Tardieu, Algésiras, p
à George V pour lui demander quelle serait Tattitude de la Grande-Bretagne. On n'a pas oublié la réponse du roi, qui était faite pour attrister les cœurs français : il n'y avait pas d'alliance franco-anglaise; il y avait eu seulement quelques conversations d'état-major et rien de plus. La flotte anglaise protégerait éventuellement les côtes françaises contre une attaque de la flotte allemande. Ces lettres démontrent les hésitations de la politique anglaise jusqu'à la dernière minute ; et maintenant que la violation de la neutralité belge, qui était un crime et aussi une faute, a déchaîné contre l'Allemagne la force anglaise, il faut se féliciter qu'il y ait eu en France un représentant assez haut placé pour correspondre directement avec le roi, et fournir ainsi devant l'histoire la preuve irréfutable dos intentioMS pacifiques de l'Entente. Le Président de la République, que l'opinion rend responsable d'une politique dé4;erminée, prétendra à juste titre avoir la direction de la politique; là où la responsabihté ne suppose pas l'autorité, elle l'engendre. L'historien de l'avenir devra se demander s'il n'y a pas eu quelquefois, en matière de . relations extérieures, une « politique de l'Elysée ».
Ce n'est pas dans tous les cas, comme serait tenté de le croire un critique trop facilement dédaigneux, un usage indifférent que celui des visites des chefs d'Etat : elles préparent l'accord des diplomaties, elles le consacrent lorsqu'il a été réalisé, elles l'annoncent solennellement au monde, elles le confirment lorsqu'il peut paraître ébranlé ; il est telles circonstances où la certitude qu'elles donnent de la permanence des arrangements conclus tranquillise l'opinion alarmée; peu importe d'ailleurs ce qu'ils se disent ou ce qu'ils ne se disent pas, une simple poignée de mains échangée entre chefs d'Etat prend dans certaines conjonctures une signification politique dont on ne peut nier la valeur ; la portée d'une entrevue peut provenir précisément du désir ressenti par des tierces puissances qu'elle n'ait pas lieu. En temps normal, les visites de chefs d'État accroissent enfin la cordialité des sentiments entre les nations et demandent aux acclamations popu-
laires la consécration des ententes élaborées dans 1& secret des chancelleries. Les voyages du Président de la République ne sont pas, on le voit, une partie négligeable de ses fonctions. Et nous ne parlons que pour mémoire de la part que le président de la République peut prendre par ce moyen dans le développement du commerce et de l'industrie nationale. Par leur affabilité, par les relations amicales qu'ils ont su nouer avec la plupart des chefs d'État de l'Europe, les derniers^ présidents de la République ont créé en F'rance ur^ courant de visites souveraines comme jamais il ne s'en était produit. Et les étrangers, encouragés par ces déplacements royaux et princiers, sont venus chez nous en grand nombre, ontfait de larges dépenses et des achats considérables d'objets de luxe. Il eet donc permis d'attribuer à la bonne grâce et à la politique personnelle de nos présidents un accroissement de nos exportations et par conséquent de la richesse de notre pays.
Le Président de la République a joué, on le voit, comme chef suprême inamovible de la politique étrangère, un rôle utile et même indispensable. Nous n'avons^ cependant pas signalé sa fonction la plus importante : fonction de continuité et d'unité dans l'action : il doit maintenir la tradition au milieu des changements des ministères ; il doit aussi veiller à l'unité d'action entre ses ministres, et notamment à la concordance des efforts militaires et des efforts diplomatiques.
L'institution de la présidence de la République a rendu des services ; elle pourrait en rendre de plus considérables, sans pour cela qu'il soit nécessaire d'engager la procédure peut-être dangereuse delà revision constitutionnelle : il suffirait que le chef de l'État se sente soutenu et encouragé dans la voie de Vaction par l'opinion publique. Que sa personne apparaisse davantage, qu'il soit un « être humain » , comme le disait au Congrès américain le président Wilson, cela ne signifie pas nécessairement qu'il tende à dominer le pays : cela indique surtout qu'il est prêt à le servir efficacement. Il faudra peut-être lui élargir cette faculté de servir son pays en élargissant l'origine de ses pouvoirs : sans aller jusqu'au
suffrage universel, sans vouloir recommencer l'expérience de 1848, on pourrait le mettre à même de servir son pays en le faisant élire par les « notabilités du suffrage universel », par les électeurs actuels du Sénat *►
I 4- — Le ministre des Affaires étrangères.
Il est très rare que le chef de l'État s'occupe des détails des relations diplomatiques d'un pays ; il se borne à s'intéresser à leur direction générale, et s'en remet pour le détail au ministre des Affaires étrangères.
Le choix du ministre des Affaires étrangères, à raison de l'importance capitale, de l'exceptionnelle difficulté et du caractère spécial de son rôle, devrait être considéré comme un des actes les plus graves du président de la République.
L'importance de son rôle est à raison même de l'importance de la politique étrangère d'un grand pays.
La difficulté de ce rôle découle de la multitude de connaissances et de la variété des aptitudes nécessaires pour le remplir. Le ministre des Affaires étrangères doit connaître l'histoire, la géographie, l'économie politique, le droit international; il doit être familier avec les institutions, les traditions, les sentiments, les intérêts» le personnel politique de tous les États; il doit suivre pas à pas leurs évolutions dans les sens les plus divers afîh de ne pas être surpris de leur répercussion sur le& relations avec la France ; en même temps, il doit avoir les yeux constamment fixés sur la France elle-même, sur l'état de ses forces militaires et maritimes, de ses finances, de ses entreprises coloniales ; il doit se préoccuper d'éclairer et de guider l'opinion du Parlement, du public, delà presse, etc. Il est comme un organiste devant un instrument aux touches innombrables et où la moindre fausse note peut avoir les répercussions lesplus graves.