ventôae an lU, Moniteur du 30, p
d'une façon automatique et sans le concours des bonnes volontés. La pratique nous enseigne seulement que la direction des affaires extérieures d'une démocratie doit être confiée à des hommes choisis non point à raison de leurs passions, mais à raison de leur talent et surtout de leur caractère, et auxquels doitêtre laissée, avec la plus complète responsabilité, la plus large somme possible de liberté.
C'est toujours assumer une tâche ingrate que de défendre une solution moyenne et nuancée, située à micôte entre les sommets de la doctrine et les besoins de la pratique. Une critique menée au nom des principes contre la conduite des gouvernants a toujours beaucoup plus de chance de plaire qu'une défense fondée sur les circonstances et le milieu dans lequel ces principes doivent être appliqués.
Je suis en effet obligé de conclure que la question des traités seci'ets n'est pas un problème de principe, mais une question de mesure dont la solution dépend, Don point de Télaboration d'un texte nouveau, mais de la sagesse des gouvernements et aussi du contrôle éclairé du Parlement et de l'opinion.
Que cette mesure n'ait pas toujours été très exactement observée par les gouvernants de la troisième République, cela ne paraît pas douteux. Il y a des souverains ^asiatiques qui ne se laissent jamais voir à leur peuple. Tout pouvoir aime à s'entourer d'un mystère doDi il attend un accroissement de prestige. Nos ministres n*oni pas toujours su échapper à cette tentation. Il serait facile de rappeler des circonstances où ils ont agi dans Tombre au nom de la France, et se sont abstenus ensuite, sans nécessité apparente, de lui révéler la chaîne des événements. Il importe de protester contre ces traditions de mutisme, conservées par tous les gouvernements, à peine interrompues par des bribes de confidences è des oreilles officieuses ou quelques vagues déclarations sibyllines à la tribune du Parlement. Le pays ne consent à ignorer provisoirement la politique faite en son nom que s'il y a un intérêt véri-
154i DEMOCRATIE ET DIPLOMATIE
iable à la lui lenir, pendant quelque temps, cachée. Un gouvernement qui, systématiquement, voudrait imposer à un pays une direction contraire à sa volonté et à ses aspirations, commettrait une faute contre la démocratie et aussi une faute diplomatique. Même si cette direction était la bonne, elle serait inopportune tant qu'elle n'a pas Tappui du pays. « Nous savons, disait le président du Conseil le i*'' mars 1912, que ce qui fait la véritable force, l'efficacité réelle et durable des conventions diplomatiques, c'est la consécration qu'elles -trouvent dans les sentiments profonds des peuples... » L'homme d'État qui veut pousser le pays sur des voies nouvelles a pour premier devoir, dans l'intérêt même de son entreprise, de manœuvrer de telle sorte que le pays désire y être conduit.
Mais il ne faut rien exagérer, et croire que c'est toujours avec plaisir et par ambition personnelle que les ministres gardent le se,cret; il ne faut pas dire, comme on l'a fait, que les ministres planent dans les nuages afin de se faire passer pour des aigles, tandis qu'en plein soleil ils se découvriraient comme des oiseaux <le moindre envergure. 11 y a des cas où le secret est nécessaire.
Il importe de se tenir à égale distance des extrêmes : il ne faut pas considérer la politique étrangère comme une science hermétique, réservée à quelques rares individualités initiées suivant les rites ; mais il faut aussi éviter de considérer tous les problèmes diplomatiques comme à la portée de tous et déboulonner bru" talement ceux qu'on avait érigés sur un piédestal.
Nous demeurons fidèles à l'idéal démocratique. Nous continuons à affirmer qu'au point de vue de la doctrine, la diplomatie doit être publique : ainsi elle sera plus démocratique. Cela ne veut pas dire d'ailleurs qu*elle sera meilleure ni qu'elle assurera mieux le maintien de la paix. Car nous ne devons pas nous faire d'illusion. Le problème important, ce n'est pas de savoir si la diplomatie sera publique ou si elle sera secrète, mais si la République aura une politique étrangère ou si elle n'en aura pas : c'est-à-dire, si elle aura vraiment un plaa
L£ SECRET DANS LA DIPLOMATIE 2i5-
diploDda tique, délibérément établi, mûri avec réflexion et poursuivi avec p|ersévérance. Restant sur notre terrain secondaire, nous disons qu*il est bien que la diplomatie soit publique, mais c'est là un idéal pour Tavenir, et il faut vivre dans le présent. Nous affirmions que l'idéal de Tavenir, c'est le règlement pacifique des conflits internationaux; et cependant, nous ne voudrions pas désarmer la France; il ne faut pas davantage la mettre. en étal d'infériorité dans les luttes diplomatiques. Il faut tolérer le secret à condition qu'il soit exceptionnel, provisoire et régulier.
Toutes les théories politiques doivent être dominées parle sens de la relativité. Quelle folie criminelle ce serait de prétendre construire la vie nationale sans tenir compte des réalités extérieures, comme un particulier construirait sa vie sans tenir compte des obstacles et des embûches du sort, de la maladie et de la nïort I II ne faut pas, sous prétexte de sauvegarder les principes démocratiques, sacrifier la France, qui est le plus puissant foyer de rayonnement démocratique ^
1. Démocratie control, Nalional Ftevitw, février 1916; John Macdonell, K. C. B., Secret or constructivediplomacy, Contemporarif RevieWf juin lî>16; earl of Croraer, Democracy and Diplomacy, Nineleenlh Cenlury, juin 1916, p. 1248; Gaston Jèze, les Traités secrets, Revue du droit public, 1913, p. 313; Kmile Bourgeois» la Démocratie française et les Traités secrets. Grande Revue, 25 janvier 1912; Phiiipp Marshall Brown, Democracy and Diplomacy, dans North American Revicw, novembre 1916, p. 691 ; Walter Lippmann, The StaHes of Diplomacy, 1915 ; M. Leroy, rÊre WiUon, la Société des nations, 1917.
Afin d'éviter des confusions (jui se produisent encore au inoment où s'impriment ces lignes, nous insistons sur celte idée que notre conclusion s'applique à la diplomatie secrète^ mais régulière^ conduile par le gouvernement responsable.