Leyret, /e Président delà République, p
Joseph- Barthélémy. 10
se soil trouvé des présidents ou trop nerveux, ou trop faibles, ou trop peu persévérants pour accomplir la totalité de leurs devoirs constitutionnels. Mais je ne crois pas que celte exception doive être présentée comme la règle. Le Président est insuffisamment armé, il n'est pas désarmé. Un homme n'est pas impuissant lorsque rien d'important dans l'État ne peut se faire sans sa signature, qu'aucune puissance au monde ne peut le contraindre à donner contre sa volonté.
La politique étrangère, qui est en dehors et au-dessus des préoccupations électorales, qui, en temps normal, ne passionne pas les Parlements, et sur laquelle le gouvernement conserve une liberté relative, doit être le domaine de choix dans lequel le Président de la République peut le mieux faire sentir son action soit directement, soit par l'influence qu'il ne doit pas manquer d'exercer sur les ministres. Chacun des divers Présidents a eu, à cet égard, à défaut d'un rôle proprement dit, une physionomie, une attitude; ne pourrions-nous essayer de la définir, tout au moins pour ceux qui se trouvent déjà dans l'éloignement nécessaire au dégagement des grandes lignes ?
Le maréchal de Mac-Mahon eut lasa'gesse de conserver pendant quatre années le ministre qui, à cette date, soit par habileté personnelle, soit par ses relations avec quelques-uns des hommes d'État de l'Europe, soit par l'appui qu'il trouvait jusque dans les rangs du parti républicain avancé, était le plus en mesure de sauvegarder les résultats acquis et de détourner les périls. Le duc Decazes, dans cette période troublée et dangereuse, fut un pilote adroit et heureux. Il eut le grand art, tout en conjurant au cours de l'année 1876 l'orage qui menaçait de crever sur nous, de préparer les premières approches, les premiers linéaments de ce qui est devenu l'alliance russe.
Fidèle par instinct et par système à la règle d'effacement qu'il s'était imposée, M. Grévy passe pour s'être abstenu d'intervenir dans la politique étrangère au moment même où, par Gambelta et Ferry, cette politique était la plus agissante et la plus heureuse. Mais il ne
faudrait pas croire que son action en matière diplomatique ail été nulle; elle a élc d'abord négative. Il était hostile à toute action diplomatique et à la politique des alliances. Il comptait exclusivement, pour conserver la paix, sur la sagesse et la résistance de la nation armée. L'isolement, non point splendide, mais voulu, était son principe. Il répugnait particulièrement à Talliance russe ; il estimait, à tort, selon nous, que l'abîme qui séparait les institutions de la- république et celles de l'autocratie était un obstacle infranchissable à leur union ; et au point de vue politique, il redoutait que l'alliance ne nous assurât pas assez d'avantages positifs en compensation du danger certain d'éveiller les susceptibilités de l'Allemagne. Ce n'est qu'après sa chute que l'alliance russe devint possible. Son tempérament l'éloignait de l'action, mais il excellait dans la discussion et dans le conseil : « Volontiers, dit l'un des plus éminents parmi ses anciens ministres, il me questionnait sur ma gestion diplomatique, et, sans en avoir l'air, classait dans sa mémoire beaucoup de renseignements... Une des qualités, quelquefois un défaut de son esprit, était de ramener les choses au droit écrit qu'il commentait lumineusement. Aussi, quand surgissait une contestation internationale, sur le journal le Bosphore ou sur Tincident Schnœbelé, il prêtait à ses ministres un incomparable secours. On pouvait s'engager sans crainte dans un débat juridique si l'on avait M. Grévy pour soi. Par contre, il ne fallait pas s'en rapporter aveuglément à lui si l'action paraissait nécessaire, son tempérament l'inclinait plutôt à l'expectative ^ » C'est peut-être dans l'incident Schnœbelé qu'il a donné toute sa mesure. Il s'agissait d'un commissaire de police français, convoqué par son collègue allemand de l'autre côté de la frontière pour régler certains détails de leur service, et qui avait été arrêté en territoire allemand. L'afl'aire était d'autant plus grave que la mauvaise foi des autorités germaniques était plus évidente et qu'elles nous cherchaient manifestement une mauvaise querelle. M. Rouvier racontait que