LA DËH0GR4TIE EST-ELLE PACIFIQUE
Et d'abord, est-ce que les inslitu lions démocratiques favorisent la paix internalionalc ? On est très généralement porté à le CFoire; j» Fai EDoi-oiôme écrite Je suis encore disposé à TadmeUre. Mais la science politique ne connaît pas de dogmes. Elle "ne connaît que des thèses ; et la démonstration scientifique de celle-ci n'est pas si facile à administrer que semblent le croire certains adeptes enthousiastes delà démocratie: « Supprimez, s'écrient-ils, les rois et les nobles et vous aurez la suppression de la guerre ! »
Certes, avec le pur raisonnement abstrait, on arrive ou plutôt Ton croit facilement arriver à faire triompher sa cause : on affirme, comme un phénomène logique, la concordance de Tabsolutisme et des tendances agressives d'une part, de la liberté politique et de la volonté pacifique d^évlire part. Les nalioas libres, djt-oii, sont attachées à la paix, pour bien des raisons psychologiques, mais aussi pour ce motifs que le peuple y faii entendre sa voix et qu'il ne se résigne qu'à la dernière extrémité aux horreurs d'une guerre dont il est la première et inévitable victime. Au contraire, les pays souimis à Tabsolutisme sont, pair là saême, livrés à Tégoïsme dynastique, qui, plus tôt ou plus tard, est fatalement destiné à devenir guerrier : au peuple sevré de liberté,^ . le souverain prétend donner, comme compcnaatiGOt, la viande creuse de la gloire des armes ; les dynastie» anémiées se retrempent dans un bain de sang humain et ks guerres sont souvent entreprises par des priii<ces qui y cherchent des colonnes glorieuses pour étayer leur trône chancelant, il ne faudrait pas beaucoup solliciter Thistoire pour qu'elle fournisse à cette thèse
1. Z*e.< Inslilulions poliligues de VAlUmaqneconlemporaine.ij^, 20. Cf. la critique de cette tli^sc par M. d'Eichthal à TAcadémie des Sciences morales, Eecueil, 1916, t. I, p. 404.
APTITUDE DB L\ DIÂMOCRATIB A LA GUERRE Std
des arguBoenis en apparence déerâifs. Daqs le régime monarchique, les considérations personneUes sont déterminantes ; el souvent., les plus grandes guerres ont été décidées pour de petites causes : le cardinal Woisey, ministre d'Henri VIII, lance T Angleterre dans une guerre contre la France^ espérant que Charles-Quint lui ferait ceindre la tiare. A plusieurs reprises, la paix de l'Europe a dépendu du capriced'une femme : de Mme de Maintenon, de la duchesse de Mariborough, de Mme de Pom.padour. Louvois, ayant été rabroué par Louis XIY après une discussion au sujet de la dimension d'une fenêtre, s'écria « qu'il lui susciterait une guerre telle qu'il lui ferait avoir besoin de lui et laisser là la truelle. Il ne mit guère à tenir parole, ajoute Dangeau. Il enfourne la guerre par l'afTaire de la double élection de Cologne ; il la confirme en portant les flammes dans le Palatinat. » C'est Teropereur allemand qui partage avec l'empereur d'Autriche la responsabilité écrasante d'avoir déchaîné sur le monde l'épouvantable fléau de la guerre actuelle ; on peut relever aussi, dans les petites causes du cataclysme, Fimpatience d'un prince héritier avide de régner et désireux de jouer un rôle dans une guerre « fraîche et joyeuse ». Dans des proportions plus mesquines, le roi Ferdinand de Bulgarie est une des plus parfaites incarnations de ces êtres néfastes qui brûlent de se coikstituer une gloire personnelle, dût la réalisation de leurs projets ambitieux faucher toute une génération. Il n'est pas douteux que la forme monarchique a été très souvent la cause immédiate de la guerre ; Tabsolutisme allemand a déchaîné l'incendie d'août 1914» qui n'est pas encore éteint. C'est un. argument particulièrement impressionnant.
Toutefois, il ne faut pas l'isoler de l'ensemble des événements, le généraliser, l'exagérer. Tout absolutisme n'est pas nécessairement guerrier : si l'absolutisme allemand a allumé le conflit, l'absolutisme russe a fait, pour l'apaiser, des efforts qui, en dépit de leur inutilité finale, appellent la reconnaissance du monde. Et enfin l'histoire n'absout pas complètemeril les démocraties du reproche d'avoir, elles aussi, provoqué des guerres.
SeO LA DÉMOCRATIE ET L\ GUERRE
Democracy meanspeace: «< Démocratie signifie paix. » C'est la devise de l'Union anglaise pour le contrôle démocratique de la politique extérieure. C'est une de ces formules heureuses qui frappent Timagination du public. Son éclat faiblit à la lumière de Thistoire. Il y a près d*un siècle et demi, un parti Tinvoquait au berceau de la République américaine. Comme Hamilton, Madison et Jay recommandaient aux colonies affranchies de s'unir en confédération afin d'éviter les guerres inévitables entre États indépendants, leurs adversaires ripostaient par la formule qui vient d'être rajeunie: « Les démocraties ne font pas la guerre. Le génie des républiques est pacifique. L'esprit du commerce tend à adoucir les mœurs des hommes et à éteindre entre eux cette humeur violente qui a si souvent produit la guerre. Des républiques commerçantes... ne seront jamais disposées à s'entre-délruire par des dissensions ruineuses. Elles seront gouvernées par leur mutuel intérêt, elles cultiveront un espritde concorde et d affection mutuelle. »
Dans le Fédéraliste (lettre IV),Hamilton s'élevait avec vivacité contre les illusions que pouvaient faire naitref ces conceptions théoriques. Ce n'est pas la raison qui est la maîtresse des événements. Les considérations de justice, qui sont la base et la raison d'être de la démocratie, ne jouent qu'un faible rôle dans l'histoire du monde. Cequi l'emporte, ce sont les passionsdu moment et les intérêts immédiats. Les démocraties elles aussi sont gouvernées par des hommes : elles ne sont pas plus exemples que les rois des aversions, des prédilections, des rivalités, des désirs injustes de conquêtes. Lesassemblées populaires ne sont pas soustraites aux impulsions de la colère, du ressentiment, de Tenvie, de la cupidité; on a cru ([ue le coinm<M*ce supprimerait la guerre j. il n'a fait qu'en clian<,^cr les causes; il y a eu autant de guerres inspirées f)ar la ])frssion da^ richesses que par le désir de coïKiiuMe, de {gloire, do puissance et de domination. Les mêmes motifs qui oui fait verser à diverses
1. Tili'o 'Vnn ro-'uoil c«>îi-!!Ilic poTléricureiiicnl h la composition des études qu'il rt^unit.
reprises tanl'^e sang à toutes les nations de l'univers se retrouvent dans les démocraties. Hamilton pouvait Invoquer à Tappui de son raisonnement le meilleur, guide des opinions humaines : Thistoire. . Sparte, Atbènef ; Rome et Carthage étaient des démocraties. Deux d'eàtre elles, Athènes et Carthage, sem* blaientavoiruneraisonsupplémenlaired'êlre pacifiques: c'étaient des républiques commerçantes. Cependant, elles furent aussi souvent engagées dans des guerres offensives et défensives que les monarchies du monde antique. Sparte était un camp discipliné, caporalisé^ dirions-nous aujourd'hui, une vaste caserne. Carthage» république commerçante, engage la guerre qui la conduit à la ruine ; Annibal pousse ses armées au cœur de ritalie et jusqu'aux portes de Rome. Rome est insatiable de conquêtes ; le peuple romain pousse au pillage qui le dispense temporairement des impôts ; parce qu'on appelle « impérialisme » la politique d'expansion agressive, on est porté à croire qu'elle suppose l'existence d'un empereur. Cependant, c'est bien la république qui a inauguré l'entreprise de conquête mondiale. C'est Lucullus (73 av. J.-C.) qui, comme l'a mis en lumière M. Ferrero, « a introduit une nouvelle conception dans la politique romaine, l'idée de l'impérialisme agressif ». A l'époque de la bataille de Pydna (i68 av. J.-C), le Sénat et Taristocratie travaillèrent à répandre dans le peuple l'idée d'une ascension rapide de la république par la force des armes. C'est u l'empereur '> Auguste qui essaie de résister à « l'impérialisme » et de lutter contre /le courant qui amène la guerre des Parthes. Caton était dédaigneusement regardé comme un « petit Romain ».
La démocratie athénienne n'avait rien de particulièrement pacifique. Périclès, qui peut être considéré comme le plus illustre de ses hommes d'État, s'efforçait de développer dans le peuple les instincts belliqueux. On pourrait trouver chez les politiques grecs une apologie de la guerre offensive et un dédain de toute moralité dans les relations internationales, dignes de Treitschke. u La guerre, écrit Aristote, est à propre-
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nent parler un moyen d'acquisilion qui doit être em* ployé contre les animaux saunages et contre les races iniérieures d'hommes, qui, quoique désignées par la nature pour nous être soumises, ne veulent pas se soumetlre; ainsi, une guerre de cette sorte est juste par nature*.» Et ailleurs le même philosophe enseigne avec ingénuité qu'il est désirable d'être toujours du cùié du plus fort^.
Les républiques plus oiodernes ne sont pas sans reproches au point de vue des relations internationales. Lambition arrogante de Venise a causé des guerres nombreuses, jusqu'au jour où cette république orgueilleuse fut contenue par la Ligue de Cambrai. Lesprovinces de Hollande tinrent leur place dans la plupart des guerres de TEurope, disputèrent aux Anglais Tempire de la mer, furent les ennemis les plus implacables de Louis XIV. L*AngleteiTe n'a pasété plus pacifique sous Oromwell que sous les rois.
On trouvera sans doute que ces exemples sont empruntés à un passé bien lointain; on a une tendance assez générale à croire que l'humanito a évolué profoucirment depuis les temps dVVristole et de Lucuilus, mémo depuis l'époque de Metlernich el de Kaunitz. Sans doute, la guerre actuelle a jeté un vent singulièrement froid sur celte illusion du progrès moral de l'humanité : elle ne l'a pas détruite. Cependant, l'histoire montre qu*il n'y a pas une ditîérence fondamentale enlre les démocralies de Tanliquité cl les démocraties contemporaines. La politique étrangère de la grande république américaine vient précisément d'être l'objet d'une étude d'ensemble 1res attachante: c'est celle que le professeur Cari Fish, de l'Université de Wisconsin, vient de publier sous ce titre: American diplomacy. Les conclusions de l'ouvrage sont nettement favorables au contrôle de la démocratie sur la diplomatie : « L'élément de contrôle de notre diplomatie, <lit-il, a été le peuple, et si, dans Tensemblc, notre