Vue générale de r Histoire de t^Europe, f
remontent jusqfi*aox temps les plus reeulés, el toutes les fois qu'ils peuvent découvrir qu*à une époque quel- •conque une population a été soumise à un prince ou à un Étal aHemand, ils émettent sur cette population des jirétentions actuelles, sans se préoccuper de ses aspirations, de ses vœux, de sa volonté. Ils s'attachent au fait brntal, sans essayer de démontrer qull aurait eu, dans Tàme de la population, une répercussion morale, fayorable aux prétentions germaniques ^
Dans la conception démocratique des nationalités, le fait n'a qu'une importance relative; seule compte la répercussion du fait sur la volonté d'un peuple : peu im* poKe.par conséquent, la véracité de ce fait. Une légende peut aussi bien former un des éléments de la conscience nationale.
II n'est pas douteux non plus qu'une mémecomplexion naturelle, amenant chez un ensemble d'individus la for- «nation d*aspiralîons analogues et d*un idéal commun, peut les amener au désir de se réunir en une nation autonome. Dans la mesure où la race contribue à former la conscience d'une nation, dans la mesure où le /ait de nature influence le fait moral, nous pouvons admettre encore que la race est un élément de la nationalité. Mais à aller au delà, à prétendre distribuer les peuples en groupes politiques d'après leur race el sans tenir compte de leur volonté, on rentre évidemment <lans la voie du despotisme antidémocratique.
D'autant mieux que les données fourniespar la science ^u sujet des races sont tellement ténues, fluides, incertaines, fuyantes, qu'elles peuvent servir à juslifier tous les attentats contre les libertés des nations. La théorie
1. L'Wstolre, est en Allemagne, une sorte d'entité qui sert à justifier toutes les violations ihi droit. C'est au nom de « TUietoire » que des annexions sont réclamées par tous les parlis -et notamment par les soztaldemokrates. Le socialiste Hœnich <lit: o Ce serait penser d'une façon antihigtorique et surtout -antimarxiste de flemaiider qaele slalu çuo fût rétabli à la paix. » Le môme combat au nom des mômes principes les aspirations <n*Hoiiale8 des Serbes : « L'idée de rËlat sorbe est en conflit avec ie principe général de THistoire. » Cités par M. Laskioe.
de la race nourrit Tambition de rAlIemagne à dominer l'Europe : elle prétend dominer les nations slaves, à demi barbares et arriérées; elle doit assujettir les nations la* tines, restes dégénérés d'une culture d'autrefois; quant aux nations d'origine gothique comme les Hollandais, les Danois..., ce sont des enfants égarés de race allemande qui doivent être reconquis au véritable germanisme... Il est inutile 'de rappeler ici toutes les fantaisies bien connues dans lesquelles la théorie de la race a conduit la science allemande : elles seraient parfois amusantes si elles ne se traduisaient pas en pratique par des violations du droit des peuples. Hummel, dans son Handbuch des geographischen Wissens (1878} découvre en France 1.800.000 Flamands, purs Germains; 1.100.000 Bretons; 200.000 Basques; 10.000 Bohèmes, 6.000 crétins. Les Normands, « dans les veines desquels coule le sang germanique », sont naturellement les meilleurs dos Français; l'auteur a une certaine indulgence pourlesLanguedociens,(( les conquérants visigothsayanl détruit dans ces régions Télément gaulois ». Basques»- Provençaux, Flamands, Languedociens, Champenois Bourguignons, Bretons, Lyonnais... seraient tous Allemands, sans s'en douter. On connaît encore les vues intéressantes, mais incertaines, contradictoires etsans fondement objectif, qui ont rendu célèbre l'auteur de l'Essai sur les races, Arthur de Gobineau. On sait que la thèse de cet auteur a élé accueillie avec une faveur particulière en Allemagne, parce qu'une de ses affirmations fondamentales est que tout ce qui s*est fait de bon dans rhisloirc est l'œuvre de la race aryenne ou indo-germanique. Mais dans d'autres études, Gobineau affirme que « les Allemands ne sont pas d'essence germanique »► Les restes du sang aryen ou germanique sont sensiblement plus rares en Allemagne que dans le Nord de la France, dans les pays Scandinaves et surtout en Angleterre *.
Au mois de janvier 1806, lorsqu'il plut à la toutepuissance de Napoléon de faire de l'électeur palatin
1. Sur tous ces poinls, voir les remarquables études du baron Ernest Seillère.
Max Joseph un roi de Bavière, sous le nom de Maximiiien I*^, on vil des savants prouver par des raisonnements irréfutables que les Bavarois n'étaient pas des Germains, mais d'authentiqueà Celtes, issus en droite ligne, des Gaulois Boïens. a Boiaria », d'où Bavière. Mais ce caractère celle s'atténua pendant la campagne de Russie, qui mobilisa 3o.ooo Bavarois. Comme on Ta dit, quelques jours après Leipzig, les BoKens redevinrent de race germanique et au Congrès de Vienne, ils n'avaient absolument plus rien de celtique.
Les sciences naturelles dégagent des races qui se définissent par des caractères permanents : race noire, jaune, rouge, blanche. Parlerons nous de la fraternité •sino-japonaise ? Et que penser de l'exemple de solidarité que donne en ce moment la race blanche d'Europe? Çuant aux caractères des autres prétendues races, ce sont des caractères acquis par le climat, l'orographie, les habitudes de vie, et ils ne prédisposent aucunement à la formation d^une nation : certains anthropologistes ont, par exemple, dégagé une race méditerranéenne : mais qui penserait à en faire une nation ?
Parlerons-nous de la race slave ? Alors, les Polonais et les Russes devraient être réunis dans un môme État; il faudrait souder, comme appelés à former une même famille, les Bulgares et les Serbes. Il ne semble pas que la communauté d'origine crée entre les Étals-Unis et l'Angleterre une particulière sympathie. Certains peuples se révolteraient contre les réunions que l'on prétendrait leur imposer au nom de la race et d'autres résisteraient à la division qu'on voudrait opérer chez eux en invoquant le même principe. Il n'y a pas d'État qui constitue une plus parfaite macédoine de races que la Confédération des États-Unis de l'Amérique du Nord : cette diversité ne crée aucun désir de division. L'Allemagne, et, dans l'Allemagne, la Prusse, est composée des races ou tout au moins des types les plus divers : « La communauté légale de l'Étal, dit Sybel (t. IV, p. 22), y domine la parenté du sang. »
En général, d'ailleurs, la notion de race est invoquée, moins pour diviser que pour réunir, pour annexer,
poor faire des Élats moins nombreux et plus forls. « Les Flamands, en tant qu'apf>arlenant à la race germanique^ 'dit le député bavarois Gunther, ne doivent plus jamAλ retoniber sous le régime de violence des Wallons ^ » Cela signifie que la Flandre, quoiqu'elle • n'ait qu'uiie conscience insuffisante de son germanisme », doit être plus ou moins ouvertement annexée à l'Allemagne. La meilleure appréciation de celte doctrine est encore celle qu'a donnée le romancier anglais Chesterton, dans se» apologue du cheval pangermauisle, qui découvre des^ traits de sa race jusque chez le rossignol et l'huître per> lièrc et prétend à ce titre les annexer à son empire. Ces^ théories; épaisses et contradictoires, où s'empêtrent le» représentants de la science germanique, ont d'ailleurs ce caractère commun qu'elles sont unilatérales, au profit de rAllemagne, qui oublie d'en offrir la contre-partie aux autres nations...
Au résumé, la notion de race est essentiellement vague et imprécise; mais surtout, elle est essentiellement matérialiste, ignorante des aspirations des peuples. Emile Ollivier aimait mieux renoncer à toute théorie des nationalités que la fonder sur la race : « Entend-on par là (principe des nationalités) un droit de race supérieur à toute justice el à tout consentement des populations,, combattons et rejetons-le. »
Dans la mesure où .on peut la dégager, la définir, la délimiter, la race est une chose de la nature; la nation est du domaine moral. La théorie de la race qui méconnaît Tâme des nations, a pu être condensée dans celte formule : « Avant de manger l'agneau, le loup lui démonlre qu'il est son frère % »
1, Miinchner Neuente Nachrichlen, l(î avril IDK). Au Reich.s1ag le 0 juin lyiG.le dépiilé national libéral, A. Basscrmann, disait dans le intime ordi'e d'idées, n Si nous ne réussissons pas à gagner aujourdhui au ^«'i-niaiiisnie, par nue guerre victorieuse, tes peuples altemands aes Hiats ennemis, ceux-ci seront perdus, et pour toujours, ils lonihoront au j)Ou\oir de la ru>sificalion et de la francisation. •>
2. « Ouand, écrit le prussien f^ornhak (Grenzbolen, 23 février 19K), p. 2a), l'Anj^iel erre accourut au secouis do la Belgique, ou, connue elle le prélerhJit plus tard, au secours des petits IDtats, clh- j(iua aussi du principe des nationalités Opendant oik
Ce que nous avons dit de la race, nous pouvons le répéter de la langue, La communauté de langue peut contribuer à créer, chez ceux qui la parlent, la volonté de coDstiioer une nation, mais elle ne saurait remplacer cette volonté. La campagne de Ficbte, pour créer un sentiment ntUional chez tous ceux qui parlaient la langue allemande, était des plus légitimes. La langue a été un des facteurs déterminants de Tunité italienne : ce n'est pas la race qui a poussé les Italiens à se coostituer en nation : la Sicile n*a jamais été peuplée par les Lombards; si la péninsule dessine la forme normale de rÉtat italien, on pourrait en dire autantde la péninsule idDérique, et il y a loin du détroit de Messine à la chaîne des Alpes; ce ne sont pas davantage les souvenirs et les traditions : depuis la chute de TElmpire romain, les Siciliens et les Piémontais n'ont pas été soumis à un même gouvernement; comme élément extérieur de l'unité italienne, on ne trouve qiie la langue, défigurée sans doute par des dialectes locaux ; mais Palerme et Turin sont reliés par la même langue littéraire, celle de Dante, de Pétrarque, de Machiavel^
li y a aussi des nationalités qui tiennent à conserver leur langue comme le signe extérieur de leur survivance : c'est ce qui explique Tacharnement des autorités prussiennes A [>our suivre la langue polonaise.
La communauté de langue peut donc créer la volonté
voyait bien que, du point de vue du principe des nationalilés^ il n'y a pas de peuple belge, et que Texisience de l'État belge depuis son commencement jusqu'à sa (in est en elle-même une contradiction. • On sera peut-être tenté de se demander si Bornhak ignore la véritable notion démocratique de la nationalité, ou s*il la méconnaît systématiquement. C'est cette seconde alternative qu'il faut adopter; les Allemands connaissent parfaitement la théorie démocratique des nationalités : ils l'expriment même par un mot très clair: das SelbslbeMimmunysrecht der Vùlker: le droit des peuples de disposer d'euxmêmes. Mais ils ajoutent aussitôt que c'est là une exj)restiion dépourvue de sens : eine gedanhenlose Phrase, V. not. In lettre du général von Bissing au député Millier (Meiningen) dans Vorwatrl&y l" septembre iyi6.
1. Parmi les arguments invoqués par les Serbes pour justifier leurs prétentions sur la Dalnialic, il y a ralfirmatioii ([uc c'est là qu'est parlée la langue serbe la plus pure.
nationale; et la persistance de la langue peut être dans certains cas le symbole de la persistance de la nationalité. Mais elle n*a d'importance que dans ses rapports avec ]*élément moral qu'elle provoque ou manifeste. Il esl des cas où la volonté des citoyens dément les indications qu'on prétendrait puiser dans la langue. L* Alsace est française de tout son cœur en dépit de sa langue <5t de son dialecte; la Corse est partie intégrante de la France quoique sa langue, et peut-être aussi la géographie et la race, semblent plutôt lfl~ désigner pour être italienne.
Par l'admirable unité de son héroïque résistance, la Belgique proleste contre la dualité que certains voudraient lui imposer au nom de la dualité des langues : flamande et française. La Suisse est officiellement trilingue : au Parlement fédéral, les orateurs peuvent s'exprimer à leur choix en français, en italien, ou en allemand. Cependant, — et malgré des manières, heureusement diiïérenles, de considérer de grands problèmes de conscience — la Suisse a la volonté de rester une. Et Lausanne ni Genève n'ont pas plus le désir de devenir françaises que Zurich celui de devenir allemande ^ En Suisse et en Belgique, ily a des frontières linguistiques, les langues étant réparties sur des régions dilïérentes du territoire; il est des pays au contraire où, à la suite de Tinslabilité des foyers familiaux, des mœurs pastorales, d'un brassage perpétuel des individus, langues comme races se trouvent mélangées en une macédoine indébrouillable. Sur la môme place d'un petit village d'Albanie, un passant parle grec du côté cour, et un autre passant parle albanais du côté jardin. En sorte que dos commissaires chargés d'une enquête peuvent au moyen d'un hasard Icgt'rement secondé, réunir un ensemble impressionnant de constatations favorables à leurs préférences.
La langue touche, plus que la race, à l'âme du peuple; je ne répéterai pas ici tout ce (|ui a élé dit à ce point de vue : « la langue, c'est tout le peuple », affirment les Fia-