‹ Démocratie, et politique étrangèreChapitre 82 sur 134 · AVEC LE COMMANDEMENT MILITAIRE · texte numérisé non relu

AVEC LE COMMANDEMENT MILITAIRE

SOMMAIRE

Difficultés spéciales de l'organisation du commandement militaire dans la démocratie.

SECTION I

Le rôle du Parlement.]

I 1. — Doctrines qui réclament, pour le temps de guerre, l'effacement plus ou moins complet du Parlement. I 2. — Doctrines opposées de la délégation directe. § 3. — Rôle véritable du Parlement.

; SECTIOiN II

Le commandement militaire direct par le chef de TÉtat. Théorie littéraire de la constitution.

SECTION III

Rapports entre le gouvernement et le commandement militaire.

Etude des divers systèmes adoptés depuis le début de la guerre sur les rapports respectifs du généralissime, du gouvernement, du ministre de la Guerre.

Le gouvernement de la démocratie est orienté vers la liberté, la justice, l'égalité ; ce n'est pas lui faire injure que de constater qu'il se heurte à des difficultés particulières lorsque le moment arrive pour lui de se tourner vers l'action et surtout vers cette action intensifiée, avec tous les ressorts tendus jusqu'au point de rupture, que doit être la direction d'une grande guerre. Il y a longtemps qu'un glorieux doctrinaire constatait que « le régime représentatif n'est pas une tente faite pour le sommeil » et que « les régimes de liberté sont obligés d'acheter leur existence tous les jours ». Rien n'est simple comme le despotisme ou l'anarchie. Le progrès se traduit toujours par une complexité'- croissante et par une difficulté grandissante de problèmes plus nombreux dont il faut chaque jour trouver ou improviser la solution.

La monarchie absolue ignore naturellement les problèmes de Torganisation du commandement militaire. C'est dans son armée que le roi exerce le plus pleinement son absolutisme. Il est le chef de guerre, comme disent nos ennemis. Louis XIV, à son gré, conduit ses^ armées en Flandre, en Franche-Comté, en Hollande,, ou bien, quand « sa grandeur l'attache au rivage », il délègue ses pouvoirs militaires à un Turenne, qu'il met au-dessus des autres maréchaux, en dépit de la mauvaise humeur de ceux qui arguent des privilèges de leur titre et répugnent à obéir à un camarade qui ne les surpasse qu'en génie. — Même dans la "monarchie constitutionnelle, le domaine militaire semble souvent un domaine réservé où se maintiennent des restes de Tancien absolutisme. Le roi est le chef de l'armée; il est d'ailleurs depuis sa plus tendre enfance prépare à ce rôle. A peine est-il sorti des langes qu'on lui met un uniforme; à peine a-t-il l'âge de raison qu'on lui confère un grade. Quand il aura atteint une maturité convenable, il suivra les cours des écoles militaires, on lui confiera même souvent un commandement effectif ; ainsi, avant d'accéder au trône, il est préparé à exercer le métier militaire; il est donc assez naturel qu'il l'exerce après son avènement. En cas de guerre, le

monarque prendra le commandement en chef de ses armées, et chacun l'exercera, plus ou moins réellement, suivant les tendances de son tempérament personnel. On peut observer ce fait non seulement dansles monarchies absolues comme l'ancienne Russie, mais encore dans les monarchies semi-constitutionnelles comme les monarchies allemandes, et même dans les monarchies parlementaires comme la Roumanie el l'Italie. Il y a le plus souvent d'ailleurs, à côté du monarque, un soldat de métier, chef suprême de l'armée, mais celui-ci n'apparaîtque comme le lieutenant dii roi.

Dans le gouvernement démocratique au contraire^ les attributions de chacun doivent être fixées d'après ses aptitudes et ses mérites, non d'après des traditions plus ou moins respectables. Si le gouvernement est collégial, comme en Suisse, on ne saurait le charger de la conduite de l'armée, dont la responsabilité doit peser sur un seul homme; ailleurs, ce sera pe'ul-être un homme sans aucune éducation militaire qui sera porté par l'élection à la tête de l'État; si c'est un soldat de métier, un général par exemple, il aura pu être choisi comme le plus digne de gouverner l'État, et non comme le -plus capable de diriger les armées. Ce sont là des obstacles de fait, il en est de plus graves.

C'est d'abord que, au point de vue juridique, l'activité entière du chef de l'État peut être réglementée suivant des principes incompatibles avec l'exercice d'un commandement militaire. Par exemple, le chef de l'État serait assujetti à un contreseing, qui ne se conçoit pas pour les responsabilités rapides et complètes que doii assumer un chef militaire.

Il y a aussi une autre objection : c'est que, pour des motifs historiques, la démocratie se méfie de la réunion dans les. mêmes mains de la qualité de chef de l'État et de celle de chef militaire; elle considère cette confusion comme menaçante pour la liberté. Elle ne veut pas que le pouvoir civil se pénètre d'esprit rnililariste; elle veut qu'il soit au-dessus de l'ordre militaire tout en en restant séparé. Il y a ainsi une nouvelle sépara-

lion des pouvoirs, celle du pouvoir civil et du pouvoir naililaire, qui est en dehors de la formule de Montesquieu, mais qui pourrait s'accorder avec la conception du pouvoir fédératif mise en avant par Locke. Il faut donc, dans une certaine conception démocratique, que le chef de TÉtat soit le supérieur du pouvoir militaire, sans être lui-même un pouvoir militaire. El nous aurons à rechercher comment peut, dans la pratique, se réaliser cette formule en apparence paradoxale.

Ces considérations ne concernent que le commandement militaire proprement dit» c'est-à-dire celte prérogative qui consiste à mettre les troupes en mouvement et à diriger le combat. Mais ce n'est là qu'une partie de la conduite de la guerre. D'abord, la préparation du temps de paix en hommes et en matériel sera le plus souvent insuffisante. Toute l'activité de la nation dans l'intérieur du pays comme dans la zone des armées, toute son intluence à l'étranger, toutes ses forces matérielles et morales doivent être mises en œuvre vers le but suprême à atteindre. Les mesures financières, économiques, industrielles, diplomatiques, doivent collaborer avec les opérations militaires proprement dites au résultat de. la guerre. Une guerre moderne, comme on l'a souvent fait remarquer, est une guerre de préparation autant qu'une guerre d'opérations, une guerre de gouvernements autant qu'une guerre d'armées, et la victoire appartiendra non seulement aux plus braves, mais aussi aux plus intelligents et aux mieux gouvernés. Dans cette oeuvre d'une complexité formidable, quelle va êlre la part de chacun des pouvoirs publics? Suivant quels principes vont-ils être mobilisés ? C'est là une question qui, en fait, ne se pose avec acuité devant l'opinion publique qu'aux heures d'anxiété ou tout au moins d'incertilude nationale. Car si le problème académique demeure toujours dans son intégralité, il est singulièrement dominé par le succès; l'action l'emporte ici sur toutes les théories; celui qui réussit avait raison, la victoire est le meilleur des arguments.

Pour ces motifs précisément, le problème se trouve

souvent posé en pratique dans des termes assez confus; il se complique parfois en efTet de manœuvres plus ou moins avouéies contre le gouvernement ou contre le commandement général. Est-il besoin d'affirmer que nous le dépouillerons ici de ces éléments parasites?

Le problème s'obscurcit encore par l'effet de préjugés de doctrine ou, si Ton trouve ce mot trop solennel, d'opinion politique. Des préjugés démocratiques influeront sur l'organisation du commandement suprême: ils empêcheront par exemple qu'il soit confié à un seul chef, ou que ce chef jouisse du degré voulu d'indépendance; ou bien des préjugés du môme ordre tendront à exagérer le rôle de l'organe constitutionnel qui passe pour être le plus démocratique, c'est-à-dire du Parlement, risquant ainsi de provoquer l'irruption de la démagogie dans la conduite de la gueire; au contraire, des préjugés inverses, tendront à réduire à néant le rôle de la « représentation nationale », risquant de livrer le pays à l'inertie bureaucratique. — Or les considérations théoriques, le doctrinarisme pas plus que les préjugés ou les passions politiques, n'ont leur place dans ces problèmes. Il s'agit exclusivement d'une question pratique d'organisation; dans queUe condition toutes les forces de la démocratie seront-elles tendues vers le but suprême de la victoire ?

Certains ne craignent pas d'exagérer, et avec les tendances les plus opposées, les difficultés du problème constitutionnel de la guerre. Il en est qui gémissent sur « l'inadaptation » de notre constitution à l'état de guerre, et vont même jusqu'à affirmer qu'elle ne s'adaptera que par une sorte de révolution: mais, pour les uns, cette adaptation se ferait par l'exaltation des droits du Parlement ; pour les autres, par leur suspension plus ou moins complète. — Pour nous, qui n'avons jamais pensé que la constitution de 1876 exigeât une révolution, nous avons toutes raisons d'estimer que ce n'est pas en présence de l'ennemi que cette révolution doit être faite. Il ne s'agit pas de détruire, mais de construire; de briser, mais d'améliorer. La pratique a révélé quehjues défectuosités qui sont réparables avec un peu

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de bon sens el de bonne volonté. Avant d'aborder des problèmes de cette importance capitale, il faut se dépouiller de toutes les superstitions, se méQer des généralisations hâtives, dés prétendues lois qui ne sont souvent que des créations arbitraires de l'esprit, et se laisser déterminer seulement par des considérations réalistes.

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