Temps, 14 juin
Aie transport et autres, n'ont aucune force obligatoire si elles ne sont ratifiées par les Chambres ; a fortiori, une pareille ratification était-elle nécessaire ici, car il s'agissait d'un traité qui engageait Tavenii^ voire l'existence du pays. D'autre part, le roi de Roumanie est inviolable et irresponsable ; ses actes n'ont aucune autorité légale s'ils ne sont contresignés par un ministre, qui par ce fait même endosse l'acte, en devient responsable et ce, bien entendu, dans les limites des attributions que les lois lui confèrent. Or, les ministres ne peuvent faire que des actes rentrant dans l'exécutif et non point des actes que la constitution a réservés expressément aux Chambres, comme les traités. Le traité conclu par le roi Carol, n'ayant pas été ratifié parles Chambres, restait donc un acte nul et de nul effet pour la Roumanie ; il était un acte personnel du roi, qui n'engageait nullement le pays, qui engageait tout au plus le roi comme homme privé, comme le conseil le lui a dit en propres termes.
Voilà un raisonnement parfaitement juridique. Voilà également un traité déclaré nul pour inobservation des formes constitutionnelles : et c'est de quoi satisfaire le cœur des juristes. Mais encore ne faut-il rien exagérer; toutes les circonstances de la cause doivent être envisagées : il y a eu en effet des considérations de fait qui ont été plus fortes sans doute que les considérations de droit. Même si, en effet, le traité avait été régulièrement approuvé par les Chambres, il serait devenu inopérant, les conditions sous lesquelles il avait été signé ayant défailli. En effet : i*^ il stipulait une alliance purement défensive ; or, pour toutes les nations de bonne foi, il était certain que la guerre avait été déchaînée par une agression injuste des empires du Centre; 2° le roi Carol avait traité avec la Triplice ; il n'avait fait qu'adhérer par une clause additionnelle au traité delà Triplice, c'est-à-dire intaitu persoihx avec TAllemagne, l'Autriche et l'Italie. Jean Bratiano avait même exigé qu'en cas de guerre il y eut des soldats latins à côté des troupes roumaines, « autrement, disait-il, jamais il ne pourrait faire marcher ses soldats ». Il avait été con~
venu que Tltalie enverrait 4oooo hommes pour lutter il côté de l'année roumaine*. Or, la Triplice n'existait plus.: l'Italie en était sortie en faisant claquer les portes, accusant justement ses alliés d'avoir violé leurs engagements. Le traité de la Triplice tombait donc par luimême ; tous les anciens alliés recouvraient leur liberté.
Mais surtout, le roi Carol avait agi avec l'insouciance la plus complète de l'opinion publique dans le pays ■qu'il avait accepté de gouverner. Le traité qui avait asservi la Roumanie à la Triplice pendant plus de trente années n'avait été connu que du roi et des premiers ministres successifs : il avait été ignoré de tous les autres^ Ce n'est pas avec une pareille désinvolture que l'on dispose des destinées d'un pays libre : l'Autriche est, pour 3a Roumanie, l'ennemi héréditaire, qui détient encore « une partie des perles de la couronne d'Etienne ». La Roumanie n'avait traité avec elle que parce qu'elle se trouvait en présence de cette alternative: l'alliance ou l'écrasement. Lorsque la conclusion de la Triple-Entente eut rétabli en Europe l'équilibre des forces, le traité devait soulever contre lui l'immense majorité du pays: ^t c'est le vrai motif pour lequel il est tombé. La véritable limitation des pouvoirs des gouvernements en matière de politique étrangère est dans l'opinion publique, à condition qu'elle soit d'esprit démocratique et d'éducation avancée.
On ne sait que peu de choses, et incertaines, sur -ce qui s'est passé au Conseil de la Couronne au mois <i'août 1914- On peut croire cependant que le roi Carol lit tous ses efforts pour obtenir l'exécution du traité qui portait sa signature; il aurait même menacé d'abdiquer. Il n'a pas abdiqué. Il est mort. Il en est peut-être mort.
Les engagements internalionaux entachés de la nullité juridique la plus radicale peuvent cependant, suivant
1. Interview de M. Take Jonesco, Temps, 20 décembre 1915.— Chronologiquement, d'ailleurs, la Roumanie a traité d'abord en 1883 av«c rAutriche et l'Allemagne, en 1888 seulement avec â'Halie.