Fieyrinel, Soauenirs, i\, p
M. Grévy aurait écrit personnellement au vieil empereur d'Allemagne, et que c'est la volonté pacifique et con« cordante des deux vieux chefs d'État qui, pour cette fois, aurait épargné au monde l'épouvantable conflit. Mais ce détail paraît douteux, ignoré de ceux qui ont suivi de près cette affaire, et contraire d'ailleurs à ce qu'on pourraitattendrede l'extrême réserve de M. Grévy, Ce qui paraît bien établi, c'est qu' « il a étudié le dossier de cette affaire en grand avoué ». Par sa dignité, sa sagesse pondérée, son bon sens de juriste, son calme jurassien, M. Grévy était particulièrement apte à aplanir des difficultés internationales de celte nature.
M. Carnot, qui, si complètemeni, et avec une dignité si haute, s'est acquitté de tous les devoirs de sa charge, a eu, dans la politique extérieure de la France pendant sept ans, un rôle indéniable. C'est de 1887 à 1894 que se sont préparés et accomplis les deux grands faits qui ont consommé l'œuvre de notre relèvement, l'alliance francorusse et l'établissement entre la République et le Saint- Siège de relations fondées sur une mutuelle confiance. Le rôle de Carnot n'a pas été seulement passif; ce n'est pas seulement sa tenue morale qui a valu à la République le respect de l'Europe et l'adhésion de Léon XIII. Il a encore été l'ouvrier actif de cette politique, dont l'effet immédiat a été d'asseoir la République française, de lui rendre sa place dans le monde, de faire d'elle une puissance à la fois redoutable et pacifique, conservatrice autant que libérale. L'union avec le grand empire du Nord devait assurer à la France la paix avec la dignité extérieure; l'union avec la puissance morale de la papauté devait prouver à l'intérieur la pacification des esprits. Cette double union, M. Carnot l'a comprise, désirée, scellée, et répétons qu'il a eu dans celte œuvre sa grande part d'action personnelle. Rappelons que l'alliance résulte d'un échange des signatures des deux chefs d'État. M. Goblet s'élevait, en 1894, contre u cette entente diplomatique qu'on a voulu faire résulter d'un échange de télégrammes où ne figurait aucun contreseing ministériel et à laquelle le Parlement n'aurait été associé en aucune façon. Si bien, ajoutait-il,
que mainlenaiil encore nous ignorons où nous en sommes à cet égard. Si nous en croyons certaines révélations récentes, il semble que le gouvernement ne serait pas beaucoup plus avancé qire nous. Il faudrait, pour comparer ce qui se passe dans notre diplomatie, remonter non plus même à la monarchie constitutionnelle, mais encore à l'ancien régime. Et ces questions si graves, dans lesquelles nos plus grands intérêts sont engagés et dont on tient le Parlement systématiquement à l'écart, seraient aujourd'hui le secret du Président. Je crois qu'on ne peut appeler un pareil régime le gouvernement du pays par le pays. » Il y avait incontestablement quelque exagération dans ce rapprochement entre M. Carnot et Louis XV entretenant un cabinet sécréta l'insu du duc de Choiseul. Mais il est cependant certain que, dans ces négociations d'une importance primordiale pour le pays, M. Carnot n'a pas observé cette passivité à laquelle certains publicistes entendent condamner l'exécutif républicain. Sur le Pothiiau, à Gronstadt, M. Méline signalait à la reconnaissance du pays (( VacVion personnelle et décisive du chef de l'État ».
Le nom et l'image du président Faure resteront attachés, dans la conscience populaire, à cette alliance russe que Carnot avait eu la haute et rare fortune de sceller. Par son aisance, sa bonne grâce, par un respect éclairé des meilleures traditions françaises, il a su faire aimer par les gouvernements étrangers la France que Carnot avait su faire respecter. C'est lui qui a prononcé les paroles solennelles qui, mieux que par un message, apprenaient officiellement au pays le fait acquis de l'alliance.
L'histoire dira peut-être un jour si le maintien au quai d'Orsay, pendant une longue période de sept ans, du ministre des Affaires étrangères auquel nous avons tout à l'heure fait allusion, ne fut pas dû au président Loubet; si, pendant la même période, ce président n'a pas collaboré avec ce ministre de son choix à la direction de la politique étrangère ; si cette influence ne s'est pas visiblement manifestée lors des visites à Paris du roi Edouard VII et des souverains italiens ; si les rela-
lions personnelles nouées entre les chefs d'Etat dans ces occasions solennelles ont été indifférentes au succès des négociations tendant à réaliser le système d'alliances dont nous avons parlé ^ Nous pouvons dès maintenant retenir ce fait qu'une opinion presque unanime a attaché une importance considérable à ces entrevues du Président de la République avec les chefs d© certains pays voisins; or nous vivons sous le régime de la souveraineté de l'opinion, elle a sur la marche des institutions une influence qu'il serait puéril de nier. En transmettant ses pouvoirs à son successeur, M. Loubet pouvait se féliciter d'avoir « travaillé à maintenir et développer les sympathies que la République avait gagnées au delà des frontières ».
Lorsqu'il fut appelé, en pleine affaire marocaine, à la première magistrature de -l'État, M. Fallières se déclarai! lui-même très neuf dans les questions extérieures. « Il n'interviendra, dit un historien, que pour approuver les décisions prises,' pour assurer aussi pendant la crise ministérielle l'unité et la continuité de notre] politique. Cette intervention, pour être limitée, n'en était pas moins nécessaire et devait être utile. M. Fallières ne pouvait faire plus. Il était prêta remplir son devoir tel que les circonstances le lui traçaient ^ »
Nous sommes encore beaucoup trop près des événements pour avoir une idée du rôle joué à une des périodes les plus graves de notre histoire par un président de la République qui a été un président du Conseil et un ministre des Affaires étrangères tout particulièrement estimé de l'Europe. Rappelons toutefois que,dans les premières heures de l'agression allemande, ce futle Président de la République qui écrivit personnellement
1. Le 11 septembre ]90(i, le Président de la République répondait à un général danois qui lui apportait le salut du roi Christian: '< J'ai l'honneur de connaître la plus grande partie de ses enfants et de ses petits-enfants. J'éprouve, chaque fois que je les revois, une nouvelle et profonde joie. » Il n'est pas inditïérent, au point de vue des relations extérieures, que le Président de la Républi(iue ait aussi des relations personnelles avec les chefs des États étrangers.