L.V CONTINUITÉ, PRÉTENDU PRIVILEGE DIS LA MONARCUIE
H n'est pas douteux que, a priori^ des nombreux périls qui menacent la démocratie, et dont il importe de s'efforcer de la préserver par les institutions et par les moeurs, c'est l'iiisiabilité. Elle manque du point fixe. Les majorités sont balayées par des sautes du suffrage; les présidents passent, les ministres fuient. Qu'est-ce -qui reste?
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Eh bien I tout simplement, il reste la France! Audessus du régime bo^ ou mauvais, suivant les hommes «tles temps^ i( y a la France. Il y a cetle incontestable réalité morale qui s'appelle Tinslinct national, et dont Albert Sorela lumineusement suivi l'action dans Tbistoire de la Révolution, héritière inattendue, mais traditionaliste, de l'ancienne monarchie. Dans une lettre récente aux instituteurs, le président de la Chambre des députés invitait ces éducateurs de la jeunesse de France À leur faire comprendre et admirer la sagesse de la politique des anciens rois qui voyaient le danger menaçant de nos voisins de l'Est. Qu'ils leur fassent comprendre, disait M. Deschanel, « cette grande politique si habile, si avisée de l'ancienne France, pour laquelle ils n'inspireront jamais assez d'admiration à leurs élèves »- On peut se demander s'il y a vraiment une politique extérieure républicaine ou monarchique, et s'il n'y a pas seulement, avec des oublis momentanés ou des défaillances, une politique française.
Et sans doute, nous ne voulons pas, de notre côté, renverser le paradoxe en notre faveur et faire de la continuité de vues l'exclusif honneur des gouvernements républicains. Nous ne voulons pas davantage solliciter les faits et nous demander, après d'autres, si vraiment peut prétendre représenter la tradition et la stabilité une monarchie qui s'est appuyée sur les protestants avec Louis XIII, qui les a persécutés avec Louis XIV ; qui a été colonisatrice avec Louis XIV, pour être anticoloniale avec Louis XV, et redevenir coloniale avec Louis XVI. La République, certes, peut faire de nombreux mea culpa. Mais, si nous avouons ces fautes, 4i-t-on le droit de conclure que le régime constitutionnel en est responsable, alors qu'au cours des siècles on à vu tous les régimes essuyer des échecs aussi lourds ^u bien pires ?
Et ce qui aide à conserver cette tradition nationale, c'est la forte ossature administralive» dont les premiers linéaments ont été dessinés par la monarchie, par Louis XIII et Richelieu, par Louis XIV, qui ont été vigoureusement reconstruits par Napoléon, après être
passés au creuset de la Révolution, et que la République a eu la sagesse de conserver en les assouplissant. Ce sont ces fortes charpentes administratives qui ont admirablement résisté à tout les orages» survécu à toutes les révolutions, triomphé de Tinstabilité et de rincompétence ministérielle; ce sont notamment ces grands « commis » du ministère des affaires étrangères, dont le labeur ininterrompu, en dépit des changements de gouvernement et même de régime, conserve, dans un effort le plus souvent anonyme, les traditions de la politique française : La Besnardière, de 1796 à 1819, servit ainsi la France sous le Directoire, le Consulat,, TEmpire, la Restauration, les Cent-Jours, la seconde Restauration. Sous l'ancien régime, ces bons serviteurs du pays avaient à défendre leurs doctrines contre lesfaiblesses des hommes, contre les fantaisies des courtisans, parfois môme contre les intrigues des alcôves; ils continuent aujourd'hui à défendre les mêmes traditions oontre les fantaisies démocratiques, contre Tinstabilitè ministérielle. La France se survit toujours. ""
La forme parlementaire du gouvernement démocratique offre un daager spécial d'instabilité; mais, comme nous aurons à le voir dans un chapitre suivant, il y a des améliorations à attendre d'une réforme des institutions et d'une amélioration des mœurs. D'ores et déjà^ • dans nos institutions telles qu'elles sont organisées par les lois de 1875, nous avons, tout au moins en germe^ un élément important de stabihté qu'il suffît de confirmer et de développer : la présidence de la République (V. injra).
Mais surtout, si le duc Albert de Broglie vivait encore^ il jurait de la peine à célébrer sur le mode lyrique ces jours idylliques où, « la signature royale une fois donnée, tout était dit; où aucune discussion de prince ou de chambre législative ne venait en contester la validité; où V honneur monarchique et la foi du gentilhomme - en assuraient le respect ». Est-ce le roi de Prusse qui a donné l'exemple du respect de. l'honneur monarchique en violant la neutralité de la Belgique qu'il avait promis de respecter et de faire respecter? De quelle ga-
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rantie a été la <( foi du gentilhomme » dans la proiiiesse donnée par le roi de Grèce de voler au secoura de la Serbie attaquée par la Bulgarie ? ou bien est-ce sur le trône de ce dernier pays qu'il faut aller chercher le modèle de la loyauté diplomatique? An contraire, la démocratie française, dans laquelle le même auteur s'attristait de ne trouver « rien ni personne », s'est montrée prête à observer de tous points et sans murmure un traité dont elle ignorait les clauses.
§ 2. — Seule, la monarchie disposerait
DBS v< MOYENS » d'aVGIR UNE DIPLOMATIE.
a) Les pactes de famille, les alliances dynastiques, r— Au premier abord, il n'est pas douteux que les relations familiales entre les princes peuvent avoir une certaine influence sur la politique étrangère. On Ta vu dans le& Balkans, où l'Allemagne a su tirer quelques avantages politiques de son importation de princes. Mais la guerre actuelle montre aussi combien peu pèsent les liens de famille dans les furieux conflits où les peuples, par l'agression brutale des deux empires germaniques,, se trouvent maintenant engagés. Le roi d'Angleterre, le tsar, l'empereur d'Allemagne sont cousins germains. Avec un optimisme auquel les événements ont infligé un complet démenti, les Allemaijds, faisant allusion aux rapports de parenté de Guillaume II et d'Edouard VII^ disaient que « le sang est plus épais que l'eau ». Mais on disait aussi que les entrevues du neveu et de l'oncle n'étaient cordiales qu'à l'arrivée*.
Le roi Albert de Belgique est fils de la princesse Marie de Hohenzollern, de la branche princière de ce nom, séparée de la branche régnante depuis plusieurs-
1. La mère de Guillaume II, la princesse Victoria d'Angleterre, était en effet la sœur du roi Edouard VII, le père de Georges V, notre allié d'aujourd'hui. Georges V, d'autre part,, se trouve le cousin germain du tsar par sa mère, la reine douairière Alexandra, princesse de Danemark et sœur de Timpératrice douairière de Russie, Maria Feodorovna, que le gou* vernement allemand a expulsée d'Allemagne avec une grossièreté si odieuse.
^ DÉMOCRATIE ET DIPLOMATIÀ
«iècles, el restée catholique; c'est à cette branche qu'appartient le roi de Roumanie. Le roi Albert appartient par la ligne paternelle à la maison allemande de Saxe-Cobourg et Gotha. Le roi de Roumanie, actuellement en guerre avec rAllemagne, est non seulement ^'une famille allemande, mais encore il est né Allemand.
Si nous considérions les reines ou princesses, nous Terrions que Timpéralrice de Russie appartient à la maison allemande de Hesse, que la reine de Belgique est de la maison de Bavière, que la belle-mère du kronprinz d'Allemagne est princesse russe, que l'épouse du prince héritier du Monténégro, Danilo, est de la famille de Mecklembourg, qu'une fille de Léopold I*»" de Belgique avait épous4 l'archiduc Rodolphe, héritier d'Autriche, que le prince de Wurtemberg, qui commande en Belgique, a épousé une sœur de la reine des Belges. Les princes sont obligés de subir les fatalités historiques de leurs peuples.
Les alliances dynastiques se sont donc montrées impuissantes à assurer la paix internationale. Par contre, ne menacent-elles pas les intérêts nationaux ? Le prince, qu'on présente souvent comme devant incarner la pureté de la tradition nationale, et, comme on dirait peutêtre aujourd'hui, le « nationalisme intégral», appartient en réalité h la pins internationale des familles, et à chaque génération les épouses des rois apportent un nouveau tlot de sang étranger. Sans doute, on a pu dire que dans une grande famille royale comme la maison de France, le sang des princes domine l'apport des sangs étrangers '. Mais dans des familles moins illustres rie serait-il pas possible de trouver des exemples, empruntés aux événements les plus récents, de princes auxquels leurs alliances privées ont peut-être fait oublier les intérêts de leurs peuples?
1. Tous les princes de la maison de Bourbon, depuis Henri IV jusqu'au comte de Chambord, sont nés de femmes étrangères et épousent des étrangères. Si j'enregistre ici ce paradoxe de noire doctrinarisme politique, loin de moi d'aillears la pensée d'insinuer, contre Thistoire, que nos" rois ont eu d'autres préoc- <îupation8 dans leur politique étrangère que la grandeur de la France.
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Et si on objecte que ces princes auxquels nous fai- ^sons allusion n'appartiennent pas à des dynasties nationales, mais à des dynasties fraîchement importées, que |>enser de ce rejeton d'une dynastie Traimenl nationale — l'héritier de Monténégro — qui, marié à une Allemande, se réfugie chez les ennemis de son pays, tandis -que le roi, son père, chassé par l'invasion, trouve un ^sile chez ses alliés *■ ?
Si un prince use de ses alliances de famille dans Tin- ■lérét de son pays, il pourra aussi arriver que son partenaire se laisse influencer par des liens de même nature au détriment des intérêts dont il a la charge. Bref, les alliances de familles présentent au moins la même somme d'inconyénients que d'avantages.
b) Les revers de Vaction personnelle du monarque. — -« Nous n'avons pas d'État», gémissent les monarchistes- «'appropriant un mot d'Anatole France. Nous n'avons pas d'État, parce que personne n'est là pour l'incarner. Un président, élu pour sept ans, ne peut gérer les affaires du pays avec Tesprit qu'y apporterait un monarque, c'est-à-dire avec le sentiment qu'il gère ses propres affaires et la sorte de dévouement égoïste qui -en résulte. Les intérêts du monarque et ceux de sa famille se confondent avec les intérêts du pays; dès lors le monarque est conduit, comme par son égoïsme personnel et familial, à consacrer tous ses soins à la bonne gestion des affaires de l'État. Le roi lient à laisser à ses enfants un grand héritage : un pays ordonné, prospère, etc. Celle conception me paraît, je l'avoue, un peu simpliste, et, pour tout dire, quelque peu puérile.. Il serait curieux de rechercher, dans Thisloire, les •effets de l'amour paternel du monarque sur la bonne gestion des affaires publiques. Avec cette conception, on monarque sans enfants serait moins dévoué aux affaires publiques qu'un monarque qui en aurait : et combien cette présomption serait contredite par l'histoire, et par des exemples récents comme ceux de Ca-
1. Le 34 mai li)16, le roi Nicolas a adressé à son miiiislre, M. Radovitch, une lettre de protestations contre cette altitude <la prince Mirko.
roi de RoumaDie ou de Léopold II de Belgique ! Constatous simplement le fait : tout chef d'État, quel qu'il soitr consacre toutes ses facultés au bien public, sans que son zèje ait besoin d'être excité par Taiguillon desintérets de la descendance. D'ailleurs le dévouement ne suffit pas. Reste donc à savoir si T hérédité est le meilleur des moyens pour porter à la tète de TÉtat le plus digne au point de vue de la capacité, du talent, du caractère.
Il pourra arriver d'ailleurs que ces hasards amèneront à la tête de TÉtat des personnages qui n'auront ni l'intelligence ni le dévouement ; il y a des individus qui compromettent leur patrimoine ; il y a eu à bien des périodes,, dans bien des pays, de mauvais monarques à qui on a pu attribuer cette devise : « Après nous, le déluge. » Washington, Lincoln, Roosevelt ne se sont-ils pas consacrés avec plus de zèle aux intérêts de l'Amérique que tîeorges III, Georges IV ou Guillaume IV aux intérêts de TAngleterre ?
On a dit aussi qu'une affaire appartenant à un seul homme qui y consacre tous ses soins afln de la tran»^ mettre prospère à ses enfants réussit mieux qu'une so- , ciété par actions. Il y aurait là une étude à faire. La proposition ne me semble pas absolument fondée. Je ne vois pas ce qu'une entreprise comme le canal de Suez^ gagnerait à appartenir à un seul individu. Ce qu'il y iM de certain, c'est que certaines affaires, à raison de leur importance, ne peuvent pas être gérées dans tous leurs détails par un seul individu. Et enfin cette comparaison mercantile de l'État avec une maison de nouveautés est loin d'être parfaite. Il est possible que, dans les affaires, l'intérêt du gain pjersonnel soit un excitant nécessaire. Un homme qui est à la tête d'un État dévoue toute sou activité à cet État par sentiment du devoir, par souci de sa réputation et de sa responsabilité devant l'histoire:
C'est aussi une méthode d'argumentation au moins singulière que celle qui i^onsiste à invoquer les interventions heureuses des monarques, en négligeant systématiquement toutes les hypothèses où ces interventions ont été regrettables. Napoléon III contraria à plusieurs re-
prises, par d'intempestives interventions personnelles, . l'œuvre de sa diplomatie officielle qui avait plus que lui le sens profond des intérêts véritables de la France. L'histoire ne tardera pas à dire si, en poignardant dans le dos la malheureuse Serbie, attaquée par les empires -du Centre, Ferdinand de Bulgarie n'a pas commis autre chose qu'un crime : une faute. Elle dira encore si, en se rendant complice de ce crime par une abstention <îontraire à la foi des traités et à Ja volonté de la représentation nationale, le roi Constantin n'a pas compromis^ les destinées de la Grèce. Quels exemples de noblesse <lans cette intervention de monarques : l'un déclarant qu'il faut bien, ma foi, être avec le vainqueur; l'autre ayant Tair de se dire qu'il vaut mieu; finir dans la boue <[ue dans le sang, et menant tout tranquillement son pays à une désagrégation et à une honte dont il ne peut «ortir que par la révolution !
Faut-il rappeler ici les interventions déplorables de Guillaume il dans la diplomatie de son pays, et le mal qu'ont causé non seulement à TAIlemagne, mais au inonde, ses impressions, ses impulsions, ses vues superficielles et flottantes, ses prélentionsàTomnicompétence, son activité multiforme et désordonnée * ? Il adresse à lord Tweedmouth, premier lord de l'Amirauté, une lettre fameuse, ayant pour but de rassurer l'opinion anglaise stxv l'augmentation de la flotte allemande, et cette lettre exaspère les défiances qu'elle se proposait d'apaiser. Il en fut de môme delà fameuse interview au Daily Tele- ^raph [2S octobre 1908), dont TelTet fut si contraire aux intentions de l'impérial interviewé. Ce document stupéfiant apporte une nouvelle et intéressante contribution à cette notion de « l'honneur du gentilhomme » -qui, dans les tableaux idylliques du duc de Broglie, forme la base de granit de la diplomatie monarchique, ■et sur laquelle nous avait déjà édifiés la conduite je ne dis pas du sultan, mais de certains princes chrétiens de la péninsule. Avec une ingénuité surprenante et frisant
1. Joseph-Barthélémy, les tnslituiions politiques de V Allemagne contemporainet p. 179 et suiv.
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le cynisme, l'empereur dévoile les méthodes de fourberie systémalique de sa diplomatie : le grand art,quand on ne peut intimider par des menaces, c'est de tromper tout le monde, d'endormir par des flatteries, d'allécher par de vagues insinuations, et, quand on manifeste ouvertement sa sympathie pour une puissance en conflit avec une autre, de donnera Tadversaire l'assurance secrète que cette manifestation n'est qu'une feinte sans importance. Aussi ^empereur se vante d'avoir à la fois poussé la Russie eu Extrême-Orient et encouragé l'alliance anglo-japonaise. Mais le comble, c'est encore l'attitude que le souverain s'attribue à l'égard de» Boers : il avait ému le monde par un télégramme de sympathie au président Kruger, mais il dévoile au journaliste qu'à la même époque il faisait tenir à sa tante, la reine ^Victoria, un plan de campagne élaboré par la science militaire allemande, et qui devait assurer aux armes anglaises un succès écrasant. Dans l'afl'aire du Maroc, Guillaume II découvre sa personne, s'engage à. fond dans la lutte. Au moment du théâtral voyage à^ Tanger, c'est lui qui s'engage à protéger le sultan. C'est lui aussi, c'est sa dignité que la diplomatie allemande oppose à la nôtre. Et finalement, c'est un succès contre sa personne aussi bien que contre la diplomatie allemande qu'obtiendra notre fermeté. — Lorsque se dessinèrent les premiers symptômes de la crise actuelle,, on fut en droit d'espérer une solution pacifique, une localisation du conflit austro-serbe, jusqu'au jour de l'intervention personnelle du kaiser. M. de Jagow paraissait au dernier moment favorable à une reprise des négociations directes entre l'Autriche et la Russie. Mais, à son retour de Norvège, Guillaume II prend lui-même le gouvernail, rejettela propositiondu tsar de suspendre la mobilisation et de recourir k la cour de la Haye et rend la guerre inévitable par un brutal ultimatum. Et je n'enregistre ici que quelques soubresauts fâcheux de l'activité multiforme de ce souverain impulsif. C'est de toute la politique allemande, si fâcheuse pour l'Allemagne et pour le monde, qu'il est responsable. Le renvoi de Bismarck, qur est bien son acte personnel, de-
vait avoir une portée iDiemationale. Le premier chancelier n*étaii pa» incapable d'un robuste bon sens. Il ne s^était pas laissé étourdir par les victoires de i863, 1866, 1870. Il pensait que l'Allemagne devait s'arrêter. L'édifice de Tunité allemande était achevé par la constitution^ de l'empire, il falla^ hisser au faite ]e drapeau : « Et maintenant, aimait-il à répéter, il faut penser à rendre la maison habitable. » II voulait que rAliemagne se contentât d'être la première des puissances de l'Europe et se dispensât d'absorber les autres. Dès lors son idéal était de concilier h TAllemagne la confiance des grandes nations comme des nations secondaires de l'Europe. A l'égard de la Russie, Bismarck avait conclu la contreassurance. C'était son chef-d'œuvre diplomatique. Tout en fondant sa sûreté principale sur la Triple-Alliance, il évitait le grand danger que la Russie isolée ne vînt à s'allier avec la France. Quant à l'Angleterre, il évitait ce qui pouvait lui porter ombrage dans le monde. — Livré à lui-même, Guillaume II abandonna cette sage politique de consolidation du grand édifice impérial, pour une politique aventureuse de vis<'»es illimitées et de vain prestige. Lorsque la contre-assurance avec la Russie vint à expiration, Guillaume H s'abstint de la renouveler et fut ainsi un des premiers auteurs de l'alliance franco-russe. Et il rompit avec TAnglelerre le jour où il lui signifia qu'elle rencontrerait sur toutes les places du monde la concurrence allemande par sa déclaration retentissante : « Notre avenir est sur l'eau. » Ainsi fut compromise par un présomptueux monarque l'œuvre du premier chancelier:
La préoccupation héréditaire, que les monarchistesreprésentènt comme un des éléments d'une bonne diplomatie, peut être une source dé périls aussi bien que de profits. On le démontrerait aisément par l'étude des origines françaises de la guerre de 1870 (méditée d'ailleurs depuis longtemps par Bismarck), des origines allemandes de la guerre de 1914. On peut adresser bien des reproches à la démocratie ; elle conserve tout de même une incontestable supériorité : c'est qu'elle n'a pas de Kaiser, et pas de Kronprinz.
Le chef d'un État démocratique, sans jouir du même pouvoir qu^un monarque, n'est d'ailleurs pas complètement dépourvu d'influence. Sans doute, on ne saurait rapprocher des entrevues de famille les visites solennelles, annoncées au monde entier, et sur lesquelles le monde entier a les yeux constamment braqués, des présidents de la République aux chefs d'État étrangers, il ne faut pas cependant en méconnaître la portée. Il ne faut pas surtout, obéissante notre manie essentielle nationale de nous dénigrer, attribuer à nos premiers magistrats une légèreté dont aucun, jusqu'ici, ne s'est rendu coupable. S'il a plu au tsar de s'épancher dans le sein de « M. Félix Faure » ou de ce « brave Fallières », •comme dit M. Sembat, nous n'avons pas eu les sensationnelles révélations que cet auteur annonçait, et notre <;uriosité, dans une certaine mesure légitime, pourrait le regretter.
§ 3. — La THÈSE DE L'iNFÉRlOaiTÉ DO PERSONNEL DIPLOMATIQUE DANS LES DEMOCRATIES.
On présente comme un avantage de la monarchie qu'il y a un personnel diplomatique de naissance, par conséquent particulièrement bien préparé à la mission importante qu'il est appelé à remplir.
Pour ma part, je ne verrais qu'avantages à ce que toutes les forces de la France fussent utilisées ; j'espère voir triompher cette conception de l'égalité d'après laquelle chacun doit être traité d'après ses capacités, d'après sa bonne volonté et d'après ses aptitudes à servir le bien public. A condition bien entendu qu'on ne leur fasse à ce titre aucune faveur, je ne trouverais aucun inconvénient à ce que ceux qui, à la charge d'un ancien et grand nom, joignent la compétence et le loyalisme nécessaire, soient admis à servir la France dans une branche, qu'ils considèrent comme exclusivement nationale et non politique, de la vie publique. C'est ce qu'avaient compris Thiers pour la diplomatie et Gambetta pour l'armée. Le premier disait des représentants de l'ancienne noblesse : a 11 faut les utiliser dans les
l'aptitudb de la. démochatib. a la diplomatie as
ambassades. » Ce n'est pas d'ailleur» par application •exclusive de ce système qu'il envoya à- Londres le duc de Broglie ; il voulut aussi essayer, sans y réussir d'ailtleui'S) de neutraliser un adversaire dangereux. En même temps qu'il nommait ce grand seigneur ambassadeur -en Angleterre, il envoyait le marquis de Bamievîlle à Vienne, le duc de Noailles à Saint-Pétersbourg, le marquis de Vogué à Conslantinople, le marquis de Bouille à Madrid, le comte de Boiirgoingà la Haye, Ife -comte d'Iiarcourt au Vatican, et à Berlin le marquis de <Jabriac, qui y fut remplace^ (de 1872 à 1877) par le vicomte <le Gonlaut-Biron. Quanlaux personnalitéséminentes de la bourgfioisie, il les employa à L'intérieur : il appela M. Léon Say à la préfecture de la Seine; et dans les préfectures de province, il envoya Charles Ferry, Valentin, Tirman, Foucher de Careil, et aussi des personnages qui devaient plus tard marquer dans la diplomatie: Poubelle, A.Decraifl, Paul Cambon... Ce ne fut pas une mauvaise époque de la diplomatie française. Plus tard, à mesure qu'il inclinait vers la gauche, M. Thiers commença la démocratisation du personnel français à Tétranger. Cependant, durant de longues années, la lecture de l'Annuaire diplomatique pouvait faire découvrir dans notre personnel diplomatique les noms de fils de chambellans de Napoléon 111 ou de petits-fils de pairs-de Ih Restauration, Le représentant actuel de la France à Bucarest, M. do Saiiit-Aulaire, a passé cumme secrétaire à Vienne, oin son grand-oncle a\'ait tenu Tarn bassade. Cette conception de la' ncut-ra- Hié politique de certaines carrières a commencé de se faire admettre sous le second. Empire : le duc de Gramont était fd's d'émigré ; son pcre élail parti avec Charles X; cependant, dit Emile OUivier, son esprit actif se lassa de se repaître dans l'oisiveté d'une espérance jamais assouvie. « Il accepta l'ambassade de Vienne o et ses amis légitimistes ne rompirent avec lui que lorsqu'il accepta le ministère des Affaires étrangères. Certains hommes politiques ne ,voient pas sans quelque mauvaise humeur ci'tte poussée vers la carrière diplomatique de personnalités aux opinions poli-
J».siph.Bartiiélemy. 3
liques douteuses. Un romancier a lancé cette formule pittoresque qu'on « émigré » dans la diplomatie ; on va chercher à l'étranger une cour, une étiquelte, un milieu d'ancien régime. Cette thèse a trouvé un écho dans un rapport parlementaire : « On n'entache pas la pureté d'hermine de sa foi en représentant au dehors une démocratie, fille de la Révolution, pas plus qu'en exer« çant en son nom le commandement de ses troupes ^ » Le môme document exprimai^ le vœu que, tout au moins dans leurs paroles et dans leur attitude extérieure, les représentants de la France républicaine à l'étranger veuillent bien lui faire la grâce de ne pas afifecter envers elle un dénigrement systématique et ne desservent pas le régime qu'ils servent. « La matière est délicate à traiter, étant toute en nuances, et s'agissant parfois de gestes, de demi-mots, de silences éloquenls, presque autant que d'actes ou de paroles... Il suffit d'avoir un peu voyagé et d'avoir recueilli l'écho de Tétonnement des étrangers pour savoir qu'il est encore, ici ou là, des fonctionnaires qui mangent le pain de la République en la traitant de haut en bas, et qui affectent volontiers, dans les salons de la bonne société, de gémir ou de ricaner, selon les tempéraments, sur les crimes ou les ridicules de la démocratie. Le plus amusant, c'est que ce ne sont pas toujours les rejetons authentiques de l'ancienne aristocratie qui se livrent à ce petit jeu trop longtemps sans péril. Notre siècle, qui a vu force de petits-fils de conventionnels ou même de régicides l'édifier par l'ardeur de leur foi religieuse ou politique, ne s'étonne pas trop si, pour certains bourgeois fortunés, la diplomatie sert de savonnette à vilains, surtout agrémentée d'une attitude de persiflage ou de serai-hostilité... Encore une fois, il ne s'agit pas de se livrer à des généralisations injustes *. »