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LA DÉMOCRATIE EST-ELLE PACIFIQUE

Et d'abord, est-ce que les institutions démocratiques favorisent la paix internalionale ? On est très généralement porté à le croire; je l'ai moi-même écrite Je suis encore disposé à l'admeltre. Mais la science politique ne connaît pas de dogmes. Elle ne connaît que des thèses ; et la démonstration scientifique de celle-ci n'est pas si facile à administrer que semblent le croire certaihs adeptes enthousiastes delà démocratie: a Supprimez, s'écrient-ils, les rois et les nobles et vous aurez la suppression de la guerre ! »

Certes, avec le pur raisonnement abstrait, on arrive ou plutôt Ton croit facilement arriver à faire triompher sa cause : on affirme, comme un phénomène logique, la concordance de l'absolutisme et des tendances agressives d'une part, de la liberté politique et de la volonté pacifique d'autre part. Les nations libres, dit-on^ sont attachées à la paix, pour bien des raisons psychologiques, mais aussi pour ce motif que le peuple y fait entendre sa voix et qu'il ne se résigne qu'à la dernière extrémité aux horreurs d'une guerre dont il est la première et inévitable victime. Au contraire, les pays soumis à l'absolutisme sont, par là même, livrés à l'égoïsme dynastique, qui, plus tôt ou plus tard, est fatalernent destiné à devenir guerrier : au peuple sevré de liberté, le souverain prétend donner, comme compensation, la viande creuse de la gloire des armes ; les dynasties anémiées se retrempent dans un bain de sang humain et les guerres sont souvent entreprises par des princes qui y cherchent des colonnes glorieuses pour étayer leur trône chancelant. 11 ne faudrait pas beaucoup solliciter rhistoâ*e pour qu'elle fournisse à cette thèse

1. Les Inslitulions politiques de l' A llemagne contemporaine, p . 20. Cf. la critique de cette thèse par M. d'Eichthal à rAcadémie des Sciences morales, Recueil, 1916, t. I, p. 404.

des arguments en apparence décisifs. Dans le régime monarchique, les considérations personnelles sont déterminantes ; et souvent, les plus grandes guerres ont été décidées pour de petites causes : le cardinal Wolsey, ministre d'Henri VIII, lance rAngleterre dans une guerre contre la France, espérant que Charles-Quint lui ferait ceindre la tiare. A plusieurs reprises, la paix de l'Europe a dépendu du caprice d'une femme : de Mme de Maintenon, de la duchesse de Marlborough, de Mme de Pompadour. Louvois, ayant été rabroué par Louis XIV après une discussion au sujet de la dimension d'une fenêtre, s'écria « qu'il lui susciterait une guerre telle qu*il lui ferait avoir besoin de lui et laisser là la truelle. Il ne mit guère à tenir parole, ajoute Dangeau. Il enfourne la guerre par l'affaire de la double élection de Cologne; il la confirme en portant les flammes dans le Palatinat. » C'est l'empereur allemand qui partage avec l'empereur d'Autriche la responsabilité écrasante d'avoir déchaîné sur le monde l'épouvantable fléau de la guerre actuelle ; on peut relever aussi, dans les petites causes du cataclysme, l'impatience d'un prince héritier avide de régner et désireux de jouer un rôle dans une guerre « fraîche et joyeuse ». Dans des proportions plus mesquines, le roi Ferdinand de Bulgarie est une des plus parfaites incarnations de ces êtres néfastes qui brûlent de se constituer une gloire personnelle, dût la réalisation de leurs projets ambitieux faucher toute une génération. Il n'est pas douteux que la forme monarchique a été très souvent la cause immédiate de la guerre ; l'absolutisme allemand a déchaîné l'incendie d'août 1914, qui n'est pas encore éteint. C'est un argument particulièrement impressionnant.

Toutefois, il ne faut pas l'isoler de l'ensemble des événements, le généraliser, l'exagérer. Tout absolutisme n'est pas nécessairement guerrier : si l'absolutisme allemand a allumé le conflit, l'absolutisme russe a fait» pour l'apaiser, des efforts qui, en dépit de leur inutilité finale, appellent la reconnaissance du monde. El enfin l'histoire n'absout pas complètement les démocraties du reproche d'avoir, elles aussi, provoqué des guerres.

Democracy means peace : « Démocratie signifie paix. » C'est la devise de l'Union anglaise pour le contrôle démocratique de la politique extérieure. C'est une de ces formules heureuses qui frappent Timaginalion du public. Son éclat faiblit à la lumière de Thistoire. 11 y a près d'un siècle et demi, un parti l'invoquait au berceau de la République américaine. Comme Hamilton, Madison et Jay recommandaient aux colonies affranchies de s'unir en confédération afin d'éviter les guerres inévitables entre États indépendants, leurs adversaires ripostaient par la formule qui vient d'être rajeunie: « Les démocraties ne font pas la guerre. Le génie des républiques est pacifique. L'esprit du commerce tend à adoucir les mœurs des hommes et à éteindre entre eux cette humeur violente qui a si souvent produit la guerre. Des républiques commerçantes... ne seront jamais disposées à s'entre-détruire par des dissensions ruineuses. Elles seront gouvernées par leur mutuel intérêt, elles cultiveront un espritde concorde et d'affection mutuelle. »

Dans le Fédéraliste (lettre IV), Hamilton s'élevait avec vivacité contre les illusions que pouvaient faire naître ces conceptions théoriques. Ce n'est pas la raison qui est la maîtresse des événements. Les considérations de justice, qui sont la base et la raison d'être de la démocratie, ne jouent qu'un faible rôle dans l'histoire du monde. Ce qui l'emporte, ce sont les passions du moment et les intérêts immédiats. Les démocraties elles aussi sont gouvernées par des hommes : elles ne sont pas plus exemptes que les rois des aversions, des prédilections, des rivalités, des désirsinjustesde conquêtes. Lesassemblées populaires ne sont pas soustraites aux impulsions de la colère, du ressentiment, de l'envie, de la cupidité; on a cru que le commerce supprimerait la guerre : il n'a fait qu'en changer les causes ; il y a eu autant de guerres inspirées par la passion des richesses que par le désir de conquête, de gloire, de puissance et de domination. Les mêmes motifs qui ont fait verser à.diverses

1. Titre d'un recueil constitué postérieurement à la composition des études qu'il réunit.

reprises tant de sang à toutes les nations de l'univers se retrouvent dans les démocraties. Hamilton pouvait invoquer à l'appui de son raisonnement le meilleur guide des opinions humaines : l'histoire.

Sparte, Athènes, Rome et Carthage étaient des démocraties. Deux d'entre elles, Athènes et Carthage, semblaient avoiruneraisonsupplémentaired'être pacifiques: c'étaient des républiques commerçantes. Cependant, elles furent aussi souvent engagées dans des guerres ofîensives et défensives que les monarchies du monde antique. Sparte était un camp discipliné, caporalisé, dirions-nous aujourd'hui, une vasle caserne. Carthage, république commerçante, engage la guerre qui la conduit à la ruine; Annibal pousse ses armées au cœur de l'Italie et jusqu'aux portes de Rome. Rome est insatiable de conquêtes; le peuple romain pousse au pillage qui le dispenseHemporairement des impôts ; parce qu'on appelle « impérialisme nia politique d'expansion agressive, on est porté à croire qu'elle suppose l'existence d'un empereur. Cependant, c'est bien la république qui a inauguré l'entreprise de conquête mondiale. C'est Lucullus {73 av. J.-C.) qui, comme l'a mis en lumière M. Ferrero, « a introduit une nouvelle conception dans la politique romaine, l'idée de l'impérialisme agressif ». A l'époque de la bataille dePydna(i68 av. J.-C), le Sénat et l'aristocratie travaillèrent à répandre dans le peuple l'idée d'une ascension rapide de la répubhque par la force des armes. C'est « l'empereur ^) Auguste qui essaie de résister à « l'impérialisme » et de lutter contre le courant qui amène la guerre des Parthes. Caton était dédaigneusement regardé comme un « petit Romain ».

La démocratie athénienne n'avait rien de particulièrement pacifique. Périclès, qui peut être considéré comme le plus illustre de ses hommes d'État, s'efforçait de développer dans le peuple les instincts belliqueux. On pourrait trouver chez les politiques grecs une apologie de la guerre olîensive et un dédain de toute moralité dans les relations internationales, dignes de Treitschke. « La guerre, écrit Aristote, est à propre-

mcnl parler un moyen d'acquisilion qui doit être employé contre les animaux sauvages et contre les races inférieures d'hommes, qui, quoique désignées par la nature pour nous être soumises, ne veulent pas se soumettre; ainsi, une guerre de cette sorte est juste par nalure*.» Et ailleurs le même philosophe enseigne avec ingénuité qu'il est désirable d'être toujours du côté du plus fort 2.

Les républiques plus modernes ne sont pas sans reproches au point de vue des relations internationales. L'ambition arrogante de Venise a causé des guerres nombreuses, jusqu'au jour où cette république orgueilleuse fut contenue par la Ligue de Cambrai. Les provinces de Hollande tinrent leur place dans la plupart des guerres de l'Europe, disputèrent aux Anglais l'empire de la mer, furent les ennemis les plus implacables de Louis XIV. L'AngleteiTe n'a pas été plus pacifique sous Cromwell que sous les rois.

On trouvera sans doute que ces exemples sont empruntés à un passé bien lointain; on a une tendance assez générale à croire que l'humanité a évolué profondément depuis les temps d'Aristote et de Lucullus, même depuis l'époque de Metternich et de Kaunitz. Sans doute, la guerre actuelle a jeté un vent singulièrement froid sur cette illusion du progrès moral de l'humanité : elle ne l'a pas détruite. Cependant, Thisloire montre qu'il n'y a pas une différence fondamentale entre les démocraties de l'antiquité et les démocraties contemporaines. La politique étrangère de la grande république américaine vient précisément d'être l'objet d'une étude d'ensemble 1res attachante: c'est celle que le professeur Cari Fish, de l'Université de Wisconsin, vient de publier sous ce titre: American diplomacy. Les conclusions de l'ouvrage sont n^ettement favorables au contrôle de la démocratie sur la diplomatie : « L'élément de contrôle de notre diplomatie, dit-il, a été le peuple, et si, dans l'ensemble, notre

%. Met., I, 4, 11,

politique nous a procuré ce dont nous avions besoin, et l'a fait sans friction inutile, c'est une justification de notre démocratie et un argument en faveur de la démocratie en général. » Cependant, cet éloge de la diplomatie démocratique ne prétend aucunement se fonder sur l'affirmation que cette diplomatie aurait été <;onduite par un idéal élevé, inspirée par une volonté spéciale de moralité, ou préoccupée enfin du maintien de la paix internationale. Dans des termes que ne désavouerait pas un diplomate de la vieille Europe monarchique, l'auteur loue simplement la diplomatie de rAniérique de lui avoir donné what they wanted : ce dont elle avait besoin. Son premier besoin était Tinterdiction aux puissances européennes d'acquérir des territoires ou d'intervenir à un titre quelconque dans le Nouveau Continent; ce résultat a été atteint par le triomphe de la doctrine de Monroë ^ — Son second bef>oin était l'acquisition de nouveaux territoires; il a été satisfait par une série d'annexions pacifiques ou violentes : annexion de la Louisiane, du Texas, de TOrégon, de la Californie, de l'Alaska, des Philippines, enfin annexion, plus ou moins déguisée, de Cuba. — Son troisième besoin enfin a été d'obtenir une reconnaissance parfaite des droits des neutres, de façon à pouvoir continuer son commerce dans le cas d'une guerre où elle ne serait pas elle-même engagée; la lutte qu'elle a poursuivie en ce sens au cours du dernier siècle, surtout contre l'Angleterre, elle l'a continuée, par la diplomatie, au début de la guerre, contre les deux groupes de belligérants; elle la reprend parla guerre, dans la seconde partie de la guerre, contre les empires du Centre, qui ont violé contre elle toutes les lois écrites et non écrites. — Ces trois objets ainsi dégagés par 1© professeur Fish sont parfaitemenl légitimes, maisiln'en est aucun qui corresponde à un idéal démocratique de paix internationale ; ils sont la simple manifestation de l'égoïsme national; les méthodes diplomatiques em-

1. Moreton Frewen, The M&nroë Doctrine <md iht greal War^ dans Nineleenih Certlary, février 1916.

ployées pour les atteindre sont celles qui sont en honneur dans les monarchies. Manille est annexée pourle molif, digne de la plus vieille diplomatie européenne, que les États-Unis ont besoin d'une station de charbon ; les Samoa sont partagées; Roosevelt établit une sorte de protectorat sur Panama sous le prétexte d'y maintenir l'ordre. C'est une diplomatie qui n'a rien de particulièrement pacifique ou de spécialement conforme à un idéal démocratique ^

Dans toutes les grandes déterminations diplomatiques de l'Amérique, on remarque cependant le souci de se justifier par d'autres motifs que la poursuite d'intérêts purement américains : la politique étrangère des États- Unis est toujours inspirée de préoccupations morales. L'enthousiasme populaire pour la guerre de Cuba s'explique en grande partie par la conviction que le but principal en était de mettre fin au mauvais gouvernement de cette île, d'abolir les pratiques cruelles du général Weyler, et que c'était, pour la grande Amérique, une obligation morale d'intervenir comme champion des droits de l'humanité. Sans doute, les ennemis de l'Amérique ne manquent pas d'insinuer que ses convictions morales coïncident généralement avec ses intérêts : mais n'est-ce pas le premier devoir de la diplomatie de se préoccuper des intérêts nationaux? Sous l'impulsion énergique, positive et idéaliste, du président Wilson, ce germe de justice et de moralité, qui caractérise, à tous ses stades, l'histoire diplomatique américaine, s'est magnifiquement épanoui : les États-Unis se sont lancés, dans la plus formidable des guerres avec le seul espoir, comme récompense de leurs sacrifices d'argent et de sang, de collaborer au triomphe du droit, de la justice et des intérêts supérieurs de l'humanité. Mais toutes ces considérations concernent les motifs des faits ; les faits parlent aussi par eux-mêmes.

Au cours du dix-neuvième siècle, les États-Unis ont été engagés dans trois guerres. Je mets à part la guerre

1. Earl of Cromer, Denwcracy and Diplomacy, dans Nineieenl h Ceniury, juin 1916, p. 12i8. — Et en sens inverse : J. W. Foster (Américain), The Praciice ofDiplomacy, 1906.

de Sécession: c'est une guerre civile, mais elle a eu toute l'importance d'une grande guerre internationale; — elle a mis aux prises deux démocraties qui se sont engagées de tout cœur l'une contre l'autre dans les plaines de Virginie, fournissant une objection impressionnante contre l'apophtegme que « démocratie signifie paix ». Mais deux autres fois, la démocratie américaine a été en guerre avec des monarchies européennes, et ce ne sont pas les monarchies qui supportent la plus lourde part de responsabilité à l'origine du conflit. — La guerre de 1812 avec l'Angleterre, reconnaît le professeur Fish, aurait pu être évitée. Elle fut l'œuvre d'un parti américain d'un chauvinisme exalté,, dont les membres s'intitulaient the WarHawcks, les faucons de la guerre. La guerre fut décidée parce qu' « elle semblait pouvoir procurer des avantages que la paix refusait )). Elle n'eut pas de cause plus précise que les mécontentements accumulés par une méconnaissance prolongée des droits de la neutralité américaine. La responsabilité de la démocratie américaine est encore plus clairement engagée au sujet de la guerre avec l'Espagne. Lorsque les hostilités ont été entamées, il n'y avait plus, ainsi que le reconnaît le professeur Fish, de cause légitime de mécontentement américain : « A ce moment (avril 1898), au moins à la connaissance de notre gouvernement, il n'y avait plus un Américain dans les prisons de Cuba, la politique de reconcentration était suspendue, le secours américain était admis; plusieurs des problèmes soulevés pouvaient être solutionnés directement par notre consul à la Havane, Filzhugh Lee, l'arbitrage sur l'affaire du Marne était offert, l'amnistie était garantie... Mac Kinley semblait vouloir conserver la paix. » Pourquoi donc la guerre a-t-elle éclaté ? Il y a là un fait particulièrement remarquable à notre point de vue : c'est la démocratie elle-même, ce sont les organes les plus directs de la démocratie qui ont décidé de la guerre. Les passions populaires se sont excitées sur le prétendu attentat dont le Maine avait été victime de la part des Espagnols. Longtemps après la guerre, les États-Unis ont

procédé à l'enquête qui aurait dû avoir liew avant : il a ■été reconnu que le Maine avait coulé par suite d'une explosion intérieure ; mais la guerre était finie, et surtout Cuba était américaine... Lorsqu'il était encore temps, le président Mac Kintey semblait disposé à un arrangement amiable; mais le peuple américain était déterminé à combattre; sous la pression de l'opinion publique, « le Congrès, dit le professeur Fish, échappant à l'influence du président, adopta les résolutions jointes du 17 avril, demandant Texpulsioft de FEspagne hors de Cuba et autorisant le pré&ident à user des forces nationales pour l'y contraindre ».

C'est donc à bon droit qu'un autre Américain, M. Jennings Wise *^ refuse absolument à la démocratie de son pays le droit de se proclamer pacifique. Le peuple américain, d'après lui, est antimilitariste, mais « militant » et « agressif »; « le jingoïsme domine le Congrès; même aux périodes de calme national, le peuple américain s'est toujours montré prêt à provoquer ta guerre toutes les fois que son propre intérêt semblait en indi- -quer l'opportunité; les États-Unis sont devenus un grand -empire pratiquement sans combattre pour leur expansion, non parce que le peuple américain aurait grandement contribué à éviter la guerre, mais parce que, dans bien des cas, il ne s'est pas opposé à faire une guerre nécessaire ».

Par le dévouement le plus ingénieux, le zèle le plus inlassable, le courage le plus magnifique, un grand nombre de citoyens américains, représentant toutes les élites sociales, ont manifesté, dès le début do conflit mondial, une sympathie active à la démocratie française, luttant pour la cause du droit, tandis que leur gouvernement restait neutre ; neutralité politique n'était pas peureux indifférence morale. La longue patience dugouvemement américain, témoin officiellement impassible des pires violations du droit, comme Tattentat allemand -contre la Belgique, supportant pendapt des mois, sans autres sanctions que des nates diplomatiques, les at-

1. Ancien professeur de science politique et de droit internatio- «al à n Virginra Military Instituée )), d^ns Empire and Armoment.

teintes les plus systématiquement répétées et les plus outrageusement directes aux droits les plus évidents des États-Unis, — cette longue patience a pu, un moment, faire craindre que cette démocratie fût arrivée à professer pour la paix une prédilection excessive et la préférât, dans tous les cas, à certains sacrifices : or, on sait de quelle façon magnifique ces appréhensions ont été balayées. Fidèles encore à la technique traditionnelle du droit international qui veut qu'on ne fasse la guerre que pour soi, c'est en invoquant la méconnaissîmee de leurs droits de neutres que les États-Unis sont entrés dans le conflit. Mais, à peine déclenchée, la guerre s'est auréolée d'un splendide idéalisme démocratique. « Les États-Unis, a pu dire le président Wilson dans son message du lo juin 1917 au peuple russe, ne recherchent aucun profit matériel, aucune extension de territoire quelconque. Les États-Unis ne se battent pour aucun avantage, pour aucun objectif égoïste, personnel, mais pour la libération de tous les peuples exposés à l'agression des pouvoirs autocratiques. » De toutes les guerres de l'histoire, la guerre des États-Unis est la plus juste : mais enfin, ils se battent. Leurs droits de neutres ont été outrageusement violés : mais pas plus que ceux des monarchies hollandaise, espagnole, danoise, Scandinave. C'est pour le droit qu'ils luttent : mais le droit serait-il devenu indifi'érent à la nation du noble Don Quichotte? C'est leur honneur qu'ils défendent: mais la fierté espagnole n'est-elle donc pas légendaire? Plusieurs monarchies avaient donc, en réalité, les mêmes motifs que les États-Unis de s'insurger contre le despotisme militaire allemand. Elles restent neutres : la République américaine est en guerre. Certes, c'est la guerre contre la guerre, la guerre de délivrance contre le militarisme; c'est la plus noble, la plus sainte de toutes les guerres : mais enfin on ne peut l'invoquer comme dénotant une tendance exceptionnelle des démocraties en faveur de la paix.

Emportée par un accès de cette « extase démocratique » qui, au lendemain immédiat des révolutions, provoque tant de folies, de fautes et de crimes, une

partie de la trop jeune démocratie ruSvSe manifeste pour la paix un enthousiasme évidemment immodéré : pour obéir à ses vœux, la Russie se retirerait immédiatement, à n'importe quel prix, d'une guerre que couvait sans doute depuis delongues années le militarisme allemand, mais dont l'explosion a été provoquée par l'étincelle de la défense du slavisme ! Faut-il, va-t-on se hâter de conclure que les démocraties aiment la paix ? En voilà une qui la met au-dessus des traités écrits les plus formels,, des engagements moraux les plus sacrés, des intérêts les plus certains et de Thonneur même du pays. Avant de philosopher sur nos appréhensions, attendons qu'elles se soient réalisées. Croyons qu'un vent de raison balayera toutes ces fumées. Mais, si l'incroyable venait à se produire, nous n'aurions à en tirer aucune conséquence en ce qui concerne la démocratie. La Russie démocratique aurait simplement repris l'attitude qui avait été, dans des circonstances analogues, celle de la Russie autocratique : c'est le gouvernement du tsar qui, en se séparant de ses alliés de la guerre de Sept ans, a sauvé la Prusse, ennemi commun de l'Europe. C'est encore la Russie autocratique qui, à la veille de la Révolution, a donné à ses alhés des inquiétudes analogues à celles que leur inflige actuellement la Russie révolutionnaire. On ne peut donner une qualification politique à une attitude qui a été à la fois celle des tsars et celle des extrémistes.

Dans tous les cas, le vaillant petit Portugal serait là pour montrer qu'il est des démocraties qui, même au prix de la guerre, respectent la fidélité des alliances. Il n'y a pas une démocratie, entité abstraite, à laquelle on pourrait attribuer des qualités et des défauts; il y a des démocraties diverses; il y a des peuples majeurs, qui savent montrer par leur conduite qu'ils sont dignes de la liberté, et il y a les autres...

Certes, depuis les désastres de 1870, la France dé^ mocratique a consenti, à la conservation de la paix du

monde, les sacrifices souvent les plus pénibles. C'est <le France qu'ont rayonné les idées pacifistes : et quelque irritation qu'aient causée en leur temps, à un certain nombre de Français, des livres comme celui de M. Marcel Sembat, des discours désarmeurs, des affirmations comme celle du député Brizon que « ce n'est pas contre la France que s'arme l'Allemagne », toutes ces manifestations doivent être aujourd'hui pour nous la source d'un grand apaisement de conscience : elles nous donnent à nous-mêmes la conviction absolue et nous permettent de proclamer devant le monde, non seulement que la France, représentée par ses partis les plus influents, était résolument opposée à la guerre, mais encore qu'elle la croyait impossible et qu'elle est par conséquent radicalement irresponsable de l'atroce conflit déchaîné par les seuls appétits allemands. La France, devant le Congrès où se décideront les destinées du monde, pourra parler ainsi du haut de la grande situation morale que lui assurera, avec l'héroïsme de ses armées, la conviction de son absolue innocence : •elle le devra, en partie, au caractère démocratique de ses institutions, mais surtout à ce fait qu'elle est la France, patrie naturelle de tous les idéalismes et de toutes les générosités.

La République a été profondément pacifique, mais je ne suis pas sûr qu'elle l'ait été davantage que la monarchie de Juillet : ce dernier régime le fut tant que « la France, ^u témoignage de Lamartine, s'ennuyait », et que la mémoire de Napoléon s'entoura, par réaction, <i'une apothéose ^ — D'autre part, la Révolution n'a pas été particulièrement pacifique, et, même, elle est devenue plus guerrière à mesure qu'elle se démocratisait.

La Constituante incarne le pur idéalisme révolutionnaire, qui ne s'est pas encore heurté au contact des faits, et qui, cependant, se tient dans des régions modérées : elle proclame solennellement son idéal paci-

1. Chateaubriand définissait le régime qu'il avait sous les yeux en 1838 « une société matérielle qui n'a de passion que pour la paix, qui ne rêve que le confort de la vie » [Guerre d'Espagne, LXXXI).

fique e[ parvient à le préserver. « La nation française, déclai^e le décret du 22 mai 1790, renonce à entreprendre a^<cune guerre dans la vue de faire des conquêtes, et n'enaploiera jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple. » En dépit de menaces nombreuses, la Constituante peut éviter la guerre.

La Législative passe pour n'avoir pas conservé la modération de la Constituante. Avec elle, le ciel s'obscurcit, les tendances pacifiques s'énervent. Pour des motifs divers et même opposés, les partis en présence s'habituent à l'idée d'une guerre : les Feuillants en espèrent une consolidation de la royauté constitiationnelles, et Narbonne la prépare. Les Girondins ne s'en effraient pas : elle achèverait le roi en dévoilant son entente avec l'étranger; elle permettrait d'entreprendre la propagation, en Europe, des principes de la Révolution. Toute la Montagne redoute un conflit international qui pourrait engendrer la dictature ; mais elle ne forme alors qu'une faible minorité. Sans doute, l'Europe menace la France de la Révolution; c'est le fait qui domine toute notre politique étrangère à cette période; mais, dans la forme, c'est l'Assemblée législative qui prend des mesures préventives contre l'agression qu'elle redoute; le 9 novembre 1791, par un décret auquel Louis XVI oppose son veto, elle invite le roi à prendre des mesures contre les princes, notamment les électeurs de Trêves et de Mayence, qui facilitaient les rassemblements d'émigrés; quelque temps après, elle entend le fameux rapport dans lequel Gensonné somme l'empereur de déclarer: 1° qu'il n'entreprendra rien contre la France, sa liberté, sa constitution ; 2° qu'il observera le traité d'alliance défensive de 1756 (16 janvier 1792; ; le lendemain, Guadet expose la situation de la France dans un discours peu rassurant pour l'Europe ; le 25 janvier 1792, l'Assemblée lance un ultimatum à l'empereur et le somme de donner satisfaction avant le i®"" ra^rs. Enfin, le 20 avril 1792, à l'unanimité moins sept voix, elle adopte un décret déclarant la guerre au roi de Bohême et de Hongrie, précisant toutefois que « la nation ne prenait les armes que pour la défense de sa

liberté et de son indépendance ». Mais, eu réablé, lai

Révolution eut une concieplic» hérge des moyens à employer pour afTiFerà ce but. Les guerres de la RévolotioD eurent un triple objet "^i i*" Il s'agit d'abord d'assurer à la France ses frontières naturelles. Sur ce point, la Révolution reste fidèle à la ligne des anciens rois. « Les limites de la France, dit Danton, sont marquées par la nature. Nous les atteindrons aux quatre •points ; à l'Océan, aux bords du Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées » (3i janvier 1798). Dès lors, « l'image du Rhin », comme dit Albert Sorel, ne cesse de hanter no& antcêtres de la I^évolution et ce n'est que sur le Rhin que les soldats de l'an II arrêtent leur marche victorieuse. La Révolution soutiefit contre l'Europe ume guerre, dans le fond^ défensive : mais elle fait mieux que s'y résigner; 2*^ En second lieu, les guerres de la Révolution prennent le caractère d'une croisside d'affranchissement des peuples. C'est la Convention, dans l'enthousiasme de ses débuts, qui leur assigne cet objet. Dans son décret du 19 novembre 1792, elle a décide d'apporter secours et fraternité à tous les peuples qui voudront recouvi'er leur liberté ». Le i5 décembre, sur la proposition de Cambon, elle proclame que le seul passage des années de la République aura pour elTet d'abolir la féodalité et de confisquer les biens des tyrans^ et des privilégiés : « Tout peuple qui ne veut pas être complètement libre est votre ennemi. » La proclamation de cette politique équivalait à une déclaration de guerre permanente à l'Europe monarchique. Lorsque la Convention voudra consolider dans la paix le bénéfice de ses efforts militaires, elle adoptera, sur l'initiative de Danton, le principe de la non-intervention : (( La Convention, dit le décret du i3 avril 1798, ne s'immisce en aucune manière dans le gouvernement des autres puissances ; mais elle déclare en même temps qu'elle s'ensevelira plutôt sous ses propres ruines que de soutfrirqu'aucune puissance s'immisce dains le régime intérieur de la France. » Cette transaction avec lin-

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