‹ Démocratie, et politique étrangèreChapitre 42 sur 134 · Sic notre réponse à l'enquête ile la Revue des Français · texte numérisé non relu

Sic notre réponse à l'enquête ile la Revue des Français

Les responsabilités clans ces matières si complexes doivent être assumées dans la plupart des cas par le ministre seul. Qu'il ne s'attende pas à recevoir des directions du Parlement, nous le savons; d'autre part, l'extrême complication de la vie politique actuelle ne laisse pas aux autres ministres absorbés par la gestion de leur département, et peut-être paralysés par une timidité due à Tincompétence, le temps ni le désir de s'occuper des affaires de leur collègue : c'est seulement dans des cas exceptionnels que le cabinet dans son ensemble s'occupe des questions diplomatiques.

On dira sans doute que le ministre est assisté de bureaux qui contiennent un personnel d'élite, et nous n'y contredisons pas. Nous faisons seulement remarquer que la fonction minima du ministre, qui consiste à maintenir l'unité d'action dans des rouages aussi importants et aussi complexes, n'est pas loin d'être écrasante. Mais c'est là le rôle de tous les ministres, quel que soit le département qu'ils aient à diriger. En outre, le ministre d^s Affaires étrangères se différencie de ses collègues en ce que, personnellement, il est appelé à faire des opérations techniques. Le régime parlementaire a été déflni : le gouvernement du pays par un comité d'ama-leurs ; des hommes politiques, que rien ne désignait particulièrement à ces hautes destinées, sont appelés à diriger les ministères les plus divers. Ce système peut être parfaitement défendu : le rôle du ministre est d'imprimer à son département une direction très large, inspirée de vues élevées, en conformité avec la volonté souveraine du pays. A cette fonction, l'homme politique, pourvu qu'il ait la culture générale suffisante, l'homme d'État, dans 1« sens véritable de cette expression, est mieux préparé qu'un fonctionnaire, habitué à obéir plus qu'à commander, à exécuter des ordres plus qu'à prendre des initiatives, et dont l'horizon intellectuel peut être rétréci par les limites de la fonction; le ministre dirige de haut, tandis que les affaires journalières, pratiques, techniquesde son déparlementsont conduites par ses subordoanés professionnels. L(î ministre de la Justice n'a pas besoin d'être un jurisconsulte éminent; il n'a

pas à rendre des arrêts (sauf com» président du Tribunal des conflits) ; le ministre de la Marine peut être un avocat ou un commerçant: il n'est pas appelé à mettre en action une flotte; la stratégie, la tactique, la -discipline sont assurées par des agents techniques spécialisés ; le ministre des Travaux publics peut être parfaitement incapable de diriger en personne la construction d'un pont, ou bien de reconnaître un bon mortier. Au contraire, le ministre des Afl'aires étrangères est appelé à faire lui-môme et personnellement du travail technique, de Vexpert ivork. 11 peut dicter lui-même <les dépêches ; il peut conclure de ces accords, de ces arrangements dont nous avons parlé, et qui, sous sa seule signature; précisent les prétentions et les intentions de la France ; il peut rédiger lui-même ces documents ; il peut aussi se faire assister ou bien les faire rédiger par ses agents professionnels. Mais il y a une partie de ce travail essentiellement technique qu'il est bien obligé d'assumer lui-même : lorsque l'ambassadeur d'Allemagne se rend au quai d'Orsay, il est introduit directement dans le cabinet du successeur de Talleyrand ; et celui ci est tout seul, sans conseiller, sans guide, sans souffleur. C'est le ministre des Afl'aires étrangères qui, face à face avec l'ambassadeur, tient ces conversations confidentielles desquelles peuvent dépendre la direction de la politique du pays et le sort des nations. Qu'un ministre, devant la commission sénatoriale, affirme qu'il n'y a pas eu de convention sur un point donné, et que cette convention soit retrouvée dans un fond de tiroir avant qu'il revienne à son ministère : «ela n'a que des inconvénients relatifs. Une affirmation de ce genre serait plus grave si elle était faite au représentant d'une autre puissance. Le ministre des Afl'aires étrangères doit savoir. Thiers s'en rendait bien compte, lui qui prétendait, avec quelques titres, à l'universelle compétence. Il disait de. Dufaure : « Il peut être président du (Conseil, mais non pas ministre des Affaires étrangères : il ne sait pas dans quelle direclion coule le Danube! »

Je ne prétends pas que tous les ministres des Affaires

étrangères, depuis la présidence de M. Tliiers, aient eu^ quoique connaissant la direction du Danube, une valeur intellectuelle supérieure à celle de Dufaure. La fonction a pu paraître un peu haute pour certains de ses titulaires. Il y a eu peut-être quelques choix inspirés par des motifs étranges, tels que le désir de rendre libre une haute fonction administrative que désirait un candidat très appuyé. Il y a aussi un certain snobisme dans le personnel politique de la démocratie : des hommes politiques que leur passé ne désigne pas k cette fonction ambitionnent de causer directement avec les ambassadeurs et d'envoyer des dépêches dans les capitales ^ En dépit de défaillances inévitables, quoique nous n'ayons pas le recul nécessaire, nous pouvons affirmer dés maintenant qu'il y a eu quelques ministres de la troisième République — Decazes, Freycinet, Hanotaux, Delcassé, Briand, d'autres encore — dont la gestion n'a certes pas échappé à la critique, mais qui, devant Thistoire, n'apparaîtront peut-être pas comme les indignes successeurs des Pasquier, des Chateaubriand, des Guizotet des Thiers, et qui, dans tous les cas, peuvent heureusement supporter la comparaison avec le personnel ministériel des monarchies européennes.

Le ministre des Affaires étrangères doit être compétent. Mais cela ne signifie pas qu'il doive appartenir k la « carrière ». C'est cependant ce dernier système qui est appliqué en Allemagne : et la pohtique étrangère de l'Empire n'est pas faite pour exciter l'admiration. Un agent excellent d'exécution peut être le médiocre chef d'un vaste département ministériel. Nous en avons fait l'expérience en France même. Lorsque Emile Ollivier dut ajourner son ambition de conserver la direction des Affaires étrangères, qu'il exerçait par intérim après la

1. Emile Ollivier, chargé de l'intérim des Affaires étrangères après la démission de Daru, se complut à la besogne et désira garder le portefeuille à litre définitif. L'empereur l'en détourna^ argumentant que les tâches sérieuses s'oflraient à l'intérieur tandis que la situation extérieure n'annonçait aucune difficulté : en mai 1870!

démission de Daru, il chercha dans la carrière un personnage qui lui rendrait son portefeudle moyennant compensation. Son choix se porta sur un des sujets d'élite du corps diplomatique, porteur d'un des grands noms de France, et qui s'était fait remarquer par la finesse de son esprit. Cependant le duc Antoine-Agénor- Alfred de Gramont, qui avait été un brillant ambassadeur à Vienne, devint un ministre des Atïaires étrangères assez ordinaire ; étranger au monde parlementaire, il chercha ses inspirations à la cour, dans le milieu des militaires et des hauts fonctionnaires ; c'est sous ces influences que, le 12 juillet, il envoya une dépêche pour réclamer, après le désistement d'Antoine de HohenzoUern au nom de son fils, une renonciation formelle du roi de Prusse... Par contre, M. Rouvier, qui était avant tout un financier émérite, apparat, pendant la crise d'Algésiras, 'comme un ministre des Affaires étrangères plus que convenable. La compétence exigée du ministère des Affaires étrangères est la compétence de l'homme d'État, non celle du fonctionnaire ^

A raison de l'importance de ses fonctions, le ministre des Affaires étrangères doit être choisi avec soin, et doit pouvoir être maintenu longuement en fonctions. Il faudrait, dans une certaine mesure, considérer ce ministère comme un ministère national, à l'abri des sautes trop brusques de la politique. L'instabilité de son titulaire est susceptible de nuire aux négociations internationales. Lorsque, en pleine crisemarocaine, la Chambre des députés renversa le ministère Rouvier, plusieurs délégués à Algésiras vinrent trouver M. Revoit et lui dirent : « Alors, c'est fini I Vous n'avez plus d'instructions I Nous faisons nos malles. » Ils avaient tort en théorie, parce que la France et la politique française sont permanentes; mais, en fait, la crise fit perdre une

1. Un savant illustre, dont l'œuvre constitue un des plus beaux fleurons de la couronne intellectuelle de la France, n'a pas ajouté à sa propre gloire eu dirigeant le quai d'Orsay. Il avait pris comme chef de cabinet, c'est-à-dire comme collaborateur immédiat, un philosoptie métaphysicien d'une grande distinction.

partie de l'avance que M. Rouvier avait eu grand'peine à prendre et que M. Bourgeois aura encore plus de peine à regagner. Au mois de février 1892, M. de Freycinet conserva le portefeuille des Affaires étrangères en dépit du changement de cabinet. L'ambassadeur de Russie lui avait dit : « L'empereur n'aime pas les nouveaux visages ; si vous partez, il mettra un temps assez long avant de se décider, » Les changements de ministère déconcertaient en effet quelque peu Alexandre ÏII^ et retardèrent la conclusion de l'alliance ^

On a tout dit sur « cette farandole échevelée de ministres qui se succèdent et passent devant nos yeux en courant les uns après les autres sur la scène. d'un théâtre, avec toutes les surprises, les quiproquos, lecoq-à-l'ûne et rimbroglio d'une farce comique ». Dans l'enqnôte sur l'affaire de la G'noko Sanga, trois ministres des colonies se déchargent les uns sur les autres : « Ce n'était pas de mon temps. » Il y a eu sept ministres des colonies depuis le début de l'affaire jusqu'au jour de l'enquête. — S'il y a eu une exception dans cette instabilité, un arrêt dans cette sarabande, ce fut en faveur du ministère des Affaires étrangères. Le ministre de l'alliance russe, M. de Freycinet, quatre fois président du conseil, treize fois ministre, tient le record de la longévité ministérielle avec dix ans et neuf jours ^. Mais M. Delcassé détient évidemment le record spécial d'un séjour ininterrompu au quai d'Orsay : du 28 janvier 1898 au 6 juin 1905, soit sept ans, quatre mois, et neuf jours. Le ministre des Affaires étrangères est chargé d'un, département particulièrement important; il accomplit personnellement une grande partie des opérations techniques de la diplomatie; il les accomplit, nous l'avons montré, en dehors du contrôle ou sous le contrôle purement nominal du Parlement, sous le contrôle également théorique du conseil des ministres^. Il est donc

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