‹ Démocratie, et politique étrangèreChapitre 69 sur 134 · ventôse an III, MonUeur du 30, p. 73i · texte numérisé non relu

ventôse an III, MonUeur du 30, p. 73i

d'une façon automatique et sans le concours des bonnes volontés. La pratique nous enseigne seulement que la direction des affaires extérieures d'une démocratie doit être confiée à des hommes choisis non point à raison de leurs passions, mais à raison de leur talent et surtout de leur caractère, et auxquels doitêtre laissée, avec la plus complète responsabilité, la plus large somme possible de liberté.

C'est toujours assumer une tâche ingrate que de défendre une solution moyenne et nuancée, située à micôte entre les sommets de la doctrine et les besoins de la pmtique. Une critique menée au nom des principes contre la conduite des gouvernants a toujours beaucoup plus de chance de plaire qu'une défense fondée sur les circonstances et le milieu dans lequel ces principes doivent être appliqués.

Je suis en effet obligé de conclure que la question des traités secrets n'est pas un problème de principe, mais une question de mesure dont la solution dépend, non point de l'élaboration d'un texte nouveau, mais de la sagesse des gouvernements et aussi du contrôle éclairé du Parlement et de l'opinion.

Que cette mesure n'ait pas toujours été très exactement observée par les gouvernants de la troisième République, cela ne paraît pas douteux. Il y a des souverains asiatiques qui ne se laissent jamais voir à leur peuple. Tout pouvoir îiime à s'entourer d'un mystère dont il attend un accroissement de prestige. Nos ministres n'ont pas toujours su échapper à cette tentation. Il serait facile de rappeler des circonstances où ils ont agi dans l'ombre au nom de la France, et se sont abstenus ensuite, sans nécessité apparente, de lui révéler la chaîne des événements. Il importe de protester contre ces traditions de mutisme, consei*vées par lous les gouvernements, à peine interrompues par des bribes de confidences à des oreilles officieuses ou quelques vagues déclarations sibyllines à la tribune du Parlement. Le pays ne consent à ignorer provisoirement la politique faite en son nom que s'il y a un intérêt véri-

table à la lui tenir, pendant quelque temps, cachée. Un gouvernement qui, systématiquement, voudrait imposer à un pays une direction contraire à sa volonté et à ses aspirations, commettrait une faute contre la démocratie et aussi une faute diplomatique. Même si cette direction était la bonne, elle serait inopportune tant qu'elle n'a pas l'appui du pays. « Nous savons, disait le prési* dent du Conseil le i"' mars 1912, que ce qui fait la véritable force, l'efficacité réelle et durable des conventions diplomatiques, c'est la consécration qu'elles trouvent dans les sentiments profonds des peuples.,. » L'homme d'État qui veut pousser le pays sur des voies nouvelles a pour premier devoir, dans l'intérêt même de son entreprise, de manœuvrer de telle sorte que le pays désire y être conduit.

Mais il ne faut rien exagérer, et croire que c'est toujours avec plaisir et par ambition personnelle que les ministres gardent le secret; il ne faut pas dire, comme on l'a fait, que les ministres planent dans les nuages afin de se faire passer pour des aigles, tandis qu'en plein soleil ils se découvriraient comme des oiseaux de moindre envergure. Il y a des cas où le secret est nécessaire.

Il importe de se tenir à égale distance des extrêmes : il ne faut pas considérer la politique étrangère comme une science hermétique^ réservée à quelques rares individualités initiées suivant les rites ; mais il faut aussi éviter de considérer tous les problèmes diplomatiques comme à la portée de tous et déboulonner bru' talement ceux qu'on avait érigés sur un piédestal.

Nous demeurons fidèles à l'idéal démocratique. Nous continuons à affirmer qu'au point de vue de la doctrine, la diplomatie doit être publique : ainsi elle sera plus démocratique. Cela ne veut pas dire d'ailleurs qu'elle sera meilleure ni qu'elle assurera mieux le maintien de la paix. Car nous ne devons pas nous faire d'illusion. Le problème important, ce n'est pas de savoir si la diplomatie sera publique ou si elle sera secrète, mais si la République aura une politique étrangère ou si elle n'en aura pas : c'est-à-dire, si elle aura vraiment un plan

diplomatique, délibérémenl établi, mûri avec rétlexion et poursuivi avec persévéran-ce. Restant sur notre terrain secondaire, nous disons qu'il est bien que la diplomatie soit publique, mais c'est là un idéal pour l'avenir, et il faut vivre dans le présent. Nous affirmons que rîdéal de l'avenir, c'est le règlement pacifique des conflits internationaux; et cependant, nous ne voudrions pas désarmer la France; il ne faut pas davantage la mettre en étal d'infériorité dans les luttes diplomatiques. Il faut tolérer le secret à condition qu'il soit exceptionnel, provisoire et régulier.

Toutes les théories politiques doivent être dominées par le sens de la relativité. Quelle folie criminelle ce serait de prétendre construire la vie nationale sans tenir compte des réalités extérieures, comme un particulier construirait sa vie sans tenir compte des obstacles et des embûches du sort, de la maladie et de la mort I II ne faut pas, sous prétexte de sauvegarder les principes démocratiques, sacrifier la France, qui est le plus puissant foyer de rayonnement démocratique ^

1. Démocratie control, National Review, février 1916; John Macdonell, K. C. B., Secret or constructivediplomacy, Confemporary Review, juin 1910; earl of Cromer, Democracy ond Diplomacy, Nineleenth Cenl iir y, in'm 1916, p. 1248; Gaston Jèze, les traités secrets, Revue du droit public, 1913, p. 313 ; Emile Bourgeois, la Démocratie française et les Traités secrets, Grande Revue, 25 janvier 1912; Philipp Marshall Brown, Democracy and Diplomacy, dans North American Review, novembre 1916, p. 691 ; Walter Lippmann, The Stakes of Diplomacy, 1915 ; M. Leroy, rÈre Wilson, la Société des nations, 1917.

Afin d'éviter des confusions qui se produisent encore au moment où s'impriment ces lignes, nous insistons sur cette idée que notre conclusion s'applique à la diplomatie secrète, mais régulière, conduite par le gouvernement responsable.

CONCLUSION DE LA PREWrÈRE PARTIE

Nous avons maintenant bien des éléments pour la solution de notre grand problème : faut-il démocratiser la diplomatie? Il s'agit de résumer et de conclure.

On se fait souvent de singulières illusions sur le progrès et sur l'évolution des peuples. C'est dans un monde qui s'enorgueillissait de sa civilisation qu'a éclaté la guerre, non seulement la plus meurlrière, mais encore la plus atroce et la plus sauvage de tous les temps. Nos pères de la Révolution avaient cru que, de la France démocratique, partirait un courant qui électriserait les peuples. Or, jamais les gouvernants nesont apparus plus forts qu'aujourd'hui; jamais les peuples ne furent plus malléables. Le constitutionnalisme qui prétend limiter nombre de monarchies de l'Europe continentale n'est qu'une apparence vaine, une fantasmagorie. Les fils de ceux qui frémissaient aux exhortations enflammées de Démosthène sur l'Agora se croyaient libres parce que, sans le consentement de la Boulé, leur roi importé ne pouvait leur demander un drachme ni supprimer un exploit dans une procédure. Mais ce monarque que la constitution mettait hors d'état de porter atteinte à l'honneur, à la fortune, à la liberté d'un citoyen grec, s'est trouvé assez puissant pour ruiner l'honneur, la fortune et la liberté de la Grèce; quelque misérable que soit l'excuse, certains neutres peuvent se dire que, si l'honneur baisse, la rente monte ; le roi de Grèce n'a même pas eu celle-là. Au ministre de Grèce notifiant au gouvernement de

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Sofia, aiï ii©»m de M. Veïïizelos, que k Grèce ne laisserait pas la Bulgarie écraser la Serbie, M. Radoslaroff put répondre : « J'ai des assuraiïces contpaires d'Athènes. » Ost par des- enlewtes directes, non pas même entre le^ gouverwernenlis, mais eri'tre l&s rois-, qu'ont étié décidés les sorts des peuples.

Petil?-on' im^aginer qu'on puisse disposer d'un peu}^l!e d'une faço-n plus absolue qaae ne l'a; faifc Ferdinand de Bulgarie ? La souveraineté du peuple, qui s'exerce d'une façon imparfaite et intermittente à Fintêrieur de rÉIal?, s'éclipse lorsqu'il s'agit de la pofitiq/u'e étrangèire. Le cocstitulio^nnalisme des monarehieS' de l'Europe co^ntinental'e (j'excepte FAngieterre, quiest véritabl'emient ma^ démocratie ayant à &a tête un roi, et les man'archies k^ tines, Ital're et Roumanie) est imprégné de« doctrines allemandes du droit divin, doctrines qui deviennent d'unie prétention comique pO'U'P des dynasties d'importation. Les rois p-rétenid'ent avoir devant Dieu la responsabilité des grands tomîroant s de l'histoire nationale.

G^est dans ce'Kte Europe, gouvernée de cette façon, que lesdirigeanPs de notre démocratie doivent dîélendre les intérêts de la France. Ne les désarmons pas. Nos soldats ont âû s'adapter aux conditions- de la guerre qui leur était faite: nos dipfomates doivent s'adapter à la diplomatie telle qu'eMie est. Autrement, c'est la défaite, sur les- deux terrains. Comm'e nombre armée conserve maligrè tout une générosité incoercible, notre dipl'omatie réservera son idéal, mais non* pas jusqu'à rendre la France dupe.

L'organisation diptomatique de la France doit être fondée sur c© fait que notre pays est une grunêe déniocra'Ule, c'est-à-dire à la foi's une démocratie et une grande nation'. C'est un dtes axiomes tes mieux établis de la science politique depuis Montescpiieu et Rousseau, que Fidéal' déraoeratique ne peut être réalisé que dans le cercle restreint des petits Etats, que le seu^i droit initern'atio'nal' suffî't à protéger et qui n'on'b pas de préoGcupa-tions extérieures, qoii ne sont en un mot que des d'éimocratieS'. ITne. grande nation comme la France, ayant à salisFaia'e à' des devoirs complexes, ne peut pas

se conlenler d'une organisation simple, en harmonie logique avec une seule catégorie de ses devoirs. La Suisse peut être fière du point jusqu'auquel elle a poussé la réalisation de l'idéal démocratique; mais elle n'a pas le droit de s'enorgueillir en se comparant à nous: sa population totale est celle de notre capitale; elle n'a pas notre passé, elle ne court pas les mêmes dangers que nous; et d'ailleurs elle s'est arrêtée à michemin dans la voie de la démocratisation de la diplomatie. Les États-Unis vivent, au point de vue de la politique étrangère, sous le régime d'une monarchie élective et temporaire, et cependant ils n'ont pas une Allemagne à leur flanc. Les propriétaires du navire ont le droit d'indiquer le port de destination ; mais, lorsqu'il est parti, le capitaine devient responsable de la navigation et il ne doit pas être obligé de consulter les passagers pour la solution de toutes les difficultés.

Un gouvernement issu du peuple s'inspirera toujours de ses intérêts, de ses sentiments, de ses aspirations et de ses traditions; en dehors du domaine des mesquines querelles intérieures, le gouvernement, qui est l'émanation de la démocratie, sera sa plus fidèle représentation. Il pourra même s'élever au-dessus de l'idée mesquine de la représentation d'une majorité électorale passagère pour prétendre justement représenter la nation elle-même, la grande personne morale d'une démocratie, avec ses devoirs et sa mission historique. Le chef de la démocratie ne risque pas d'être le gendre de l'empereur d'Autriche ou le beau-frère de l'empereur allemand : il ne sera pas exposé à trahir.

Il faut donc que la démocratie ait confiance aux chefs qu'elle s'est donnés, et pour cela qu'elle ne choisisse que des chefs en qui elle puisse avoir confiance; il ne faut pas qu'elle prétende les paralyser dans l'action par un contrôle minutieux, soupçonneux et de tous les instants. Lorsque le calme sera revenu (car il faut bien croire qu'il reviendra), nous ne devrons pas oublier quel a été l'orage. Nous devrons toujours penser que nous avons des voisins à l'appétit sans bornes et sans scrupules, que notre territoire est vulnérable et

que, par conséquent, le gouvernement doit être laissé en mesure de prendre lui-même, dans des circonstances délicates, le parti le plus conforme aux intérêts du pays.

J'ai décrit l'autorité très grande que détient le ministre des Affaires étrangères. J'ai rappelé l'exemple de la sorte de dictature exercée pendant sept ans, sur ce domaine, par M. Delcassé. Mais d'où lui venait cette autorité? C'est qu'à la fois le Parlement et le Pays lui faisaient confiance. Si x\I. X (je pourrais choisir bien des noms propres parmi les adversaires de ce ministre) avait été ministre à sa place, il n'aurait pas eu évidemment la même autorité. La presse et le Parlement n'auraient pas eu la même complaisance. La Chambre des députés se serait hérissée de questions. et d'interpellations. Le ministre n'a pas l'autorité d'un monarque : un vote du Parlement et il est renversé.

Je ne dis pas que notre attitude doive être simplement celle de l'optimisme satisfait. Il y a quelque chose à faire. L'expérience nous a montré certaines défectuosités.

Notre politique a parfois manqué d'unité ; nous avons signalé un certain défaut de concordance entre une politique étrangère singulièrement active et entreprenante et une politique militaire et navale dont le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle ne correspondait pas à la première. Il aurait fallu que l'unité de l'action du gouvernement fût assurée par son cjief. Dans l'histoire, toutes les grandes œuvres nationales ont été accomplies par un ministre qui, d'apcord avec le chef du gouvernement, a pris en main la direction des destinées du pays: Richelieu, Cavour, Bismarck. Je sais qu'à elle seule une réforme politique ne peut pas avoir la vertu de créer un grand homme ou de porter au premier plan celui qui se trouve dans le pays. Mais du moins pouvons-nous marquer sa place, et définir quelle devrait être sa fonction: cela peut se faire sans revision constitutionnelle. Je ne réclame pas, comme certains^ qu'il y ait un ministre unique, ayant sous son autorité^ comme le chancelier allemand, des collaborateurs su-

borrfonnés. Je^ voHdrais seuîe-menl qu^iX y eûfe toujours un premier rafnisEre- sans po-rtefemM'e, qui incarnerait les grandes responsabilités au gouvernement, assurerait l'unité d'action entre ses collègues, dont il serait appelé à contresigner les actes les pîus rraportants, et atténuerait, par son contrôle, l'autocratie et l'écrasante responsabilité du ministère des Affaires étrangères.

Je n'ose- p-as demander que l'on touche à la constitution de 1875. On vit à peu près dans une vieilPe maison; on prétend îa moderniser; des réparations maladroites amènent un êci-oulement général, et on se trouve al'ors, navi-é, devant des ruines i'rrépa râbles. Mais, si Ton y touchait, je voudrais que ce fût pour restaurer l'autorité et la responsabilité dans l*e gouvernement. Cette raissi^^i d'unification» dans la polrïique du pays pourraiii être remplie, concurremmeni. avec le premier ministre, par le Président delà Républiq-ue; notre plus haut magistrat pourirait aussi pncaîmer U'Cilkîmenl la tradition el la permanence. Ce n-e sont pas les pouvoirs qui lui manquent, mais Te pouvoir. II! faut lui en donner. Nous resterons fidèles aux intentions et à l'esprit des constituants de 1875, car, sur ce point, févénement a démenti leurs pi-é\nsions. Nous observerons égaferaent leur es^pi'it de sagesse et de Iransactio-n'. No>us ne chercherons pas, comme Lamiartine, à laisser « quelque chose à faire à la Pto-videnKîe 0; suivant le vieu'x conseil' du fabuliste, nous ne laisserons faire au Ciel que ce que nous n« pouTorts faire nous-m'êmes. Nous n-e nous précipiterons pas tête baissée dans les extrêm-es d'une prétendue logiique : nou's nous bomberons à élargir le coM'ège électoral du Président de la République : nous le ferons élire par le corps éîe^toral qui est aujourd'hui ceïui du Sénat. Il' awra ainsi une autorité suffisante sans être d^ngerewse.

J'ai toujours défendu, dans ma sphère modeste, les prérogatives du Parlem-enf, qoii sont un des éléments de ïa liberté politique. Je crois que sa colkboratioTi nécessaire avec le gouvernement recevra u*» appui précieux de 1» commission des Affaires étrangères du Sénat : cette assemblée permanente, dont! les pouvoirs

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n'expirent jamais entièrement, qur incarna la modératwn et l'a tradition, paraît tout natureirement désignée ponr s'attacher aux œuvres de Tongue haleine, eomme \e contrôle de la politique étrangère.

Il n'y a aucune amélioration possible sans progi'ès dans les mœurs. Qu'en matière de politique étrangère la Chambre marque de Ta discrétion, c'est parfait; mais de l'indifférence, c'est coupable ! En pleiiïe crise marocaine, nous avons Fa première infériorité àe- changer de président de la République : M. Faliiéres est élu trois jours après l'ouverture de la conférence d'AIgésiras, M. Loubet sort de fonction trente-trois jours après le même événement. Et à cette coupure, qu'amenait, dans une certaine mesure, le caractère inéluctable des règles constitutionnelles, la Chambre ajoute une coupure encore plus grave en renversant le ministre des Affaires étrangères, M. Rouvier, qui avait remplacé M. DeTcassé, renvoyé lui-même sur la demande de Guillaume If. C'est une manifestation incroyable d'indifférence en matière de politique étrangère. Il y a aussi une autre réforme nécessaire dans les mœurs. J'avoue que j "ai toujours été cho4:|ué par le passage qui tend à devenir de style dans les remerciements du nouvel élu à la pré^ sidenee de la République : il prend l'engagement de ne pas solliciter, au bout de sept ans, le renouvellement de son mandat. IT a l'air de considérer la première magistrature de l'État comme une bonne prébende dont ri usera, mais dont il n'abusera pas; if laissera la place à d'autres. Lai vérité, c'est qu'il faut considérer la présidence de la République commue un poste de devoir, où l'on est placé par la confiance des représentants de fa nation et où Ton doit demander à rester tant que Ton a conscience qu'on peut rendre des services, que l'on doit garder, comme une sentinelle, tant qn'bn n'est pas relevé. Je regrette sur ce point la déviation des règles de 1875.

Il faut donner plus d'autorité et de stabilité au gouvornement chargé de la direction de la politique étrangère, n faut conserver nos règles constitutionnelles relatives à cette direction. Tandis qu'il en est qui veulent

restaurer l'ancienne autoci'alie, d'autres prétendent démocratiser notre politique extérieure. Et pourquoi? Pour satisfaire une théorie, une opinion politique, sans se préoccuper des véritables intérêts de la nation. Peuton croire que notre politique étrangère aurait été plus avisée, plus habile, plus prudente, plus française, si à chacune des étapes de ses négociations, et avant d'aller plus avant, le gouvernement avait dû demander l'opinion du Parlement et des électeurs? Quel déchet d'initiative, de décision, de rapidité ! Et est-ce que les membres du Parlement, les électeurs de Ganhat ou de Forçaiquier, ont plus de connaissance, plus de science, plus de sang-froJd, plus de patriotisme que le Président de la République et les ministres? Restons fidèles à cette vérité, qui avait été si bien dégagée par les hommes de la Convention : le gouvernement de la démocratie doit gouverner, c'est-à-dire prendre les initiatives, diriger. La compétence ne doit pas être soumise à l'incompétence, et la science à l'ignorance. On prétend faire, passer, un grand courant d'air pur dans les vieux couloirs de la diplomatie; il n'est pas démontré que ces vieux couloirs en aient besoin; il n'est pas démontré non plus qu'on y arriverait en liant les mains à ceux qui ont la charge redoutable de défendre à Tètranger les intérêts de la grande démocratie française.

Nous ne devons pas nous laisser tromper par de fausses analogies entre la politique intérieure et la politique étrangère. Il est parfaitement exact qu'un grand nombre des abus et des imperfections de la société ancienne ont été guéris par une simple extension de la liberté et des principes démocratiques. Les privilèges oppressifs des classes ont disparu devant la démocratie, et on a pu supprimer bien des vices de l'administration ou de la politique, comme le népotisme, le favoritisme, la corruption..., par une simple application de la publicité et du contrôle démocratique. Et parce que la démocratie a abouti à une amélioration incontestable de la politique intérieure, on prétend l'appliquer à la politique extérieure, comme un remède propre à faire disparaître automatiquement

toutes les imperfections. C'est une erreur : il n'y a plus dans la politique étrangère de problèmes de classes, il n'y a plus que des problèmes nationaux; <i'autre part, il ne s'agit plus ici de ces grands problèmes de politique intérieure, qui ont à leur base une question morale et qui peuvent être tranchés dans leur principe grâce à ce seul instinct du bien et du mal qu'il faut bien reconnaître au peuple dans son ensemble. C'est 1res rarement que les problèmes internationaux présentent ce caractère, el, alors même qu'ils l'ont, le peuple n'a plus l'aptitude à les trancher, étant à la fois juge et partie. Le sentiment du bien et du mal ne suffît pas pour résoudre une question diplomatique: il faut avant tout une connaissance approfondie des circonstances et des faits de la cause.

Il y a des cas où le remède démocratique paraît indiqué : c'est lorsque le gouvernement conspire contre les vues du peuple, ou lorsque, par faiblesse ou pour tout autre motif, il inflige au pays une intolérable humiliation. M. Venizelos est en train d'appliquer le remède démocratique à la politique du roi Constantin. Mais ce sont là des cas exceptionnels, et qui ne se produisent que s'il y a un roi en face d'un peuple, non si le gouvernement se confond avec le peuple. D'une façon générale, les qualités nécessaires pour la gestion d'une bonne politique étrangère, — connaissance profonde des faits et de leurs répercussions, modération, tact, sang-froid, maîtrise de soi-même, vues perçantes sur l'avenir, faculté de s'élever au-dessus des événements et ce « coup d'œil européen » dont on faisait honneur à Melternich — ne sont pas de celles qui peuvent être créées par un procédé mécanique, comme l'extension du contrôle parlementaire. Démocratiser la diplomatie, a dit un Américain, ce serait recourir au vétérinaire parce que le médecin n'a pas donné entière satisfaction ^

On a le droit aussi de souhaiter une transformation

1. P. M. Browh, Democracij and Diplomacy (Norfh American HevieWy novembre 1916).

de la diplomatie, de la vouloir plus humaioe, plus idéaliste, plus généreuse.., et nous aurons à voir dans notre troisième partie ce qu'il y a au fond de ces rêvei» indécis : mais ce ne sont pas des résultats réalisables par Teffort unilatéral d'une nation, et dans tous les cas «on ne les obtiendra , pas par un simple remaniement de la machinerie politique. Nous pouvons appliquer «ux ins^titutions politiques en .général, à la démocratie en particulier, la parole -d'Helvétius : « Si Ton veut aimer l'ilaumanité, il faut peu attendre d'elle. »

C'est dans ces conditions que je réponds nettement au problème que je m'étais [posé : Non, il ne faut pas, dans l'intérêt de la démocratie, démocratiser la diplomatie, comme le réclament des démagogues iLmpi*udents. C'est le gouvernement, c'est le pouvoir exécutif, qui esît, qui reste le premier organe, le premier représentant de la démocratie dans sa politique extérieure.

DEUXIÈxME PARTIE

La guerre, c'est encore la politique étrangère, continuée, comme Ta dit Clausewilz, les armes à la main. Elle est menée parles soldats, mais commencée et conclue par la diplomatie. « Les traités, disait Napoléon à Talleyrand, ce sont les diplomates qui les signent, ce sont les militaires qui les font ! » Une guerre heureuse facilite singulièrement la tâche des diplomates, mais les diplomates peuvent contribuer par leurs combinaisons au succès de la guerre. Les sommets de l'histoire des peuples sont -marqués par la concordance d'une diplomatie heureuse et d'une force militaire impressionnante; c'est l'époque d'Elisabeth, de Louis XIY, de Moltke et Bismarck, C'est l'armée qui donne le crédit sur lequel la diplomatie fonde ses opérations. Cette seconde partie est donc la suite logique et nécessaire de la précédente : la démocratie n'est capable d'avoir mie politique étrangère que si elle peut, non seulement suivre une diplomatie, mais encore soutenir une guerre.

SOMMA.IRE

SECTION I La démocratie est-elle pacifique?

Vues théoriques. — Vues historiques. — La démocratie américaine a-t-elle été véritablement pacifique? — La Révolution française. — L'illusion de la paix durable par la démocratisation de l'Allemagne.

SECTION II

Aptitude de la démocratie à préparer et à soutenir la guerre.

§ l.j— La démocratie et la préparation de la guerre: a) La dé- Imocratie tournée vers les réformes sociales; b) La démocratie n'aime pas à prévoir ; c) La démocratie et l'esprit militaire. § 3. — La démocratie et la conduite de îa guerre.

La démocratie est-elle apte à faire la guerre ? C'est un problème qui se présente sous un double aspect : i^ la démocratie est-elle, plus ou moins qu'un autre régime politique, portée à faire la guerre ? 2° est-elle capable, toutes choses égales d'ailleurs, de soutenir une guerre qu'elle a engagée ou subie ?

Joseph-Barthiîlemy. 17

SECTION I

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