‹ Démoctatie, et politique étrangère;Chapitre 119 sur 137 · CHAPITRE II UÉGAirTÈ DES ÉTATS · texte numérisé non relu

CHAPITRE II UÉGAirTÈ DES ÉTATS

L'égalité est le corollaire de la liberté. L'une et Tautre ne sont la plupart du temps que des solutions identiques dénuées à des problèmes envisagés sous des angles un peu différents. Lorsqu'une oppression est supprimée, il en résulte une égalité entre Toppressenr et Topprimé : par contre, si c'est Tégalité que l'on se donne comme but principal, on l'atteindra fréquemment en créant une liberté. Ainsi Tesclave devient régal du maître, le vassal du suzerain, le serf du seigneur. Si tous les hommes sont libres, ils sont égaux et on, ne peut les faire égaux qu'en les rendant libres: L'inégalité suppose la servitude et réciproquement. La démocratie a souvent le goût de la liberté ; elle a toujours la passion de Tégalité.

La tendance du droit démocratique est de reconnaître,, entre les États, une égalité analogue à celle qu*il proclame entre les individus. Tous les États, en dépit des différences de population, de puissance, de territoire^ sout libres et égaux en droits : tel est l'idéal*. Au

1. Il faut entendre ici l'égalité des nations avec le sens que- Ton donne h l'expression d'égalifé dans le droit public interne. Les principes démocratiques prohibent toute inégalité juridique qui serait fondée sur des privilèges de naissance ou de fortune... ; de même les principes démocratiques prohibent, dans la société des nations, toute inégalité juridique basée sur des difTérences de force. Mais il peut y avoir, dans la société interne, des différences juridiques, fondées par exemple sur la minorité, la faiblesse d'esprit, la faute de certains individus; de même la société internationale peut reconnaître des degrés

-contraire, les nations antidémocratiques prétendent transporter, dans le domaine international, les théories autoritaires qui dominent dans leurs sociétés internes: il faudrait reconnaître entre les nations une hiérarchie fondée sur la différence de leur force. D'un côté, Tauloritarisme international; de l'autre côté, le libéralisme •égalitaire des nations : ce sont ces conceptions fondamentalement différentes que la guerre actuelle oppose Tune à Tautre sur les champs de bataille de l'Europe*.

Le problème du droit à l'existence des petits Étals Tient d'être posé avec une tragique brusquerie devant la conscience universelle : mais, depuis longtemps, il avait été examiné, au point de vue doctrinal et politique, principalement en Allemagne ; la demi-culture des Allemands ne leur permet pas de comprendre facilement un autre droit que celui de la force.

Dans sa Politische Géographie (1898), qui est avant tout une théorie de TÉlat dans ses rapports avec le territoire, le professeur Ratzel condamne, au nom delà science, les Étals qui vivent sur un territoire restreint. Nous retrouvons, dans cet ouvrage bien connu, les caractères généraux des doctrines allemandes : il con-

diverà dans la souveraineté — mi-souverainelé, vasselage, proleclorat, capitulations — pourvu que ces degrés ne soient pas déterminés par des différences de puissance.

1. a Comme résultat de cette guerre, disait M. Asquith, le 11 avril liilG, dan^ son discours aux parlementaires français, nous entendons instaurer en principe que les problèmes internationaux doivent être résolus au moyen de libres négociations sur le pied de l'égalité entre peuples libres... »

M. Salandra, do son côté, disait au banquet du quai d'Orsay, le 2t> mars 1916 : « Les traditions, les principes, les aspirations des deux peuples (français et italien} les appelaient à défendre ensemble la cauîie de la justice, du droit, du respect des petits Étais.,. »

« Les gouvernements alliés aîfirment, une fois de plus, qu'il n'y a pas de paix possible tant que ne seront pas assurées la réparation des droits et des libertés violées, la reconnaissance du principe des nationalités et de la libre existence des petits Étals- ^ (Note des gouvernements alliés au président Wilson, âO décembre iyi6.)

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lient, sous le prélexte de dégager des lois scientifiques,, une thèse matérialiste, fataliste, dédaigneuse de la per* sonnalité de l'homme et de sa volonté, en un mot en contradiction essentielle avec la démocratie, qui prétend substituer un idéal moral an règne de la fatalité, de la matière, de la foroe.

Le point de départ de la doctrine allemande, c'est que rÉlat est un organisme, soumis comme tel aux lois^ que les sciences naturelles ont dégagées pour les organismes ; la conscience humaine, l'idée de justice, ce sont des éléments que nous ne trouvons pas dans révolution des mollusques : par conséquent, elles ne doivent pas avoir leur place dans révolution des sociétés humaines. Tel est le principe. Quant à ces lois; qui président à l'évolution des sociétés animales, on enconnat l'essentiel : c'est la loi de l'adaptation, de la concurrence vitale, de la disparition des faibles, de la survivance du plus fort. Les petits États doivent disparaître devant les forts, qui les absorbent par la conquête, car^ et c'est là Tidée non exprimée qui domine toute la thèsCi rinspire et l'explique, TAllemagne est un État fort...

Les petits États apparaissent à Ratzel comme des survivances absolument anormales de périodes périmées de l'évolution des sociétés humaines.

Cette évolution s'est étendue sur trois âges : \° C'est d'abord l'âge du Dorjstaat, de l'Élat-village, soumis à un chef minuscule, et dont nous trouvons encore des spécimens dans les parties les plus reculées de TAfrique. 2* Lorsque le village jouit d'une situation géographique favorable, il se produit vers lui un afflux commercial ; ou bien le chef, heureusement agressif, l'agrandit par l'apport de vaincus et d'esclaves : alors TÉtat-village s'élève jusqu'au titre supérieur de l'État-cité : Stadtstaat. Ce sont ces États dont on embrasse tout le territoire du haut d'une acropole et dont Tantiquilé classique nous présente les exemples les plus intéressants : Athènes, Sparte. 3* Enfin, on arrive au degré supérieur arec le Landstaat^ TÉtat-territoire, qui embrasse tout un système de villages et de cités. A c^tte succession, dont

Tordre paraît bien conforme à la réalité historique, la doctrine allemande attribue une valeur morale et juridique; elle en conclut, en effet, que Tapparition d'une forme supérieure enlève tout droit de vivre aux formes antérieures, à moins que celles-ci ne soient adaptées à des conditions matérielles particulières : elle admet à former une société politique spéciale la population d'une vallée isolée entre de hautes montagnes, d'une oasis enfoncée en plein désert, d*une tle perdue dans l'océan. C*est donc toujours la matière qui l'emporte. Ratzel essaie cependant de pousser une petite note morale : la prédominance des grands États entraîne la disparition des guerres locales. La guerre générale dé- ^îhaînée par l'Allemagne serait, il est vrai, de nature à faire regretter cet âge primitif.

Mais il y a des degrés divers dans l'importance des Étals parvenus au degré supérieur du Landstaat. La Belgique, qui ne possède que 29.000 kilomètres carrés, est-elle aussi respectable que l'Allemagne, qui en possède 544-000, que rAuLriche-Hongrie, où la monarchie des Habsbourg étend son autorité sur 670.000? C'est la grande question posée par la guerre actuelle. Or, seize iins avant celte guerre, Ratzel donnait la solution de laquelle a découlé directement l'agression allemande contre la Belgi(iue : non, affirmait-il, l'Élat-à-petit- ^space est une forme périmée de l'évolution des sociétés politiques, et il n'a pas davantage le droit de subsister que l'ancien Étal-village et que Tancicn-État-cité.

El d'où vient, à TÉtat-à-grand-espace, ce droit exclusif de vivre? C'est, répond Ratzel, et il y a dans cette théorie toute la philosophie de la guerre actuelle, c'est que l'État-à-grand-espacc est fort et qu'il a l'esprit d'agression et la volonté de conquête. Un organisme vivant est soumis à la loi de croissance : du jour où il ne croît plus, il s'étiole et meurt. Or seul l'État-à -grandespace a la tendance à s'accroître, parce que seul il a la force de dépouiller ses voisins. Quant au petit État, obligé par sa faiblesse de respecter le bien d'autrui, il est condamné à une stagnation malsaine ; qui n'avance pas recule : il est condamné à disparaître. S'il a la pré-

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ienlion, inutile àThumanité, de prolonger son exislence misérable, et de Continuer à végéter au milieu des appétits légitimes des grands, il doit consentir à la grande renonciation au droit d'employer la force, il doit accepter le stigmate honteux de la déchéance suprême : la neutralité perpétuelle. Rome a compris le devoir de l'appétit de puissance ; Athènes, non. Aussi Athènes a été absorbée par Rome, et c'était justice. « L'Etat, confirme Treitschke, est puissance ; et par conséquent, c'est seulement l'État, réellement fort, qui peut et doit survivre. Il y a quelque chose de ridicule dans l'idée d'un petit État : c'est la faiblesse s'elTorçant de prendre l'attitude de la force. » Bernhardi surenchérit : « II est déraisonnable et scandaleux de prétendre qu'un peuple faible a le droit de vivre, absolument ainsi qu'un peuple puissant et en pleine vigueur. » C'est une impression «courante en Prusse qu'il est ridicule d>6tre né dans la principauté de Reuss.

La condamnation des petits États prend dans la doctrine allemande l'allure prétentieuse d'une loi pseudoscientifique : « la loi de l'histoire », le « matérialisme historique de Marx », disent les sozialdemokrates. La Belgique doit être supprimée, écrit Naumann dans son livre sensationnel Mitteleuropa^ uniquement parce qu'elle forme un petit État et que ce morcellement du monde est contraire «au mouvement général décentralisation de la miîtrise de l'humanité ». Il est dommage, constate M. Ernest Denis *, que Naumann ne fixe pas le chiffre de millions d'hommes au-dessous duquel un groupe ethnique perd Te droit d'exister !

Les petits États, dit la doctrine allemande, sont condamnés à disparaître, parce qu'ils représentent un idéal suranné et dépassé. Il ne faut pas les regretter. Ils n'ont aucune espèce de valeur pour la civilisation et 4'humanité : le « microstatisme », puisqu'il faut l'appeler par son nom, est une maladie dont il faut délivrer le monde. Dans les petits États, dit Treitschke, est développée cette tendance misérable à juger un gou-

\. La Guerre, 1916.

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veni'eiaent bon s'il lève pea d'impôts, maurais s'il eo réclame de louitih. Il manque aux petite Êlals l'aplitii4e à la justice que l'on trouve chez les grands. Les véritables cbefs-d'œuYre de la pensée, de l'art, de la po^ie ont été exclusivement produits dana les grands États. D'ailleurs TÉtat est puissance; TÉtat faible est donc en contradiction avec son propre principe. Telles sontquel^ ques-unesdes affirmations dogmatiques de Treitsebke, qui a contribué à faire pénétrer dans Tâme allemaade le mépris des petits Étals ^. Ratzel s'apitoie sur l'atrophie des organes qui résulte nécessairement pour les petits États de la suppression de la fonction. Les forces inemployées s'étiolent, les énergies se stérilisent, celles qui s'exercent le font mal, toutes les ambitions tournent désespérément, comme un cheval de manège, dans l'horizon borné des frontières étroites ; il en résuite la domination d'un misérable esprit local et l'exaspcl^'ralion des luttes politiques. Ajoutons la condaraiialion monde prononcée par Bismarck : « Tous ces petits États manquent de reconnaissance ^. >»

Gardons -nous de répondre à ce dénigrement systématique des petits États par un éloge enthousiaste et romantique entonné en leur honneur. Un État n'est pas nécessairement bon parce qu'il est petit : je ne vois pas encore les services que la Bulgarie a rendus à l'humanité ; le seul exemple qu'elle lui ait donné est celui d'une certaine habileté pour négocier afin de gagner du temps et de pouvoir ensuite attaquer par

1. On trouvera les passages les plus caractéristiques de ses œuvres dans rouvnige de A.-L. Gowans, Sélections front Treil^ schke, pp. 17-20, 58-01. Cf. Johan Caslberg, The World War and Ihe Small SialeSy dans Conlemporary BeuieWy juin iyi7.

2. C'est le propre de tous les États de manquer de reconnaissance, parce qu'un Élat, comme tel, ne prend pas un sentiment, quelque noble qu'il soit, comnie moteur de son action {politique. La reconnaissance d'un peuple se manifeste par des effnsioas de sympathies individuelles, comme celles qu'a reçues, de la part des Etats-Unis, la patrie de La Fayette et de Rocfaambeau. Le même exemple des Ktals-Unis montre que la reconnaiseance peut intervenir, comme facteur secondaire, dans les grandes décisions, et que, lorsque ces grandes décisions ont été prises, elle peut exalter le sentiment national, et, par là, rendre plus efficace la coopération d'un État.

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surprise ses interlocuteurs ou bien ses propres alliés» C'est peu.

il fout reconnaître aussi qu*il j a une limite dans Texigoïlé qui ne saurait être dépassée sans inconvénient pour les citoyens et 4'bumanilé en général : il fani distinguer entre TÉtat petit et TËtat minuscule. Il n>st pas douteux que des embryons d'Étals comme Saint-Marin (lo.ooo habitants)^ Andorre (5. ooo habitants), Monaco (i5.ooo habitants) ou Liechtenstein (il. ooo habitants) ne constituent pas l'i^déal de la cellule dans laquelle devrait s'exercer laclivité humaine : ces Étals n'ont qu'un simulacre de vie publique ; ils ne peuvent procurer à leurs citoyens Jes instruments de progrès intellectuel ou moral ; la plupart sont même incapables d'assurer, sur leur propre fonds, les fonctions essentielles de l'État, notamment le maintien de l'ordre, la fonction de l'État gendarme : si la principauté de Liechtenstein, par exemple, a ses tribunaux» elle emprunte à TAulriche les douanes, la gendarmerie, la monnaie, lespostes^ Au point de vue démocratique, nous ne tirons, de ces constatations péjoratives, aucune conséquence pratique : ces petit s Etals veulent subsister, ils veulent conserver leur indépendance ; ils ont une conscience nationale : cela suffit pour qu'on leur reconnaisse le droit à rexislence.

Mais ce n'est pas sur ces phénomènes du micros! atisme qu'il faut s'hypnotiser; et si, abandonnant les États minuscules, nous considérons les petits Étals — dont la Hollande, la Belgique, la Suisse... nous fournissent le type — nous voyons que la condamnation prononcée contre eux par la doctrine allemande est singulièrement injuste.

Il n'y a pas lieu de prononcer des panégyriques abstraits sur le bonheur des petits États, mais bien d'examiner la réalité des États concrets. — Il faut aussi se rendre compte qu'il y a une différence entre le sort dej^ petits États à une période de l'histoire où les [)elits

1. Il y a, en Suisse, des cantons; en Allemagne, des principautés minuscules : mais ces États n'ont pas l'indépendance complète et se fondent dans la confédération.

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Étals dominent et, d*autre part, le sort des mêmes Étals dans une autre période où ils ne sgnt, au milieu >des grands États, que des restes d'un âge disparu. Il «si séduisant de présenter une description brillante des jours glorieux d'Athènes et de Florence : mais, en somme, ces jours glorieux ont duré tant que les autres Étais n'ont pas dépassé le même degré de grandeur, des deux Ktals ont décliné quand d'autres États plus grands et plus puissanls se sont développés auprès d'eux : le lustre d'Athènes pâlit par le développement du royaume de Macédoine, et les beaux jours de Florence ont pris fin avec la grandeur du règne de Charles V.

Mais, une fois celle constatation faite, il ne reste à peu prés rien de la thcse de Treilschke et de Ratzel. />. n'est pas ù dire, cependant, qu'il soit nécessaire d'en prendre, avec Auguste Comte, le contre-pied.

Le fon<laleur de l'école positiviste avait formulé, Ain elTel, des propositions directement contraires à celles de l'école allemande *. Tandis que Ratzel s'élail eiïorcé de mettre en lumière la loi de la disparition pro:^ressive dos petits États, Auguste Comte croit ^)ouvoir dégager de l'histoire la loi de « désagrégation » «cl de u sécession ». Tous les grands empires (macédonien, romain, arabe, carolingien, mongol, espagnol, olloman, napoléonien) ont été successivement frappés par celle loi. Auguste Comte voit d'ailleurs, dans celle décomposition des Étais, une des conditions du progrès moral el politique : « Garantie d'ordre et de progrès au dedans, la décomposition des grands États doit partout ôlre également accueillie par le sacerdoce qu'elle émancipe, le palriciat qu'elle relève et le prolétariat qu'elle développe. Au dehors, elle assure la paix générale en dissipant la possibilité des invasions. » Auguste Comte prétendait appliquer sa théorie à la France, qu'il qualifie de « peuple investi de Tinitiative régénératrice » ; il faut se méfier lorsqu'on entend un

1. Sifslème de politique positive, t. IV ; Avenir humain^ ch. v, ^ 4)p. 469-465. Cf. Gaston Hicliard, l'Avenir des petits États d'après les lois sociologiques^ 1912.

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idéologue qualifier ainsi la France, car le résultat pratique, c*est qu'elle va être immédiatement sacrifiée : Auguste * Comte proposait que noire pays donnât l'exemple, et se divisât de lui-môme en dix-sept petits États, la Hollande donnant la bonne dimension de l'État normal. Paris remplacerait Rome comme capitale morale du monde; mais cette métropole humaine ne devrait pas être viciée parla force, elle serait exclusivement spirituelle.

Entre les exagérations absurdes d'Auguste Comte ei les théories trop intéressées de Ratzel, il y a place pour la vérité toute simple, qui se trouve être «n môme temps la vérité humaine et démocratique : le seul élément à considérer, c'est l'élément- de la conscience nationale, de la volonté nationale, du caractère national. 11 y a formation d'un grand État, et absorption par conséquent des petits, lorsqu'une « nation » ayant conscience de son unité, dans ses intérêts, dans sa langue, dans sa civilisatidn, se sent déchirée en petits États, que leur isolement affaiblit ou môme asservit. Ainsi s'est constituée Tunilè italienne. Mais, au contraire, lorsque plusieurs nations sont réunies par la force seule dans un môme État, ce grand État tend nécessairement à se décomposer pour constituer des États petits : c'est ce qui estxirrivé à tous les empires fondés sur la force, et notamment, au cours du dix-neuvième siècle, à l'empire ottoman. Le principe démocratique des nationalités tend ainsi soit à la réunion de plusieurs petits États en un seul, soit au contraire à la formation des petits États.

Il y a une erreur d'optique évidente dans la pensée fumeuse d'Auguste Comte au sujet des mérites des petits États. Toutefois, en ne considérant qu'un seul côté de la question, on pourrait soutenir avec la môme vraisemblance la thèse, inverse de celle de Ratzel, que toutes les grandes œuvres de l'esprit proviennent des petits États et que c'est par eux que se sont consommés les grands progrès de l'humanité. C'est à une cité, à •Rome, que nous devons les plus fortes conceptions juridiques; et les monuments immortels de la littérature

et del'arl sont nés daiis de petites commimaiotés comme^ Athènes, Florence, la Hollande, l'Aoglelerre du temps. d*Elizabeth. L'Angleterre du temps de Shakespeare n'était pas plus grande que la Suède d aujourd'hui ;. Londres n'était pas plus vaste que le Christiania d'Ibsen. Ce sont les petits États allemands qui nous ont donné Beethoven, Bach, Goethe, Schiller, Kan t. Le plus grand sculpteur du monde est né dans une petite république italienne; le plus grand peintre était Hollandais... Dans l'âge moderne, perdus au milieu des grands États, les petits conservent leur rôle très utile à la civilisation. Le Danemark, outre son industrie artistique très intéressante, a enrichi notre expérience pédagogique avec se» « hautes écoles » ; il est permis de croire que cette expérience aurait été impossible si le Danemark avait été une province de la Prusse; la Norvège nous a donné un des dramaturges modernes les plus connus. Il enrik Ibsen ; la Belgique a produit Maeterlinck, Verhaeren .. Mais c'est surtout au point de vue économique» politique et social, c'est-à-dire au point de vue spécial de leur activité comme États indépendants, que les petits États sont précieux pour fournir aux grands dea exemples, des leçons, pour leur servir de laboratoires d'expérit'Dces : dans des limites restreintes, se croyant» jusqu'au jour de l'agression allemande de I9i4f à l'abri des préoccupations extérieures, les petits États ont pu avec moins de périls que les grands s'engager hardiment dans la voie des réalisations pratiques : la multiplicité des petits États permet la multiplicité des essais nécessaires à la marche du progrès. La concentration exagérée iie tarderait pas à entraîner la stagnation : la civilisation chinoise s'est arrêtée, parce qu'elle Ji*a pas> re(;u les impulsions du dehors. C'est grâce à la multiplicité et à la diversité des sources de ses trésors moraux et intellectuels que l'humanité a pu avancer dans la voie du progrès. Les Alliés ont à défendre contre l'Allemagne la pluralité du monde. L'auto fécondation n'existe pas dans la nature. La diversité des nations, voulue par la nature et réalisée par l'histoire, est une' condition essentielle de la vie du genre humain. Toute

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l'Europe Irbérale se tourne vers la Suisse» centre respecté des œuvres de paix, comme vers le grand terrain <les expériences démocratiques' ; les Étais Scandinaves, syriout le Danemark, poursuivent, dans des condiU'ons qui doiveht attirer l'attention du monde, la tenlalivo. d'introduire la femme dans la cilîé politique, sur le même pied que Thommc ; ils ont depuis longtemps montré le chemin de la lutte contre le fléau de Talcoolismc; on disait autrefois que les idées libérales pariaient de France et qu'elles lui revenaient par la Belgique après avoir fait le tour du monde; la Belgique actuelle nous a donné l'exemple le plus complet, le plus généralisé, le plus satisfaisant de ce régime de justice politique qu'est la représentation proportionnelle; elle a imaginé le mécanisme électoral le plus parfait eif vue de la sincérité du scrutin ; elle a ouvert la voie des réformes- pénales et pénitentiaires tendant à l'amendement des coupables ; elle a abordé de front le problème du Vagabondage ; douée du système industriel le plus <iéveloppé de tout le continent, elle a été dotée, en grande partie par un gouvernement catholique, d'une législation sociale 1res hardie : syndicats, assurances, retraites, hygiène des ateliers. Bnfin, elle mériterait la reconnaissance du monde par le seul exemple qu^elle vient de lui donner du sacrifice de sa propre sécurité aux

1. L'unanimité ne s'est pas faite dans la Suisse démocratique en faveur des États démocratiques engagés dans le ^rand conflit. Les Alliés ont même trouvé de son côté d'assez amères déceptions : des colonels suisses fournissaient aux puissances centrales des renseiirnements d'ordre militaire; le ministre de Suisse à Washington essayait de négocier au nom de TAUemagne avec le président Wilsoii après que celui-ci eut QOtilié la rupture des relations diplomatiques ; le cons^'iller fédéral HofTmann faisait transmettre au gouvernement provisoire russe, par un agent marron, nommé Grimm, les pr opositions allemandes en vue d'une paix séparée, etc. Tous ces faits démontrent que les sympathies de races sont souvent plus déterminantes que les idflnités politiques, qu'il serait vain, par conséquent, de prétendre « l'aire la politique cirnngère de sa polititjue intérieure ••. M.ii-, i|uel<iue fâcheux qu'ils soient, ceg f.iits ne doivent pns ii<»iis avoutrlcr sur daulres faits en sfns inverse : notamment l»*s soins à nos hlrssés évaruéd d'Allemagne et l'enga^t'uienl de 2.000 volonhiires suisses dans les rauLjs de larmée française.

principes supérieurs du droit et de raccomplissement héroïque de ses devoirs. Elle occupe, comme l'a dit M. LuzzalH, une grande place dans la géographie mo* raie des nations. On peut se demander à quel moment la petite Serbie a été la plus grande : si c'est au mo* ment oîi elle a sacrifié son légitime orgueil à la paix du inonde en acceptant l'insolent ultimatum de rAutriche; si c'est, au contraire, lorsqu'elle a résisté seule à la formidable poussée autrichienne, faisant autant de prisonniers qu'elle-même avait de soldats ; si c'est enfiii lorsque, chassée de son territoire par l'effort concentré" de TAutriche et de l'Allemagne, elle a pu renaître de ses cendres et, avec les débris reconstitués de son armée^ reconquérir une parcelle de la patrie.

Le patriotisme paraît plus vibrant, plus permanent^ plus tendre, plus actif dans les petits États. En un petit espace, Tesprit public arrive plus vite à la maturité r les cités grecques, les républiques itahennes du moye» âge, ont donné les premiers exemples de la liberté politique *.

Les nations libérales, en un mot, ne se servent pas de la même aune que les Allemands pour mesurer la grandeur des peuples ; les critères matériels sont tous insuffisants : il n'y a eu jamais de plus grand territoire étatique que celui occupé par les Mongols de Gengis- Khan, qui étendait son empire de la mer Jaune à l'Adriatique ; les Mongols n'ont jamais constitué un grand État. La densité de population n'est pas non plus un bon mètre i car il en résulterait que la Chine, dont nous admirons sans doute la très vénérable civilisation» serait le plus grand Étal du monde.

Un État nègre embrassant toute la population noire de l'Afrique, même s'il était pourvu de l'armement le plus formidable, ne serait pas plus grand que la France^ Les nations libérales considèrent que le grand État est celui qui a fait de grandes choses, qui a rendu de grands services, qui a donné de grands exemples : et

1. A. Trachsel, les Petites Nations et leur droit à l'existence^ Genève, 1915.

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alors que de petits deviennent grands, tandis que desgrands apparaissent comme misérablement petits.

Il serait faux de dire que, en fait, les petits Étatsauraient la même liberté d*action que les grands. L'égalité juridique, l'égalité devant la loi n'entraîne pas nécessairement Tégalité de fait. Les petits États ont des caractéristiques qui proviennent précisément de leur faible étendue. Ils sont d'abord très souvent d'une extrême susceptibilité. Il faut se garder de vouloir obtenir leur approbation ; car, dans ce qui n'est en somme qu'un hommage, ils risquent de voir la prétention de leur faire la leçon. — On a dit que les petite États doivent avoir un respect particulier pour le droit et les traités puisque, n'ayant pas la force pour eux, c'est ledroit et les traités qui constituent leur force principale. Mais c'est là une vue a priori qui n'a pas été confirmée par les événements. Parmi les petits États, comme parmi les grands, il en est dont la loyauté est parfaite, il en est d'autres chez qui elle est moindre. Il n'est cependant pas dans ma pensée de reprocher aux petits États la prudence avec laquelle ils se sont abstenus de se prononcer entre ce que nous considérons comme le droit et ce que nous croyons être le crime. Il y a tant d'éléments qui influent sur les sentiments d'un pays, el surtout sur la manifestation de ces sentiments ^ ! Et puis, il est certains voisins avec lesquels il est dange> reux de dire la vérité. Un Danois anonyme a tenu bt nous exposer qu'à côté de la Prusse il y aurait danger^ pour un petit État, à penser tout haut'. Un Suisse

1. « Deux très petits pays, nos frères en neutralité, sont envahis au mépris des traités signés. On brûle des villes, on fusille des horpmes..., on piétine Tâme de tout un peuple... Et nous?... Chut I taisez-vous I contre quoi on est ravitaillé. Je me suis tu: du sucre. Je n'ai rien affirmé: du macaroni. Ami de tout le monde: du charbon... Nous parlons trois langues. Ces peuples, desquels nous dépendons, ils se battent... Nous nepouvons rester ensemble qu'à la condition de communier dans le gris. » (Benjamin Vallolton, Ce qu'en pense Potterat, 1916.)

2. The ]\'ar Ihrouyh Danish Eyes, by a Dane, n' 57 de la série Oxford Pamphlets, 19U-1915. S'il est permis de lire enlrc les ligneSp ne peut-on voir la même pensée dans cette réponse du gouvernement danois au président Wilson, lorsque celui-ci

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attribue à un de ses compatriotes imaginaires une pensée Bualogue : « Et nous, songeait Potterat, on est là avec sa muselière. Quitte le pays, si tu n'es pas content. On est trop petit pour dire la vérité *. »

Une prudence particulière s'impose d'ailleurs aux petits États. Ils ne peuvent pas supporter une guerre de longue durée; ils ne peuvent pas alimenter indéfinimeat leurs fronts; ils ne peuvent pas renouveler leurs approvisionnements, leurs armements, leurs munitions... D'autre part, la guerre peut avoir pour eux des conséquences infiniment plus dramatiques et plus graves que pour un grand État. Un grand État risque une invasion partielle; il s'expose à perdre une ou deux provinces. Le petit Élat, au contraire, peut voir son territoire tout entier aux mains de Tennemi, sans un coin sur lequel il puisse affirmer son existence, et c'est celle cxislenco niùme qui se joue : il ne risque pas seulement d'être mutilé, mais supprimé.

Ce sont là, en somme, des infériorités de fait, secondaires, et qui dépendent surtout de la qualité morale des grands voisins. J'ai voulu mettre en lumière Terreur, inlenlionnello sans doute, de la doctrine allemande qui ne trouve qu'inconvénients au microslatisme; mais je n'ai pas prétendu, par coul re, n'y voirquedes avantages*.

On pourrait discuter encore sur le terrain des théories biologiques, et démontrer que la vérilable loi de révolution fait disparaître non les petits, mais les mal

invila les nmitroï? A prondi-e une allitiide énergique à l'égard <lu blocus i II éu^al de rAllemaij:ne : v Nous sommes .dans des condilions geopiviphiques et économitiues qui ne peuvent se conii>arcr à celles des Llals-Unis ? >' (février 1917).

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