Gourraigne, Histoire contemporaine, p
transigeance de ses principes permit à la Convention de traiter à Baie, et d'annexer la Belgique, qui formera jusqu'à la Restauration neuf départements français; 3° Enfin, les guerres de la Révolution se proposent de consolider la situation de la France et de la protéger ■contre les tenlalives des grandes puissances par une ceinture d'États secondaires maintenus sous son influence. En dépit du très large idéalisme qui l'a inspirée, et auquel nous gardons notre fidélité admirative, nous sommes obligés de reconnaître que la Révolution fran- -çaise n'a pas été pacifiste. Et la conclusion qui se dégage impérieusement de ce rapide coup d'œil sur l'histoire, c'est que, à aucun moment de l'évolution de l'humanité, ni dans l'antiquité, ni dans les temps modernes, ni dans la période contemporaine, la forme démocratique n'est apparue comme ayant une vertu particulièrement pacifique. En i863, le duc de Broglie résumait -ainsi les leçons de l'histoire : « De grandes monarchies sincèrement en paix, cela s'est vu rarement, mais quelquefois : de grandes républiques voisines sans être ennemies, jamais ! »
« Démocratie signifie paix. » Quelle est donc la valeur de cette affirmation? C'est une vue théorique, un axiome de logique abstraite, un vœu pour l'avenir ; oui, puisque la démocratie se réclame d'un idéal de justice et de raison, il est logique qu'elle travaille à la suppression de la force comme moyen de résoudre les conflits internationaux. Nous souhaitons que, pour l'avenir, elle s'attache à cette grande œuvre ; mais l'expérience du passé ne nous permet pas d'affirmer que la démocratisation générale des institutions dans tous les pays aurait pour conséquence nécessaire d'inaugurer l'ère de la paix universelle.
Je ne demande pas mieux que d'accueillir les objections contre cette conclusion qui dément des croyances que j'ai eues et exprimées avant un examen approfondi de la question. On pourra dire par exemple que, même dans les constitutions qui se déclarent fondées sur la souveraineté du peuple, môme dans celles qui s'intitulent républicaines, la démocratie n'a pas encore com-
plètemenl triomphé sur le domaine des relations extérieures, et que, par conséquent, rexpérience du passé ne peut pas être invoquée en vue de l'avenir. Si les parlements élus avaient eu véritablement la maîtrise de la politique extérieure, si les constitutions avaient eu une réalité démocratique correspondant à leur titre, les guerres auraient été beaucoup plus rares. C'est la thèse que soutient en Angleterre V Union of démocratie control.Le^ août 1914, lorsque le Parlement anglais fut appelé à se prononcer sur l'attitude de l'Empire britannique, une série de discours affirmèrent la croyance que la paix était la politique du peuple, tandis que la guerre élait le secret désir de ses gouvernants. Mr. T. Edmund Harvey, M. P., parla en ces termes : « Je suis convaincu que cette guerre, pour la grande masse des pays de l'Europe, et non pas seulement pour notre pays, n'est pas la guerre du peuple. C'est une guerre qui a été décidée... par les hommes qui occupent de hautes situations, par des diplomates travaillant en secret, par des bureaucrates qui n'ont pas de contact avec les peuples du monde, qui sont les résidus d'une vieille et mauvaise civilisation qui est en train de disparaître graduellement devant les méthodes pacifiques. » Il est toujours très délicat de discuter sur la tournure qu'auraient prise les grands événements humains si telle hypothèse s'était réalisée : c'est le jeu puéril de refaire l'histoire. Dans le domaine de la thèse, tout d'abord, on peut se demander si le contrôle parlementaire ne constituerait pas dans bien des cas un danger pour la paix : si, dans la majorité du peuple et du Parlement, règne un préjugé solidement enraciné ou une haine vivace pour une autre nation, l'intervention parlementaire pourra paralyser les efforts du gouvernement en vue d'éviter le conflit à main armée. Aux époques d'effervescence chauvine, c'est dans le peuple et dans sa représcnlation, plus particulièrement exposés aux impulsions soudaines et aux vagues d'émotions, que risquent de circuler avec le plus de promptitduc les formules enflammées : Nach Paris! A Berlin! Rcmcnihcr Ihe « Maine )) ! « Le tempérament populaire, disait
Jo.SEI'H-lJAnTIl»':i.EMY. )S
le duc de Broglie en i863, a toutes les vertus, sauf la patience, et la diplomatie sur la place publique a tous les mérites, excepté la discrétion et la prudence... Partout où elle a régné, la démocratie s'est montrée sous les mêmes traits: susceptible, exigeante, prompte dans ses résolutions et impatiente dans ses désirs, très sensible à tout ce qui touche Thônneur national..,^ »
Et si l'on considère l'histoire, on acquiert la convielion qu'il y a eu peut-être autant de guerres populaires que de guerres royales. A des époques qui paraissent à jamais abolies, le gouvernement anglais a été poussé par l'opinion populaire à déclarer la guerre à la France ou à prolonger une guerre en cours; au moment de Fachoda, le gouvernement anglais a dû résister à une poussée populaire pour éviter avec la France une guerre qui aurait été désastreuse pour les deux pays et pour l'avenir du monde ^. Sous la Révolution, c'est la Législative qui prend l'initiative des mesures dont la conséquence inévitable sera la guerre contre l'Autriche, et c'est le roi qui essaie de les paralyser par son veto; la Convention a servi, par la guerre, la grandeur de la France et a mérité ainsi le fameux hommage de Berryer; le Corps législatif du second Empire a voté dans l'enthousiasme la guerre à la Prusse; le président Mac Kinley aurait peut-être évité la guerre avec l'Espagne, et c'est le Congrès qui lui a forcé la main. Enfin la Grèce ne nous donne-t-elle pas depuis bientôt deux ans le spectacle d'un peuple qui veut combattre tandis que le gouvernement dépense une extraordinaire obstination à vouloir rester neutre?
1. Si d'ailleurs rabsolutismeallemand est directement responsable de Ih guerre, c'est peut-être à cause du démocratisme anglais qu'elle n'a pas pu être évitée. Si le gouvernement britanni(iue avait eu la libcrlé de prendre à temps une attitude nette, s'il n'avait pas tergiversé en tàlant le pouls de l'opinion et du Parlement, la situation de l'Europe aurait été clarifiée et peut-être l'Allemagne n'aurait pas commis l'irréparable (G. Murjay, dans Conieniporary Review, février 191G, p. 190).
2. Cromer; Democracy and Diplomacy, dans Nineleenlh Ceniary,ju\n 1916, p. 1248.
C'est sans perdre de vue ces éléments historiques qu'il faut considérer un des problèmes capitaux qu'a fait naître la guerre actuelle. La préoccupation légitime des penseurs, des publicistes et des hommes d'État est de rechercher les moyens de préserver l'avenir de l'humanité contre le retour possible du fléau qui sévit en ce moment sur elle. Et alors s'offre aussitôt, dans cet ordre d'idées, un raisonnement dont voici le schéma : c'est l'absolutisme allemand qui a déchaîné la guerre; supprimons l'absolutisme allemand et nous aurons la paix^ Je ne dis pas qu'il n'y ait quelque parcelle de vérité dans cette affirmation. Il est possible que, si l'Allemagne avait été en démocratie, si même elle avait eu un parlementarisme véritable, si par conséquent elle avait été gouvernée par un ministère sozialdemokrate, la guerre aurait pu être évitée. Je dis que c'est possible; je n'en sais rien; je suis loin d'en être sûr, surtout quand je pense aux tendances imjpérialistes d'une bonne partie de la sozialdemokratie. Mais je crois qu'il importe principalement de mettre en garde contre les illusions dangereuses que pourraient faire naître de pareilles conjectures. Et d'abord, elles me semblent se rattacher à ce qu'on pourrait appeler « la doctrine de la main fraternelle ». Il faudrait distinguer entre le peuple allemand, innocent, et son gouvernement, cou-
1. Le 27 décembre 1916, le congrès du parti socialiste français adoptait une résolution dans laquelle il affirmait sa foi dans la démocratisation générale des institutions pour assurer la paix. .(( Pour surveiller les intrigues des diplomates, pour refréner les ambitions des gouvernements et des castes de militarisme, pour limiter les appétits des fabricants d'armements, pour con-. trôler les engagements pris, il faut partout des parlements issus du suffrage universel et des gouvernements responsables devant les peuples. » Comment imposerait-on ces parlements issus du suffrage universel et ces gouvernements responsubles aux empires de proie? Et est-on bien sûr d'ailleurs que ce régime garantirait le monde contre de nouveaux accès do folie collective, comme celui qui a atteint les Allemands de 1914 aspirant à la domination politique universelle et à l'hégémonie économique?
pable. (^estlà une erreur à laquelle les faits ont infligé le plus formel démenti : le peuple allemand n'est pas seulement stupidement asservi, il est encore criminellement complice. On dit quelquefois que le rapt de l'Alsace-'Lorraine a été l'erreur ^t la faute de Bismarck: or nombreux sont les témoignages de ceux qui vécurent en Allemagne vers 1870 et desquels il ressort que le démenibrernent de la France était projeté en réalité par tout le peuple allemand. « Vous avez raison, disait en 1869 un j>aysan badois à un jeune Messin, d'apprendre l'allemand : on en aura bientôt besoin chez vous. » Dans un pays d'une certaine « culture », il n'est pas de gouvernement si absolu qu'il ne soit obligé dans une large mesure de refléter l'opinion publique et les aspirations nationales. La diplomatie allemande, quoique dirigée par un gouvernement absolu, peutNêtre qualifiée de démocratique en ce sens qu'elle représente vraiment l'opinion publique allemande; elle reflète l'esprit d'agression, l'arrogance, riusoience, la cupidité, le mépris de la moralité publique qui sont les principales caracléristiques de la pensée allemande moderne. Nous sommes véritablenient en guerre, non pas seulement avec une clique de hobereaux et de mihitarisles, mais avec le peuple allemand tout entier. Que la chute du parti militariste allemand soit infiniment désirable, ce n'est pas douteux; que cette clique ait iTitoxit|ué le peuple, c'est certain. Mais le peuple portait en lui-même les germes de cette intoxication. Et son tempérament ne serait pas nécessairement modifié par la vertu magique d'une réforme constilutionnelle. Ce n'est pas une démocratisation de la forme des institutions qui délivrera rAliemagnede la folie annexionniste de ses « barons de choux. et de cheminées », des aspirations « expansionnistes » de ses masses'populaires, du rêve sozialdemokrate de la Milteleuropa sous l'hégémonie pi-ussienne. C'est un Allemand qui l'a dit : « Appliquer un régime démocratique à un peuple à l'esprit dominateur ii'allègt^ en rien les chaînes des nations opprimées ^ »
1 Docteur Rœsemeier, ancien rédacteur de la Morgen Posl, Te u ps du 11 juillet IDlrt.
Je laisse d'ailleurs de côté un aspect cependant impartant du problème : comment les Alliés pourraient-ils forcer le peuple allemand à être libre? Le despotisme peut venir dans un pays sur les fourgons de l'étranger, mais non point la liberté politique. Le peuple allemand n'est pas libre, parce qu'il ne veut pas l'être. Il se complaît dans la servitude. Il a tout subordonné à sa passion de croître. 11 se vante de s'être librement donné des institutions absolutistes. Les patriotes allemands^ disait en 18711e nihiliste Bakounine dans le livre prophétique qu'il intitulait VEmpire knouto-germanique, se proposent de u constituer désormais, de leur propre aveu, librement, une puissante nation, un formidable État et un peuple esclave ». L'Allemagne est librement esclave. L'erreur profonde trop souvent commise à l'égard des Allemands est de leur attribuer nos propres sentiments et nos manières de penser. Or, dans tous les sens de cette expression, nous ne parlons pas la même langue. Nous désignons par les mêmes mots^ qui semblent se correspondre exactement dans les deux idiomes, des objets différents. Nous n'arriverons jamais à nous entendre avec ces gens-là ^ Certes, je crois qu'il vaut mieux, pour la paix du monde, que l'Allemagne se démocratise; mais le résultat reste tellement hypothétique que la préoccupation de réformer rAllemagne ne vaut pas qu'elle nous détourne un seul instant de l'impérieuse nécessité de la vaincre. « Si, a dit un publiciste éminent^, si l'Allemagne avait eu un gouvernement et un Parlement comme les nôtres, ni meilleurs, ni pires, cette guerre effroyable aurait-elle jamais surgi? » Non, si ce gouvernement et si ce Parlement avaient eu Vesprit pacifique de la démocratie française. Ce fut, à toutes les époques de l'histoire de la pensée, le rêve des faiseurs de constitulions que d'imaginer un mécanisme, .une machinerie, diraient les Américains, qui dispense de bonne volonté et rendô
1. C'est ma réponse à la que&tion que m'adressait M. Jacques Bainville, à propos de mon livre sur les Inslilulions poliliques de rAllemagne, dans V Action française, 24 août 1910.