V. René Pinon, la Deslruclion des Arméniens
2. The war Ihrough danish eyes, bij a Dane, dans la série Oxford Pamphlets, 1914-15, n' 57.
d^approuver la délimitation imposée à la Belgique : « Non, 38o.ooo fois non pour les 38o.ooo Belges que vous sacrifiez à la peur ! » Une stalue élevée à Bruxelles marque la permanence des aspirations belges : la Belgique réclame, pour son unité, à la Hollande, le Limbourg et à TEurope, le grand-duché de Luxembourg*.
Ce tableau rapide, où n'ont été indiquées que les aspirations nationales les plus marquantes, met en lumière le nombre impressionnant et la complexité des problèmes politiques qui se poseront au moment du règlement des comptes. 11 s'agirait en somme d'une refonte générale du Vieux Monde sur la base démocratique de l'adhésion volontaire des populations à leurs groupes étatiques.
D'autre part, la guerre apparaît, du côté des Alliés, comme une croisade des peuples opprimés. La Russie intervient pour défendre la liberté de la Serbie ; TAnglelerre pour protéger l'indépendance de la Belgique. Les Alliés sont entrés en lice pour la liberté des États contre les tentatives d'hégémonie allemande ; ils continuent la lutte pour l'affranchissement des populations maintenues, contre leur volonté, sous un joug délesté : ce n'est pas un pur hasard qui a réuni dans le même camp, afin de lutter pour l'égalité des États et la liberté des peuples, les grandes nations libérales de TEurope : la France, l'Angleterre, Tltalie. Je puis ajouter : la Belgique; on a dit que toutes les idées libérales partent de France, et lui reviennent, après avoir fait le tour tlu Monde, par la Belgique. La logique la plus impérieuse appelait à ce groupe, la grande République américaine, qui est, avec l'Angleterre et la France, une des grandes métropoles de la liberté politique. Ce n'est pas non plus le hasard quia réuni dans le môme camp, pour maintenir sous la botte les peuples opprim(^s, l'empire autoritaire des Hohenzollern, la monarchie policière des Habsburg, et le despotisme san-
1. Jules Destroc, « le Principe des nationalités et la Belgique », Grande Revue,- mai 1916.
448 LA DéMOGRATFE DES NATIOflâ
gumaire des sultans. La défense du principe dènocraliqae des nationrirtés fait ta saiat'elé de noi^re cvose^
. SECTION m
LA LIBERTÉ DES NATIONS N CST PAS PLUS àBSOLEÎ Q9E €SLL£ DES IIIDIVIOUS. - NÉCESSITÉ DE COMBINER LE PRINCIPE DÊMOGfiATK^Ofi DES NATIONAUTÊE A¥EG US AU TRES FAGTEaR& DE LA P0LITIQ9B INTERNATIONALE.
Ne cpaicTfKms pas de proclamer le principe des^ iialionalilcs, fondé sur Vêlement moral de la v^whtâ humainf, comme Titiéaî démocraiiqiie, coni>me ridé«rf, par consé^ qaenl, dus nations majeures, libérales et civilisées*. T»ut le mon le doit s'acconier à reconnaître que, dans l'Europe ou môme dî^ns le mofïde de rarenir, il ne doii plus y avoir d(^ peuple soumis contre so» gré à la do»»-' nation d'un autre peuple, gouverné, adnfinislré, j»g6, surveillé» peut-être persécuté par des hommes d'une aulre catégorie, d*une autre famiHe ; SH'bordonné à des préfefs, des gendarmes, des policiers éCrangePs: condamné à perpétuité aux bumHiatioQS et avr souffrances de la situation de vaincu. Que le règne du droit arrive et détr6ne la force I C'est le yœu n'iianiine* Alors, il y a unanimité en faveur du principe des nalionalilés? Non. Et à affirmer sa croyance en lui, opb s'expos«» à apparaître à des espi'its sages, pondérés et, en même temps, libéraux, comme un idéologue dange> reux.
En réalité cependant, la divergence ne se produit pas sur le principe ; il s*agil encore ici, dune dirergenee analogue à celle que nous avons rencontrée à propos de la diplomatie secrète: c'est avant tout une c^ivergeHCe
1. Albert Dnuzat, « le Prini* pe di^s nationalités », Revue poiilique el parUmenlaire, 191), l. III. p. 4»i; J. Hollanel-Rose, ^oiiM«rlity as a faclor of Modem iJislnry, 1916.
2. On lira avec prulil la bt'lle «Hudc du maître Boutroiix: « la Conception française dt^ la palionalilô -, dans /?/6/io//i^7WS urUverticlle, 1015,1. IV, p. lU.
sur 4a méàihèàe^isnr i'atiîtode à obsemrcu* è Tëgard de ivimii€îpes, d«Bl ib juafaroe en eUe-tnfeme «est reoeiimie sams diCfioiilfeéfi.
Les uns consÂAèrentqae nous vivons dans ira fHiuvM monde où les léUnietiliS traraldomiels s'insurgent ^oontne les (données de nbeAopt raison e4 cfu'il nens lani incliner, devant lies nécessités de lait, l**or^eiLde notre esprit.; d'-anitres, an 'OOBtnatpe» ppèteodent apporter dans les sciences politicfoes la «léthode de la logiqpue «et des mathématiques : )ils proFessenl fioç, un ^principe *élt^aini bon ett tui-cnéiBe^ 4oates ses conséquences le sont nècessairement, *ei qu'on n^ iftt*à marcher les yenaai fermés dans la "^e droite «où mène la leg>iq»e. Ainsi y a-t-ii ^des adeptes du princi^ •dénrocratique des iiatioTHi<hrtés <fiâ le oonsîdèrennl comme une panacée 'oniveirseNe, capable de iBàre -éispaaMTe taubes les tares «de fa polittopue interna(tio«ak, comoae une formule mdipafne s»scépl?ible d^assnrer Tavèaiemesii de la foàx perpéiuedie. Il y a mn jxkognen tienne à<déleiviiner entre resitbousiasmeaveqBgle pour les priActpes ot wn réalisme terre à teore^ dépoaillé de toirt sentiment ^d'équité ci de taute oonBidération fc jttstioe.
Si ron vent venr clair «dans -cette (question^ il «est BéoBsaaire -de désarticvler oecttc noticm du droit idémocratique, afin d'en ap^vécier les «di^iers éléments. Il est d'afcord nécessaire de Je consMérer 'on lui-même, «t -en second lien vn peint de vue des «obligations que son «xâsteofoe crée à lia 'charge des États vfwi ttt soait pas directecnentmtéressés dans la question.
fit tout d aboird •considénans le droit en lm-«nêine.
K. — 'Le païTicï«»E eka-hik* en î^vi-même.
1* Éviter les duperies du sentiment et le romantisme 'des 'Rati»»aAitës .
On risque en pareille matière d*ètre lentraîné à clos errenrs dangereuses par îes illusions et ïes entraînements prenant leur source dans ie souci k plus respectable de la liberté, l'horreur de 1 oppression et le senti-
Josepr-Bartuélemt. 29
ment de la justice. Il y a des âmes généreuses qui semblent perpétuellement en quêle d'un tort à redresser. Il suffit qu'on leur signale un peuple soumis à un gouvernement à rencontre de sa volonté nationale pour que leur conscience soit immédiatement inquiète. Il y a en effet, certainement, des peuples qui ont des aspirations nationales contrariées : mais on ne peut l'affirmer qu'après un examen sérieux, approfondi, impartial de chaque espèce. Nous savons ce que c'est que (( le peuple » dans la politique interne : sous la Révolution — Taine l'a bien montré — c'était une minorité qui allait parfois jusqu'à commettre des crimes. Le peuple dont les politiciens invoquent la volonté n'est encore souvent qu'un cercle restreint, mais agissant. Nous devons être prévenus par conséquent qu'il petrt en être de même des prétendues aspirations nationales. Il faut donc essayer de traverser la couche superficielle des intellectuels et des politiciens, pour atteindre vraiment la conscience profonde du peuple. Dans la plupart des cas où se pose le problème des nationalités, il y a la masse du pays dont il est très difficile de connaître les tendances: elles se résument dans le désir d'un gouvernement régulier, assurant une sécurité suffisante aux personnes et aux transactions agricoles ou commerciales. Là-dessus, il y a soit une aristocratie, de naissance ou de fortune*, soit une élite intellectuelle, qui désire une modification de la distribution étatique des territoires et des populations. C'est cette minorité qui fonde les revues, crée une agitation, envoie ses émissaires dans les pays étrangers : évitons de prendre pour des aspirations nationales des opinions peut-être isolées et qui, quelque respectables qu'elles soient, ne méritent pas qu'on
1. Certains observaleurH superficiels ont écrit que les provinces baltiques de la Hussic étaient allemandes : cependant la partie allemande de la population se réduit à la noblesse et aux c< banms baltes », qui jouissent de ])rivilègcs fcodau\ étendus, mais ne représentent ((u'une petite partie de la population: 7 p. HK) dans les villes I P- 1<^<* dans les campagnes. Les Lettons proî^re^-ent au détriment îles Allemands dans la propriété des terres, les profer^sions libérales, la presse.
mette le feu au mondç '. Ne jugeons pas les problèmes soumis à noire senlimenlalilé d'après la mesure de l'Alsace-Lorraine. En 1871, la France était, dans toute la force du terme, une personne morale; elle était unifiée, elle était majeure ; TAlsace-Lorraine était une partie intégrante de la patrie la plus une que Thisloire ait jamais connue. L'Alsace avait vibré de toutes nos émotions, avait souffert de toutes nos douleurs. C'est une partie de notre chair pantelante qui nous a été arrachée. La plaie est encore ouverte : les annexés de 71 vivent encore ; ce sont leurs fils, à peine leurs petits-fils, qui souffrent de la séparation. Il n'y a jamais eu dansThistoiùe du monde une protestation aussi unanime que celle des Alsaciens-Lorrains. Ne disons pas, ne laissons pas dire, à propos des ambitions d'un peuple sur un territoire, habité par une population mélangée, quelque légitimes que soient par ailleurs ces ambitions: C'est leur Alsace-Lorrainfe ! C'est une assimilation qui, dans l'immense majorité des cas, serait inexacte, et souvent serait impie. Je m'abstiens de citer des exemples concrets pour éviter de froisser, peut-être chez des amis ou alliés, des susceptibilités nationales, toujours prêtes à se hérisser.
1. Un des exemples les plus frappants de ces mouvements nationaux crées artificiellement du dehors, dans un intérêt politique, me paraît être le mouvement lithuanien. Les Lithuaniens paraissent d'origine aryenne, ont une Tangue voisine du sanscrit, et formaient au quatorzième siècle un duché ; à cette époque, la dynastie des Jagellons acquiert par mariage la Pologne, et depuis cette époque l'histoire lithuanienne se confond avec celle de la Pologne. Les Lithuaniens sont eatholiciues comme les Polonais, et la masse du peuple se considère comme polonaise. En 1862 se créa un"niouvement national /at'om<? par la liussie, qui y voyait un moyen de lutte contre, d'une part, les barons haltes germaniques, d'autre part contre les grands propriétaires polonais ; un journal lithuanien était imprimé à ï^.iiiit- Pétersbuurg. D'£iutrc i»art, à TiUitt, à roxlrémité de h\ Pru.-se orientale, rô.-;ident des Allemands d'origine lithuanienne, protestants et russophobes : ils ont fondé en 18^:^, dans un intél'âl ailemand, cette fois-ci. la Sotiélé des amis de la Litliunnie. \.' Pro Lilhuania, Builolin mensuel du bureau dinfonn^'ilions lift Lithua'iie. Paris. Lausanne, le Lithuanien.
4AS LA X>éMOCRATIB HEB NJLTiœiS
^ Se rendre compte que la complexité des jproblhmies oatmnaux rend souvent inapplicable la solutioB parement juridique.
Certes, si on se Irouvail en présence d*uiie voloaté certaine, claire, indiscutable, unanime ou tout au moms quasi unanime, des individus habitant an territoire^ le droit serait clair. La manière dont la France a acquis la Savoie et le comté de Nice est un de ses titres de gloire : le plébiscite triomphal de 1860^ confirmé par le plébiscite quotidien de l'adhésion sans réserves à la nouvelle patrie, est un des hommages les plus clairs qui aient été rendus au droit des peuples. Mais les problèmes diplomatiques ne se présentent malheureusement pas dans cette forme schématique. Il arrive très souvent, surtout précisément dans les régions ou se pose actuellement le problème des nationalités, que le brassage des peuples, par suite de la conquête, de 1 invasion, de la dénationalisation systématique psiv le vainqueur, a rendu les aspirations contradictoires: ici un îlot de telle nationalité est englobé dans une vague d'une nationalité dilTérenle ; et la même nationalité recommence ailleurs à constituer une autre enclave, ou bien è enclaver encore un ilôt d*une autre nationalité. On ne peut cependant pas constituer un État sous la forme d'un archipel dont les éléments seraient réunis par «des ponts enjambant sur les autres États. « La macédoine de peuples en Irai ne, en Macédoine, la macédoine des questions. » I>ans d'autres pays, le brassage est arrivé à un mélange encore plus intime, de sorte que les rivalités nationales s'expriment par des discussions de poanxnloge. Le problème diplomatique se réduit-il alors à une simple opération arithmétique : la nationalité qui a 34 p. 100 delà population doit-elle l'emporler sur celles qui n'en ont chacune que 33 p. 100?
Comme il est cependant nécessaire de constituer de ces éléments divers un État unique, il y a nécessairement des nationalités dont les aspirations ne sont pas satisfaites et qui s'estimeront opprimées, et nous pour
LÀ UEBBRIlé. inES.-XfftXHIN9 45^
rons à noire toiidr pouaserle cri désespéré de Rousseaur^: « Ehl qjiAfiJ I kl liberté ne se nMriciieBtqa'à r»pp«DdeliEi> «erviiiiide? — Poisirétpe * 1 »
3* Ne pas exagérer les illusions sur V Eldorado démocratique de la paix. par la satisfaction des aspirations nationales.
De cette simple constatation qae leS: événemenis ne^ se plient pas à nos désirs pour nous présenter des pro* blêmes siroples> il résulte que le principe démocrali^ue des nationalités n'est pas le « Sésame, ouvre-toi l » qui doit inaugurer Tère de la pacification générale et perpétuelle *. On pourrait même être tenté de soutenir que
!.. La Roumanie transcarpathique, qui est encore sous la domination hongroise, comprend une population dont la moitié environ est roumaine ; sur 8.760.000 habitants, il y a 4.000.00Q de KoOmains, 2.200.000 Hongrois, 1.000.000' de Serbo-Croates,. 7S0.000 Allemand». Depuis un millier d'années les Roumains soutiennent contre les Hongrois une lutte sans trêve, d'abord religieuse et économique, et, depuis le dix-neuvième siècle» iocontestablemeot nationale. La sincérité des aspirations nationales des Roumains soumis au joug autrichien ressort, d'une façon évidente, des persécutions incessantes qu'ils subissent, à propos de leurs écoles, de leur langue, de leurs couleurs nationales, des élections ; les Hongrois se conduisent à leur égard comme les Prussiens à l'égard des Polonais. Le prêtre catholique Lucaciu, député roumain au Parlement de Budapest, a subi trois années d'emprisonnement pour avoir présenté à l'empereur les doléances de ses compatriotes (Lacour-Gayet, /tf» Roumains de Transylvanie, 1915).— Les Polonais passent pour ft'étre pas parfaitement tolérants à l'égard des Lithuaniens, des Ukrainiens, des Juifs. Si • la Grande Pologne » était réalisée, il y aurait peut-être encore des mécontents. Au moment où s'impriment ces lignes, les ct)nvuIsionR révolutionnaires semblent menacer l'unité et l'existence de la patrie ru.sse : en même temps que la Finlande, c'est l'Ukraine qui proclame soa autonomie. Or les prétentions des Ukrainiens poussent jusqu'à cent kilomètres de Cracovie et jusqu'à cent cinquante kilomètres de Varsovie : les Uki?aimen& opprimera ient* de ce côté des Polonais. Par ailleurs, les Ukrainiens prétendent détacher de la pairie russe les Cosaques du Don, les Talars des bords de la mer Noire, les Juifs d'Odessa, les immigrés du Nord q^ ne désirent aucunement cesser d être Busses, pour devenir Ukrainiens.
2. « Que la i)aix acquise par la victoire ne soit paâ une paix» mais bien la paix, la paix pure de tous germes de guerres,. la
464 L\ DéMOCRATIE DES NATIONS
le principe démocratique des nalionalilés serait plutôt une source de guerre, puisqu'il éveille la conscience d'un droit qu'il n'est pas toujours possible de satisfaire.
Il y a une grande part de vérité dans le tableau touchant des nationalités afTranchies, maîtresses chacune de leurs propres destinées, et se tendant désormais la main qu'elles avaient tenue juiîque-là sur la garde de leur épèe. Il ne faudrait cependant pas s'hypnotiser sur cette allégorie idyllique. Il est permis de se demander si on assurerait au monde un maximum de tranquillité avec un grouillement d'États nationaux, livrés au nationalisme le plus exalté. C'est un devoir pour la diplomatie de se demander si un grand Etat |)olonais romantique, allant de Pélrograd à Breslau, s'étendant de la Baltique à la Méditerranée, et se livrant à des tours de valse tantôt avec l'A^llemagne, tantôt avec la Russie, ne serait pas un danger pour la paix ,de l'Europe *.
Quelque satisfaction d'ailleurs que l'on donne ftux principes, l'enclievôlrement des nationalités conservera toujours sous la cendre des foyers de mcconlentemenl, et surlout. comme on va le voir, il n'est pas de peuple qui soit prtH à se contenter de la justice, de la seule justice : avant d'arriver à IKldorado démocratique de la paix, il nous faudra supprimer la diversité des intérêts nationaux 'et les rivalités qui, jusqu'ici, en ont découlé nécessairement. — Si jamais l'Ktat autocratique ancien disparaissait partout pour faire place à l'Etat-nation, si un jour l'État coïncidait partout avec la nation, disparaîtraient en même temps les guerres causées par cette divergence : il n'y aura plus de guerres de nationalités; cela ne signifie pas qu'il n'y aurait plus de guerres. L'Italie, (jui s'ei^t formée au nom du principe des nationalités, réclame autre chose que ce qui lui est dû au nom de la nationalité seule.
paix assise, solidement, sur ie principe des nationalités et de la justice internationale. » (Anatole l-rance, Discours à la cérâ' monte ilalienne à la Sorbonne, 22 juin 1910:.
1. Comme on le verra plus tard, nous croyons d'ailleurs que» sur ce point, la solution diplomatique concorde avec la solution juridique et démocratique.
LA LIBERTÉ DBS NATIONS 46ê
Je précrse d'ailleurs que, s*il ne faut pas exagérer la portée pacificatrice du principe des nationalités, il ne faut pas non plus la méconnaître. En donnant satisfaction aux aspirations et aux volontés des peuples, on supprime incontestablement des causes de guerre. Le traité de Vienne (i8i5), le traité de Berlin (1878), par leur méconnaissance des principes, ont été le berceau de guerres qui ont désolé TEurope (V. supra, p. ^ i5).
Il est encore permis de croire, sans être taxé d'utopie, que la propagation, dans le sentiment des peuples, du droit démocratique des nationalités, aurait une vertu pacificatrice, puisqu'elle suppose que les peuples, à la dilTérence des troupeaux, ne peuvent pas avoir de propriétaires, et qu'elle met ainsi un frein aux instincts brutaux de conquêtes.
4° Le droit démocratique est un idéat avec moratoire.
Une politique étrangère serait condamnée à la plus dangereuse stérilité si elle prétendait méconnaître les faits. Lamartine, représentant de la plus idéaliste des républiques, doit concilier son idéalisme de poète avec le positivisme de l'homme d'État : « Les traités de i8i5, dit-il dans son manifeste aux puissances (4 mars 1848), n'existent plus en droit aux veux de la République française; toutefois, les circonscriptions territoriales de ces traités sontoin fait qu'elle admet comme base et comme point de départ dans ses rapports avec les autres nations. »
Le respect du fait est d'ailleurs autre chose que la déférence obligatoire -devant ce qu'il est impossible d'empêcher. 11 doit encore correspondre au sentiment que la société des nations, comme une société nationale, a besoin de stabilité. Il y a des moments où il faut maVquer un arrêt dans la voie du progrès vers rjdéal et planter sa tente : une société des nations ne peut pas vivre dans une crise perpétuelle, pas plus qu'un État dans une révolution continue. 11 faut qu'il y ait des moments où Teffervescence se calme, où les
416 LA mmOGULTlB DBK Rà1I#NS
Élafff iM'Soreiii pas menacés de disBoIotÎMis se sentent à Tabri rfe& iaii^ues des voioiiis ambitiewK. Le besoin' et sMH^é est an des-preini«p&be.soiBsderbaBDaoi4ié. Les idéalistes reppocfaenl aux juristes dis fsnre ta thé«rir dU siatu qwo : certes les juriste» n'ont pas «boisé ki neiiteure paru, mais leur rôle est nécessaire ; conune Marthe dans l'Évangile, ils assurent la<saii8fa€iioi» dîes nécessité» immédiates de la vie, tandis que les auires, comme Marie, s'abiraent dans ki^ contempiadon de Kidéal^. Ils se trouvent bien contnraints^ de recomaltre une certaine valeur aux traités eonclus par tes org<aQes eonstitutronneis des États et ils sont biev obligea» d'ajouter que le peuple d'un de ces Élat&ne peut pas unilatéralement méconnaître, sw^-le-i'hamp^ la- portée die ces traités *.
Ils sont bien obligés d'admettre, comme une règle posilive, le droit d*un État constitué à défendre son unité contre la sécession d'une de ses parties, de même qu'un gouvernement établi a le droit de défendre son existence contre- la- révolution. Le droit démocratique die» nationalités, c'est le droit naturel; l'ordre établir c'est la loi écrite. Imagine-fe-on ce que serait «ne société si, tout d'un coup, on supprimait la loi écrite, en décidant que désormais les hommes seraient seulement soumis au droit naturel, interprété par chacun selon sa propre conscience? Ce serait Fétat de* la sociélié des nations si, tout d'un coup-, toute loi' positive était supprimée au pro Ht de la libert"é absolue de chaque Ëlat d'agir conformément à ses aspirations. La querelle entre les idéalistes et les juristes provient de ce qu-ife ne voient qu'un seul ct^té de la question : tes juristes insistant sur le besoin d'ordre, k»s idéaliste* sur le
1. La diplomalie da second Empire, qui. semble avoir été le plus logique avec l'idéologie démocratique, n*adtnetlait pas q.u*tin engagement' difloma tique put valbir à rencontre^ du sufTra^ uniA^ersei. C'était la docUine e^ipriméâ dans lac oioeulaiii«: (te notre ministre des Affaires étrangères du 4 décembre 1S62L: « Les principes de notre droit public ne nous autorisent pa» à établir* dàns^ un< document officiel que- nous refUseniouB mdéSnimânt de reconnaitTe un souverain qui aucaii élé^^ élu par. le eufTcage libce et spontané de la Grèce, en désaccord avec Ites engagements qui lient les puissances entre elles. »
CA. LiBCKré mas. rtAxiONfl itr
besoin de justice*. Il arrive aux premiers d'exagérer dans te sens d*uB attachement religieux à Fordire èl^abli qui prolbnge^les injHistes oppression»; aux autres, #exagérerdans le sens dPane- înipatienee' fébrile qureempromettrait la vie de Thumanité et aboutirait à l'anarehie. EV js ne dis- pos. «pie* 1» ^mtmUditàanK. entre lès deux 'teiKTanee» soit tacite à réateêr;. teuii ee- que^ Von peut dire, c'est; que*, pour une pénioda di>iU: la durée est fixée par la» clause rebws sic staniibas, 1b monde a le droit d^aesurep sa'fcraiMpiilli()é' par des braités. Pendant ce; temps^, en^ n'exi^ pas- des na<tionaXilés une abdieatfton d'éfinjdlive de leur droit d)émocr]»tique : ea lies prie seislement dnr consenlis' un moratoire. Qu'un cevtaib nombre df habitants de Dublin aient consenln à< fsxive le jeu de TAUemagae, k poignarder dans le dos leur État et en même l)em>ps TEurope, au^miKeu d» la plus grande kitt» p0U4r- lia justice que rhisfcoire ait enregistrée, c'est un erime pour lequel te droit démocratique ne peut a>HCTt-Demeiii servir dfr ciwconstffnee aibiénuatile.
La doctrine du droit naturel des peuptes n'est que te transposition' à la doctrine internationale de refibrt de la névohition duns le domaine de la politique interne : il »'agit de réorganiser la société des nations^ comme te société nationale, sur les bases fournies par te seule raison. Sur les^ deux domaines, l'entreprise se heurte aux mêmes difficultés : il n'y a d^institution politique durabte que celte qui » des racines dans le passé. La vie- des peuples, qomme te vie de te nature, ne fait pas de sauts ; la continuité est sa grande loi.
C'esd cependant dans son aspect négatif que le priocipe démocratique apparaît avec le plus de netteté; des personnes humaines ne. peuvent pas, contre leur volonté, être transférées d*un État à un autre comme un troupeau change de propriétaire.
1. C*est, je crois, la portée delà controverse entre mon cher maitre rie- professeur Piliet,. et le professeur italien Cimbali.
5" L'application dès principes démocratiques dans le droit public interne est susceptible, en bien des cas, datténuer Vacuité des problèmes nationaux,
A quelque degré que ron s'arrête dans la gamme def^olulions possibles à apporter aux problèmes nationaux, on en revient toujours à la nécessité de Tapplicatioii du droit démocratique. Il ne faut pas que les personnes humaines soient considérées comme des choses, purs objets d'un droit qui leur serait étranger et supérieur. La liberté politique, à l'intérieur de l'État, est apparue, à l'expérience, comme le moyen le phis propre à allénuer la vivacité des conflits nationaux à l'intérieur de l'État. C'est par la liberté politique, à rintéiieur de l'État britannique, qu'a été atténuée progressivement, en dépit de . soubresauts de violence, de plus en plus espacés ct-de plus en plus faibles, la question irlandaise : et nous ne lui concevons pas d'autre solution que le home rule. C'est par la liberté politique qu'a été résolu le problème national dans les dominions de l'Empire britannique : c'est par la liberté polili(iue, par un accroissement du rôle dos assemblées que, vers i8^iO, l'Angleterre a mis' tin, nu Canada, aux lutles entre Français et Anglais et à toute velléité séparatiste; c'est par la reconnaissance de la plus large liberté poliliciue qu'a été clos le conflit entre le Transvaal et la métropole. Au contraire, le refus de liberlé politique a exas[)éré les revendications nationales contre les empires du Centre. En s'obstinanl à « piétiner le cadavre d'une nation », la Prusse a conservé loute leur vigueur aux protestations polonaises. La politique policière des Habsburg contre les Roumains de Transylvanie, la lutte contre les écoles, la langue et les coutumes, les attentats scandaleux et ■souvent sanglants contre la liberté des élections, ont entretenu la vie des revendications séparatistes. Nous sommes encore au milieu de la fournaise d'où .sortira l'Europe nouvelle, et nous ne savons ce que sera celte Europe. Mais nous pouvons croire qu'un pas serait réa-
lise vers la paix et l'équilibre du inonde si les nationaiités soumises à l'empire des Habsburg recevaient -chacune leur home raleK II y aurait dans une large con- «cession de la liberté politique un frein contre le danger de la MitteleiTropa, c'est-à-dire contre la mainmise <;oniplète de l'Allemagne sur l'Autriche.
6" Le principe du droit démocratique ne peut servir de mobiie exclusif d'action à la politique étrangère dun grand pays.
A invoquer, en lui attribuant une valeur absolue, le principe des nalionalilés, on s'expose d'ailleurs à se tenir complètement en dehors de la vfe, à planer dans une sphère qui a été jusqu'ici étrangère à la politique pratique. Il n'y a pas, dans l'histoire, un Klat qui soit reslé jusqu'au bout, pendant, par exemple, la durée d'un règne, fidèle à la notion démocratique dos nationalités. Napoléon IIÏ lui-.mArac s'était laissé conduire par l'ambition à incliner vers la théorie allemande des races pour justifier ses visées sur la Belgique. L'Italie réclame Trente et Trieste au nom du principe dos nationalités: le Brennœr et la frontière du royaume italien de i8ii, au nom du principe dos frontières naturellos; la côte dalmale et toutes les frontières extrêmes do l'ancionne république vénitienne, au nom de Thisloirc; la prépondérance dans l'Adriatique et la ville albanaise de Valona, au nom de l'équilibre ; des îles du Dodocanè^e, pour avoir dos bases navales; des territoires en A«iie Mineure et des rectifications de frontières en Afrique, pour sa population surabondante. La réalisation dos aspirations de nos alliés {dont je ne préfends pas mettre en doute fa fégitimité) fera passer sous leur domination des Allemands ià Bozen), des Serbes, des Albanais, dos Grecs. La Russie tsaristo, qui avait acjcepté la guerre doolarée par l'Allemagne, au nom du principe des nationalités, revendiquait Constantinople
1. Nouvelle application de l'idée que « démocratie signifie paix ».
^SO LA. BEMOCAAfTfB: DCS» NATIONS
«At les» Délrotis aur nonk du libre accès à la Hier, nécessaire à lat respicalion de son* énoriziè Lerriloire.. GhAcpie Ëtal prétend, cooserveir dans sa main te- jeu comptai des principes, el abaUre:, ani moment voului, la cairte qm peii^tr le fatire; ^gnec.
Le penseur, lerraieraliste, dan» son cabinet, a 11» dfioii de dégager des principes absolus ; Thomme d'État a le devoir de se demander ce que deviennent ces principes au contact de la pratique. Or. dans bien' de» cas, Fe principe des nationalîtés couvre une ambîiion de conquête au profit d'un État constitué, plutôt qu'uneenlreprise de libération des nationalités opprimées. La Révolution française a lancé la .formulé dti droit nutionalf reprise avec persévérance par le second Empire- : c'est an- nom du droit national que s'est formée Plinfté allemande, et c'est en violant le droit national que TAHfemagne s'est agrandie. L'Italie des nationalités est partie ouvertement pour une guerre d'expansion au nom de r « égoïsme sacré ».
Le prétendu principe démocratique n'est très souvent .(jue la robe dont on habille des ambitions. « Dans le désastre universel, a écrit M. Luzzatti, les patries triomphent *. » Ce n'est pas assez dire : nous assistons^ en réalité, à une explosion des idées nationalistes, à une fièvre générale d'annexions, qui semble toutefois avoir épargné FAngleterre, la France et les Étals- Unis^..
Nous demeurons fidèles à la maxime : « 11 importée peu que la France grandisse en étendue, pourvu qu'elle grandisse en hauteur. » (Le mot est de Rouher, i5 mars 1867.) Et c'est très bien. Mais il ne faut pas exagérer et continuer à prétendre gérer noire politique d'après noire incurable senlimentalisme,dans un mondé où les sentiments tiennent bien peu de place'. Noto