Sic notre réponse à l'enquête de la Revue des FrançaiSr
Les responsabilités dans ces matières si complexes doivent être assumas dans la plupart des cas par le ministre seul. Qu'il ne s'attende pas à recevoir des directions du Parlement, nous le savons; d'autre pari, rextrôme complication de la vie politique actuelle ne laisse pas aux autres ministres absorbés par la gestion de leur département, et peut-être paralysés par une timidité due à TiiKompétence, le temps ni le désir de s'occuper des*affaires de leur collègue : c'est seulement daDS des cas exceptionnels que le cabinet dans son ensemble s'occupe des questions diplomatiques.
On dira sans doute que le ministre est assisté de bureaux qui conlionnent un personnel d'élite, et nous n'y contredisons pas. Nous faisons seulement remarquer que la fonction minima du ministre, qui consiste à maintenir l'uni lé d'action dans des rouages aussi importants et aussi complexes, n'est pas loin d'être écrasante. Mais c'est là le rôle de tous les ministres, quel que soit le déparlement qu'ils aient à diriger. En outre, le ministre des Affaires étrangères se différencie de ses collègues en ce que, personnellement, il est appelé à faire des opérations techniques. Le régime parlementaire a été défini : le gouvernement du pays par un comité d'amateurs : des hommes poliliques, que rien ne désignait particulièrement à ces hautes destinées, sont appelés à diriger les ministères les plus divers. Ce système peut être parfaitement défendu : le r6le du ministre est d'imprimer à son département une direction très large, inspirée de vues élevées, en conformité avec la volonté souveraine du pays. A cette fonction, l'homme politique, pourvu qu'il ait la culture générale suffisante, l'homme d'État, dans le sens véritable de celte expression, est mieux préparé qu'un fonctionnaire, habitué à obéir plus qu'à commander, à exécuter des ordres plus qu'à prendre des initiatives, et dont l'horizon intellectuel peut être rétréci par les limites de la fonction; le ministre dirige de haut, landis que les affaires journalières, pratiques, techniques de son déparlemenlsont conduites par ses subordonnés professionnels. Le minisire de la Justice Ji'a pas besoin d'être un jurisconsulte éminent; il n'a
pas à Fendre des arrêts (sauf eemme préskiejikt dy Tribanal des confiiiâ) ; le ninisère de la Marine peut être im avocat ou un commerçant : il n'est pas appelé à mettre en action- une (lotte; la' stratégie, la tactique, la discipline sont assurées par des agents techniques spécialisés ; le ministre des Travaux publics peut être parfaitement incapable de diriger en personne la constructkm d'un pont, ou bien de reconnaître un bon mortier. Au contraire, le ministre des MTaLres étrangères est aj)p€lé à faire lui-même et personnellement du travail technique, de Vexpert work. Il peut dicter lui-n^me des dépêches ; il peut conclure de ces accords, de ces arrangements dotïi nous avons parlé, et qui, sous sa seule signature, précisent les prétentions et les inleniioras de la France ; il peut rédiger lui-même ces documents ; il peut aussi se faire assister ou bien les faire rédiger par ses agents professionnels. Mais il y a une partie de ce travail essentiellement technique qu'il est bien obligé d'assumer lui-même : lorsque l'ambassadeur d'Allemagne se rend au quai d'Orsay, il est introduit direcleincnl dans le cabinet du successeur de Talleyrand ; et celui ci est to\jt seul, sans conseiller, sans guide, sans souffleur. C'est le ministre Mes Affaires étrangères qui, face à face avec l'ambassadeur, tient ces conversations confidentielles desquelles peuvent dépendre la direction de la politique du pays et le sort des nations. Qa'un ministre, devant la commission sénatoriale, affirme qu'il n'y a pas eu de convention sur un point donné, et que cette convention soit retrouvée dans un fond de tiroir avant qu'il revienne à son ministère : cela n'a que des inconvénienls relatifs. Une affirmation de ce genre serait plus grave si elle était faite au représentant d'une autre puissance. Le ooinistre des Affaires é(rang:ères doit savoir. Thierss'en rendait bien compte, lui qui prétendait, avec quelques titres, à l'universelle compétence. Il disait de Dufaure : « 11 peut être président du Conseil,, mais non pas ministre des Affaires étrangères: il ne sait pas dans quelle direction ceale le Danube I »
Je ne prétends pas que tous les ministres des Affaires
étrangères, depuis la présidence de M. Tbiers, aient eu^ quoique connaissant la direction du Danube, une valeur intellectuelle supérieure à celle de Dufuure. La fonc* lion a pu paraître un peu baute pour certains de se& titulaires. 11 y a eu peut-être quelques choix inspirés^ par dés motifs étranges, tels que le désir de. rendre libre une baute fonction administrative que désirait u» candidat très appuyé. Il y a aussi un certain snobisme dans le personnel politique de la démocratie : desbommes politiques que leur passé ne désigne pas è» cette fonction ambitionnent de causer directement avec les ambassadeurs et d'envoyer des dépècbes dans les capitales *. En dépit de défaillances inévitables, quoique^ nous n'ayons pas le recul nécessaire, nous pouA'onsaffirmer dès maintenant qu'il y a eu quelques ministres» de la troisième République — Decazes, Freycinet, Hanotaux, Delcassé, Briand, d'autres encore — dont la gestion n'a certes pas échappé à la critique, mais qui; devant Thisloire, n'apparaîtront peut-être pas comme les indignes successeurs des Pasquier, des Chateaubriand, des Guizot et des Thiers, et qui, dans tous les cas, peuvent heureusement supporter la comparaison avec le personnel ministériel des monarchies européennes.
Le ministre dos Affaires étrangères doit être compétent. Mais cela ne signifie pas qu'il doive appartenir à la « carrière ». C'est cependant ce dernier système qui est appliqué en Allemagne : et la politique étrangère de TEmpire n'est pas faite pour exciter l'admiration. Uit agent excellent d'exécution peut être le médiocre chef d'un vaste département ministériel. Nous en avons fait l'expérience en France même. Lorsque Emile Ollivier dut ajourner son ambition de conserver la direction des Affaires étrangères, qu'il exerçait par intérim après la
1. Emile Ollivier, chargé de rintérim des Affaires étrangères après la démission de Daru, se complut à la besogne et désira» garder le portefeuille à litre définitif. L'empereur l'en détourna» argumentant que les tâclies sérieuses s'oflraient à l'intérieur tandis que la situation extérieure n'annonçait aucune difficulté :: en mai 1870!
démission de Daru, il chercha dans la carrière un personnage qui lui rendrait son portefeuille moyennant compensation. Son choix se porta sur un des sujets d'élite du corps diplomatique, porteur d'un des grands noms de France, et qui s'était fait remarquer par la finesse de son esprit. Cependant le duc Antoine- Agénor- Alfred de Gramont, qui avait été un brillant ambassadeur à Vienne, devint un ministre des AHaires étrangères assez ordinaire ; étranger au monde parlementaire, il chercha ses inspirations à la cour, dans le milieu des militaires et des hauts fonctionnaires ; c'est sous ces influences que, le 12 juillet, il envoya une dépêche pour réclamer, après le désistement d'Antoine de HohenzoUern au nom de son fils, une renonciation formelle du roi de Prusse... Par contre, M. Rouvier, qui était avant tout un Gnancier émérite, apparut, pendant la crise d'Algésiras, comme un ministre des Affaires étrangères plus que convenable. La compétence exigée du ministère des Affaires étrangères est la compétence de rhomme d'État, non celle du fonctionnaire ^
A raison de l'importance de ses fonctions, le ministre des Affaires étrangères doit être choisi avec soin, et doit pouvoir être maintenu longuement en fonctions. Il faudrait, dans une certaine mesure, considérer ce ministère comme un ministère national, à l'abri des sautes trop brusques de la politique. L'instabilité de son titu* laire est susceptible de nuire aux négociations internationales. Lorsque, en pleine crise marocaine, la Chambre des députés renversa le ministère Rouvier, plusieurs délégués à Algésiras vinrent trouver M. Revoit et lui dirent : « Alors, c'est fini 1 Vous n'avez plus d'instructions ! Nous faisons nos malles. » Ils avaient tort en théorie, parce que la France et la politique française •sont permanentes ; mais, en fait, la crise fit perdre une
1. Un savant illustre, dont l'œuvre constitue un des plus beaux fleurons de la couronne intellectuelle de la France, n'a pas ajouté à sa propre gloire en dirigeant le quai d'Orsay. Il avait pris comme chef de cabinet, c'est-à-dire comme collaborateur immédiat, un philosophe métaphysicien d'une grande distinc* lioD.
11)8 DEMOCRIITIZ ET DIPLOMATIE
partie de lavauce que M. Bouvier avail eu ^rand'fD^ae i premlre et que M. Bourgeois aura encore filos de peine à regagner. Au mois de février i'892, M. -de Freycinei conserva le porl«feni41<e des Affaires étrangères en dépit du changement de cabinet. L'ambassadeur tde Russie lui avait dit : n L'empereur n'aime pas les nouveaux vidages ; si vous partez, il mettra un temps assez long avant de se décider. » Les chang«m«Dis <le minis* tère déconcertaient en effet ^^uelque peu Alexandre IIU et retardèrent la conclusion de TaHiance*.
On a tout dit sur « cette farandole 6che\'elée demûiistres qui se succèdent et passent devant nos yeux en cwi* rant les uns après les autres sur la scène d'un théâtre^ avec toutes les surprises, les quiproquos, lecoq-à-Fâne et l'imbroglio duno farce comique ». Dans Tenipiéle sur l'affaire de la G'noko Sangla, trois ministres des «co-^ lonies se déchargent les uns sur les autres : « Ce B*éiait pas de mon temps. » ïl y a eu sept ministres des colonies depuis le début de l'affaire jusqu'au jour de l'enquête. — S'il y a eu «ne exception dans cette instabilité, un arrêt dans cette sarabande, ce fut en faveur du ministère des Affaires étrangères. Le ministre de l'alliance russe, M. de Freycinet, quatre fois président du conseil, treize fois ministre, tient le record delà longévité ministérielle avec dix ans et neuf }o«rs^. Mais M. Oelcas^ détient évidemment le rec^ord spécial d*an séjour ininterrompu au quai d'Orsay : du 26 janvier i8g8 au6juin 1905, soit sept an«, quatre mois, et neuf joiars. Le ministre des Affaires étrangères est chargé diin département particulièrement important; il aoooDiplit personnellement une grande partie des 0|>érations techniques de la diplomatie; il les accomplit, nous Vàvons montré, en dehors du contrôleou sous île contrôle pure» ment nominal du Parlemenît, sous le contréte paiement théorique du conseil des ministres^. Il est donc