TROISIÈME PARTIE
-LES RAPPORTS ENTRE LA POLITIQUE INTERNE D UN PAYS ET SA POLITIQUE INTERNATIONALE
La démocratie n'est pas seulement une forme de gouvernement. Elle ne se résume pas dans Tabsence du prince; elle ne se réduit pas à un simple outillage constitutionnel d'urnes et de scrutins; toute celte réglementation, tout ce mobilier électoral ne sont que ses apparences superflcielles, ses manifestations extérieures, son aspect purement matériel. L'essence de la démocratie est dans son ame; elle est avant tout un esprit, une atmosphère. Elle ne suppose pas seulement la confiance réciproque du peuple et de son gouvernement, mais encore la croyance qu'elle agit en harmonie avec les grandes forces morales qui doivent diriger les destinées de l'humanité. Elle se justifie par un idéal rationnel, par certaines directions spirituelles, par une aspiration vers la justice. Elle proclame la supériorité du droit sur la force, elle ne s'incline pas aveuglément devant l'élat de choses établi, devant les traditions les plus vénérables. Y a-t-il quelque raison pour que cet idéal démocratique se confine à l'intérieur des États? Ne doit-il pas en déborder les limites et dominer la société des nations comme celle des individus? C'est le problème infiniment délicat et complexe de l'appllcation des principes démocratiques au droit international et à la politique étrangère ; il doit faire l'objet de cette troisième partie.
INFLUENCES RÉCIPROQUES DE LA POLITIQUE INTERNE; ET DE LA POLITIQUE EXTERIEURE
Mais auparavant, nous devons examiner une queslio» voisine et cependant distincte : c'est celle de l'influence de la politique intérieure sur la politique exlérieure d'un pays. Nous croyons que celte influence est, dans la plupart des cas, minime, et qu'elle doit le rester; mais^ encore cette solution comporte-t-elle des nuances qu'il n'est pas sans intérêt de dégager.
Il faut toujours en revenir à cette idée du caractèrenécessairement complexe de la diplomatie d'un pays à caractère complexe, comme la France. Cette politique étrangère doit être d'abord celle d'un grand État qui n'a pas le droit « d'être absent » des débats où peut se décider le sort du monde; elle doit être, en second lieu,, celle d'une démocratie. Dans la première partie de cette étude, nous avons montré la faible répercussion des changements de régime sur la politique étrangère comme défense des intérêts traditionnels de l'État : sous la Révolution, sous l'Empire, sous la Monarchie légitime, sous la Monarchie usurpatrice de Juillet, nous avons pu voir les intérêts permanents de la France représentés avec éclat par leiiiême personnage : Talleyrand. La guerre vient de fournir une nouvelle illustralion à cette idée : la république portugaise est restée fidèle à la politique monarchique de l'alliance avec l'Angleterre. Et l'unité nationale du Portugal, que semblaient menacer les compétitions politiques au lendemain de la Révolution, est apparue comme inébranlable du jour où il a affirmé solennellement sa fidélité à cette politique traditionnelle en déclarant la guerre à l'Allemagne.
L'idéal démocratique suppose, comme tous les idéals,. une pensée d'apostolat : cette pensée est juste, à condition que les organes officiels de l'État ne s'en fassent pas les instruments. Pour ces derniers, il n'y a qu'un seul mode légitime de propagande : c'est celui de l'exemple. Que la République assure dans le pays
l'ordre et la prospérité; qu'elle soit libérale, tolérante, respectueuse de toutes les opinions et de toutes les croyances, généreuse envers les déshérités sans paralyser les forces vives de la nation; x{u'elle montre qu'elle joint ses vertus propres à toutes les qualités des régimes anciens; c'est là toute la manœuvre d'expansion de ses idées qui est permise à la démocratie par ses organes officiels. A des périodes où elle éprouvait encore les ardeurs du néophyte, la démocratie française a conçu d'autres ambitions; la Convention entendait que le seul passage des armées de la République opérât une transformation du régime politique par le renversement des rois, du régime social par la suppression de la féodalité. Certains républicains de 18/58, gagnés par l'enthousiasme de Michelet et de George Sand, rêvaient de l'établissement d'une république universelle : il suffisait de renverser çà et là quelques trônes, de grouper les peuples suivant leurs affinités, d'établir l'unité italienne et l'unité allemande; alors l'humanité aurait fait un grand pas vers l'avènement des États-Unis d'Europe, vers le triomphe définitif de la fraternité, de la paix, assises sur la démocratie universelle. La Répmblique se flattait d'ébranler tous les trônes du monde :
Et les trônes, roulant comme des feuilles mortes, Se dispersaient au vent ^ !
La Convention ne tarda pas à revenir à des idées plus modérées. La Constitution girondine (tit. XIII, art. 4) prononce, comme avec regret, le principe de la non-intervention : « Dans ses relations avec les nations étrangères, la République française respectera les institutions garanties par le consentement de la généralité du peuple... » La Convention semble ainsi se réserver le droit de vérifier si les gouvernements étrangers sont bien acceptés par la généralité du peuple. La constitution montagnarde supprnne cette réserve : « Le peuple français ne s'immisce point dans le gouvernement des autres nalions; il ne soulTre [)as (|ue les autres na-