pas, j'en conviens, une monarchie au sens traditionnel, la France est vaincue, diminuée,, anémiée; elle est profondément divisée entre les factions et les partis ; elle sent encore les plaies de l'insurrection de la Commune; les conservateurs se combattent au nom de trois prétendants, les républicains ne savent quelle république ils vont se donner; Bismarck se mêle des élections à l'Assemblée nationale et empêche Gambetta de déclarer inéligibles les anciens fonctionnaires de l'Empire! De celles des nations qui n'ont pour elle ni haine ni menace, la France obtient à peine une syinpathie attristée et mélangée de quelque pitié. Cependant, le monde ne larde pas à assister à ce spectacle non dépourvu de grandeur : sans la tutelle d'un monarque, la France se guérit de ses plaies, remet dans ses tinances un équilibre que Bismarck pensait avoir définitivement rompu par l'exigence d'une indemnité qu'il croyait écrasante, apporte son or aux emprunts de libération, débarrasse le territoire des derniers Allemands qui le souillaient, améliore son administration (loi du lo aotit 1871 sur les conseils généraux), réorganise son armée (loi militaire du 27 juillet 1872). En même temps, elle rétablit son organisme éco-

l'aptitude de la démocratie a la diplomatie q$~

nomique, dont la vitalité s'affirme par les expositions universelles et par les plans grandioses de travaux publics (plan Freycinet).

Par cetle œuvre de reconstitution énergique et patiente, la France ne tarde pas à s'imposer de nouveau à la considération du monde; d'autre part, sou génie n'a pas tardé à remettre ses moyens d'aciion à la hauteur du rôle que ses traditions l'appellent à jouer. Et c'est alors qu'elle peut s'atteler à l'œuvre grandiose- qui restera l'honneur de sa diplomatie : l'affranchissement et la reconstitution de l'Europe, en présence du pangermanisme menaçant.

Que la République se soit chargée des destinées du pays, au moment où il se trouvait plongé par la défaite dans un isolement profond, c'est un premier fait qu'on ne peut discuter. Qu'elle ait pu d'autre part, quarante ans après, opposer à l'agression allemande un faisceau d'alliances plus compact et plus solide que les plus op timistes n'auraient osé l'espérer, c'est encore un autre fait évident. OEuvre du hasard ! riposteront peut-être ceux que les préventions mettent à l'abri de tous les arguments. Mais puisqu'on veut infliger au régime la responsabilité des échecs, qu'on lui laisse au moins le mérite des succès. Autrement, on s'assure une martingale assez peu honnête qui permet de gagner à tout coup. Pour moi, je n'emploie pas la méthode que je critique; je ne dis pas qu'au point de vue de la politique extérieure, la monarchie aurait fait plus mal; j'affirme seulement qu'il lui était difficile de faire mieux. Je ne nie pas les défaillances, les erreurs et le& fautes; il y en a dans toute œuvre humaine, sous tout régime politique; je dis seulement qu'elles ne détruisent pas l'unité de l'œuvre, et que cette unité ne peut s'expliquer que par une volonté persistante et réfléchie. Que cette unilé résulte d'un instinct national profond, c'est possible; il me suffirait à la rigueur de constater que le régime n'a pas gêné les manifestations de cet instinct. Mais on est encore en droit de voir dans la réalisation persévérante et patiente d'un plan grandiose et d'ailleurs difficile à réaliser, en dépit des changements

<le politique intérieure et des modifications du personnel -gouvernemental, une manifestation de la solidité de notre ossature diplomatique, de ce personnel d'ambassadeurs, de ministres et de « commis » dont nous aurons bientôt à parler.

Il s'agissait de rétablir, parla constitution de groupes symétriques de puissances, l'équilibre rompu en 1870 par la tentative d'hégémonie allemande; il fallait satisfaire le besoin de stabilité de la matière internationale, et assurer la paix par l'équilibre.

Cette politique de la paix par J'équilibre, ainsi reprise par la troisième République, c'est la politique a qui a fait la France, celle qu'avaient pratiquée, aux jours les plus glorieux de notre histoire, les ouvriers immortels de notre puissance et de notre unité, les Henri IV, les Richelieu, les Mazarin; qui ne souffrait point qu'un État fut assez puissant pour opprimer les autres, et qui, en brisant le cercle de fer de la monarchie universelle, en maintenant l'équilibre entre les nations, avait sauvé, avec la grandeur française, l'indépendance de l'Europe et la liberté de l'esprit humain ^ ». C'est cette politique qu'a reprise Louis XVIII. qu'en iS5o Tocqueville, en 1866 Drouyn de Lhuys conseillaient à Louis-Napoléon, puis à Napoléon III. C'est le fond des discours diplomatiques de Thiers sous le second Empire; c'était l'opinion de Gambetta, un des plus fermes partisans de 4'alliance anglaise. La politique française est une à travers les régimes.

Ce long travail de reconstitution de l'Europe, qui na abouti qu'en 1907, a débuté par l'alliance rus§e. Sur ce point spécial, la démocratie républicaine a repris une tradition de la monarchie légitime de la Restauration, malheureusement interrompue par le régime césarien : MM. de Freycinet et Ribot ont été les continuateurs du <iuc de Richelieu, de Chateaubriand, de Polignac, qui put faire l'expédition d'Alger parce qu'il se sentait

1. Paul Deschanel, Discours de réceplion à l'Académie française, 1900 ; du même, Talleyrand au Congrès de Vienne, 1881 ; Lettre aux instituteurs, dans Manuel général de Vinstruclion primaire, 1916.

appuyé par la Russie contre les jalousies anglaises. Facilitée par la politique tortueuse d'assurances et de contre-assurances pratiquée par Bismarck, et qui a eu pour résultat d'éloigner la Russie de l'Allemagne, Talliance russe est Foeuvre anonyme de toute la diplomatie républicaine, sur l'espace de près d'un demi-siècle : en 1875, elle s'esquisse : Bismarck projette de parachever l'écrasement de la France qui se relève plus rapidement qu'il ne l'avait cru ; nous sortons sains et saufs de la chaude alerte, grâce à l'intervention du tsar; en 1878, la Russie et la France combinent leur action au traité de Berlin; en 1891, l'alliance est formellement conclue. Dans la suite, elle se confirme, se développe, se précise, produit ses effets. Le mariage de raison se consolide dans le sentiment.

Cette heureuse sortie du cercle de solitude où Bismarck avait prétendu l'enfermer n'était cependant pas pour la diplomatie française le résultat le plus difficile à obtenir. Les obstacles les plus considérables devaient commencer lorsqu'il s'agirait d'e^ développer les conséquences en obtenant de nouveaux concours. La simple constatation des faits historiques ne peut rien enlever de sa solidité aune alliance profondément scellée dans le sang comme notre alliance avec l'Angleterre, une alliance d'intérêts confirmée par le sentiment et une admiration réciproque. Dans ces conditions, il n'y a^aucun inconvénient à constater que, depuis des siècles, la guerre est l'état normal des relations entre la France et l'Angleterre \ Ce n'est point certes, sans cesse, le conflit des armes, mais ce sont des défiances perpétuelles, des luttes à coups d'épingle, une paix incertaine et précaire empoisonnée de rancunes. L'Angleterre a vu notre installation en Algérie du même œil que l'Allemagne a vu notre installation au Maroc; elle a manifesté de la mauvaise humeur au sujet de notre installation en Tunisie, de l'irritation à propos des pro-

1. V. sur ce point le beau livre de M. Tardieu, la France el les Alliances, 3' édit., 1910, p. 43, et la très remarquable vue d'ensemble donnée par M. l'ambassadeur Gérard dans le volume en collaboration : Un demi-siècle de civilisalion française, 19I().

Joseph-Barthélemt. 5

grès de Savorgnan de Brazza, de la colère à l'occasion de Texpédition du colonel Marchand; il n'esl pas de point du monde où la France ne se soii heurtée à des difficultés avec l'Angleterre : à Terre-Neuve, à Zanzibar, à Madagascar, au Siam, au Maroc. Ce sont ces relations que la diplomatie de la troisième République a transformées en une alliance étroite dont nous avons recueilli les premiers bénéfices diplomatiques à Algésiras \ dont nous touchons aujourd'hui les dividendes militaires. J'entends bien qu'un des principaux artisans de « l'Entente cordiale » a été la crainte de l'Allemagne elle-même, de ses ambitions maritimes, commerciales el coloniales. Les diplomates ne créent pas les événemomts. Nous leur demandons seulement de les comprendre et d'y adapter leur action. L'alliance anglaise s'est si peu faite toute seule que les hommes d*État qui engagèrent la France dans cette voie se heurtèrent à une opposition très vive et même à des campagnes injurieuses de la part de certains qui prétendaient parler au nom du patriotisme, des traditions et de l'honneur français. Bref, le 8 avril 1904, la conclusion deFEntente cordiale permettait d'opposer aux ambitions allemandes, appuyées sur la Triple-Alliance, le bloc impressionnant de la Triple-Entente. L'ère des difficultés n^^était d'ailleurs pas close pour la diplomatie française; les froissements d'intérêts étaient aussi nombreux dans les relations anglo-russes que dans les relations anglofrançaises; et ils s'aggravaient et se compliquaient de malentendus et de préjugés dus surtout à l'ignorance au sujet des conceptions politiques et morales. Ce n*^étail donc pas un jeu facile pour la France que de pratiquer à la fois l'alliance russe et l'amitié anglaise. Il ( st facile de croire que la diplomatie française a dû amjr ir bien des chocs et aider un rapprochement des deux grandes puissances.

L'œuvre de la sécurité française devait se parfaire

1. il- Arthur Nicliolson dit le 23 janvier à M. de Radowitz : « Ml i...litique est trop étroitement liée à celle de la 1 lance poLii ^ue je puisse même me faire vis-à-vis d'elle le truclioment de \o>, propositions. »

par rétablissement des relations confiantes avec l'Espagne, mais surtout par la reprise des relations amicales avec l'Italie, qui est un des plus précieux et des plus honorables succès de la diplomatie républicaine. Je sais bien que la brouille funeste, qui avait momentanément séparé les deux grandes nations latines» était l'œuvre de quelques politiciens qui avaient agi à rencontre du sentiment italien. Je sais qu'en dehors tie la diplomatie, la réconciliation fut préparée par le labeur de quelques personnalités conscientes des destinées de la race latine^ et qui, des deux côtés des Alpes, réveillèrent le sentiment national qui se trouve finalement le véritable auteur du rapprochement. Tous ces éléments ne doivent pas nous empêcher de rendre justice aux efforts persévérants de notre gouvernement, et aussi à l'influence active de notre ambassadeur, M. Barrère, qui préparèrent les manifestations extérieures et oi*ganisèrent les résultats de la réconciliation : traité de commerce, visite de l'escadre, visite à Paris du roi et de la reine, visite à Rome du président Loubet. C'est à cette occasion que M. de Bulow dit plaisamment que l'Italie allait faire un « tour de valse » avec un séduisant danseur, et que l'Allemagne, bon mari, n'avait pas à s'en formaliser. Le tour de valse a mal fini pour le mari, puisque l'Italie mène aujourd'hui, aux cètéa de la France, la grande lutte pour le droit.

Il restait à la France, pour achever de remplir le devoir quel'histoire lui traçait, à acquérir des garanties complémentaires de sa sécurité ens'alliant avecles alliés de ses alliés, et d'autre part en collaborant à l'établissement de la concorde entre ses alliés : ce fut l'objet de l'entente franco-japonaise (lo juin 1907), conclue avec l'agrément de la Russie, qui prépara l'accord russojaponais (3o juillet 1907) aux conséquences heureuses et qui se compléta par les arrangements asiatiques russoanglais (âi août 1907).

Ainsi la France a reconquis sa liberté, et elle a restitué en môme temps la liberté de l'Europe. Que cette œuvre n'ait pas été du goût de l'Allemagne, il fallait bien s'y attendre, puisque c'était de sa menace qu'on

enten lait s'affranchir. On ne pouvait lui' demander de collaborer à une œuvre qui avait pour but de rendre moins redoutables les cliquetis de sabre dans les Vosges, ou les hochements du casque impérial. C'est alors que M. de Bethmann-Hollweg osa prétendre que, puisqu'on voulait se libérer de la domination de l'Allemagne, on l'isolait, et que l'équilibre était dirigé contre l'Allemagne. Il n'était pas dirigé contre l'Allemagne, puisqu'elle conservait toute sa force, son prestige, ses alliances, ses terres, ses colonies. Il n'est pas contestable qu'il paralysait, par la résurrection du droit européen, l'omnipotence que l'Allemagne prétendait exercer. Inde irœ.

C'est alors que, principalement de 1904 à 1911, la diplomatie française eut à déjouer les embûches que la diplomatie allemande accumula contre l'équilibre reconstitué. L'Allemagne rue sur la Triple-Entente qui freine ses ambitions despotiques. Par le Maroc, elle espère brouiller la France avec la Rus^sie, et surtout avec l'Angleterre; par les Balkans, elle compte séparer la Russie de l'Angleterre et de la France. Elle peut marquer quelques avantages locaux (acquisition du Congo, annexion de la Bosnie, installation du prince de Wied en Albanie) ; mais, dans l'ensemble, échec général. Non seulement la TriplcrEntente survit, mais sort fortifiée de ces épreuves. La maîtrise allemande n'est pas reconquise. « Notre diplomatie a été aveugle », gémit le Ilannoversche Rurier. u La diplomatie allemande s'est rendue désagréable à tout le monde », est obligée de constater la Frankjiirter Zeitang.

Se sentant définitivement vaincue par la diplomatie française, l'Allemagne décide, quoi qu'il doive en coûter au monde et à elle-même, d'avoir sa revanche sanglante. Dès 1911, elle décide la guerre et presque ouvertement la prépare. Alors que nous avons réduit le temps du service militaire dans l'armée active (1905) et dans les réserves (1908), l'Allemagne vote coup sur coup les trois lois militaires de 1911, 1912 et 1918, s'imposant ainsi une première mise de fonds de 1 milliard de marks et une dépense annuelle de 5oo millions,

charges qu'elle ne pourra pas longtemps supporter et dont elle sera obligée de demander à la guerre une rapide conlre-parlie. Il s'agit de trouver le prétexte.

On ne comptait plus les sacrifices que la France avait consentis à la paix du monde : elle a soumis à la conférence d'Algésiras sa politique marocsiine, et n'a pas eu à le regretter, puisque finalement elle en est sortie diplomatiquement victorieuse de l'Allemagne et avec l'avantage de Tamitié anglaise consolidée; en 1909, elle ne s'est pas opposée à l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, dont le traité de Berlin avait confié l'administration à l'Autriche-Hongrie ; en 1911, elle consent à l'Allemagne la cession d'une partie du Congo, afin de délivrer notre protectorat du Maroc de toute prétention allemande. Ce n'est pas du côté de la France que l'Allemagne peut trouver le prétexte pour déchaîner le grand conflit; c'est alors qu'elle se tourne vers les Balkans. Malheureusement pour elle, la situation diplomatique est totalement différente de ce qu'elle était au début de la troisième République. Grâce à son travail persévérant de quarante années, grâce à une tension persistante de sa volonté, grâce à Vanité et à la continuité de vues qui se dégagent avec évidence de l'ensemble des événements, la France, appuyée sur un faisceau d'alliances plus formidable que les espoirs les plus chimériques n'auraient permis de le concevoir, peut subir sans succomber le choc effroyable depuis longtemps prémédité. « F*uisque nous devions avoir la guerre, dit très sagement M. Francis Charmes, on n'aurait pas imaginé, même en rêve, que les choses pussent se passer mieux. »

On a pu admirer la persévérance avec laquelle s'est affirmée pendant un demi-siècle la volonté de régner de l'Allemagne monarchique. Nous n'y contredisons pas, à la condition toutefois qu'on rende le môme tribut d'hommages à la persévérance avec laquelle la France démocratique a opposé, à cette volonlé de règne, sa volonté de liberté.

En poursuivant son œuvre de sécurité, la diplomatie de la République ne négligeait pas la grandeur de la

France. Avec une égale persévérance, elle est arrivée à reconstituer un empire colonial aussi vaste et aussi beau que celui qui avait été perdu par le néfaste traité de 1763. La République a ajouté 3. 5/j8. 000 milles carrés aux 1.483.000 qu'elle avait hérités des régimes précédents, en ajoutant 32. 885. 000 indigènes aux i3. 863. 000 que la France avait déjà sous sa souveraineté. — Aux débuts, notre politique coloniale ne fut pas vue d'un mauvais œil par Bism^arck; d'abord, parce que le premier chancelier, préoccupé d'organiser l'Empire et de « rendre la maison habitable », ne voulait pas se lancer dans une politique mondiale; ensuite, parce qu'il escomptait que la politique coloniale était susceptible de détourner la France de l'idée de revanche et de la brouiller avec l'Angleterre. Ce ne fut que lorsque l'Allemagne se fut lancée elle-m0me dans la politique coloniale, et que d'autre part la France aboutit à la constitution d'un empire trop beau, notamment par l'achèvement de ce magnifique domaine de l'Afrique du Nord, par la conquête du Maroc, en dépit du geste offensif de Guillaume II à Tanger, que les jalousies allemandes s'éveillèrent. D'autre part, nos difficultés coloniales avec l'Angleterre ne produisirent pas la brouille espérée par l'Allemagne et se fondirent dans un accord qui fut le prélude de l'Entente cordiale. Loin d'être pour nousïiinpedimentum.quawml escompté Bismarck, notre empire colonial a entretenu la vigueur de nos soldats, a accru nos facultés, multiplié nos richesses. — La guerre nous a permis de toucher les précieux dividendes de ce superbe effort colonial : sur leurs finances à peine naissantes, nos colonies ont apporté 600 millions aux emprunts patriotiques. Leur production, qui complète la nôtre, nous a été d'un concours précieux ainsi qu'à nos alliés. L'Afrique du Nord a exporté plus d'un million de tonnes de céréales en Fiance, en Angleterre, en Italie ; l'Indo-Ghine nous a envoyé près d'un demimillion de tonnes de riz; l'Algérie, l'Afrique occidentale, Madagascar nous ont envoyé des moutons par millions et des bceufs par centaines de milliers ; le Maroc nous a fourni des multitudes d'œufs ; Saint-Pierre et

Miquelon ont donné leur poisson salé ; les Antilles et la Réunion, le sucre ; l'Algérie, le vin; de tous les coins de notre empire colonial ont afflué les laines, les alcools, les cafés, les minerais, les métaux. Nous n'avons pas connu, grâce à nos richesses africaines en arachides et en palme, les anxiétés qui étreignent l'Allemagne au sujet de la disette des oléagineux. — Ce n'est cependant pas seulement par leurs richesses matérielles que nos colonies ont complété l'œuvre des alliances pour la défense du droit de l'Europe. Les égoïstes et cr*uelles méthodes de l'Allemagne soulèvent contre elle la haine des nouveaux sujets exploités. Au contraire, les méthodes humaines et civilisatrices de la France, son respect des droits, des croyances, des traditions et des intérêts des indigènes, ses efforts pour les lier à nous non par la crainte, mais par les bienfaits de notre civilisation, lui valent l'attachement des races et des populations placées sous sa loi. Aussi, est-ce en vain que, sur ces « terres françaises », Guillaume II, déguisé en Mohammed Hadji Guilioun, a essayé de faire agiter l'étendard vert de la guerre sainte. Tout le résultat qu'il a obtenu, c'est l'escapade du petit roi de Hué, parti avec quatre eunuques et repris par quatre soldats. Sur aucun point de notre vaste empire colonial, le peuple n'a bougé. Ou plutôt si, il a bougé, mais dans le sens inverse de celui qu'avaient espéré nos ennemis. Il est venu à l'aide, de la métropole : des milliers d'Africains du Nord et d'Annamites, ouvriers d'élite, travaillent dans nos usines de guerre; d'autres Annamites rendent de précieux services comme infirmiers ; le Génie et l'Intendance occupent des Malgaches; des Néo-Calédoniens sont employés comme mineurs et métallurgistes, des Sénégalais, comme chauffeurs de navires, des Kabyles comme ouvriers agricoles. — Mais surtout, de toutes nos colonies d'Afrique, d'Asie et du Nouveau Monde, les indigènes de toutes couleurs, Sénégalais, Tonkinois, Soudanais, Arabes, se sont élancés à nos côtés par centaines de milliers pour combattre, avec toute leur ardeur guerrière, les « hommes qui parlent avec la main gauche ».

Que si, d'ailleurs, malgré ces résultais, le principe de la politique coloniale conservait encore des adversaires, il est cependant impossible de continuer à méconnaître la force de la volonté démocratique qui s'est manifestée dans la constitution de notre empire colonial.

Être remontée du fond de l'abîme où l'avait jetée Sedan, avoir réussi à grouper autour de la France l'Angleterre, la Russie, l'Italie, avoir plus que triplé notre empire colonial, ce sont des résultais qui ne sont pas venus d'eux-mêmes et qui suffiront à défendre la République contre les lamentations des partisans du bon vieux temps, contre la critique acrimonieuse et systématique de la gestion des affaires extérieures de la France.

En poursuivant la sauvegarde de sa sécurité et de ses intérêts de grand Etat, la France républicaine n'oubliait pas ses devoirs de nation civilisatrice, idéaliste et généreuse. C'est même par l'accomplissement d'une partie de cette mission qu'elle reprit son rôle diplomatique dans les congrès de l'Europe. C'était en 1878, c'est-à-dire Tannée même où elle manifestait par l'Exposition universelle son impérissable vitalité. Elle avait été invitée au congrès qui devait se tenir à Berlin pour régler la situation nouvelle créée dans les Balkans par la guerre entre la Russie et la Sublime Porte et par les préliminaires de San-Stefano, qui venaient de suspendre les hostilités. Après quelques hésitations, elle accepta d'y participer, et le rôle qu'elle se proposait de remplir était ainsi défijii à l'avance par notre ministre des Affaires étrangères, M. Waddington, dans sa lettre à M. de Hohenlohe : « La France ira au Congrès..., avec un sentiment profond du Droit public de FEurope. En. y allant, elle se souviendra aussi qu'il y a d'autres chrétiens que les Bulgares dans la péninsule des Balkans,, qu'il y a d'autres races qui méritent au même degré l'intérêt de l'Europe ^ » La France n'eut pas à se

Page 1