‹ Démoctatie, et politique étrangère;Chapitre 76 sur 137 · PHÉTENDUE I^CAPACITÉ GUERRIÈRE DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

PHÉTENDUE I^CAPACITÉ GUERRIÈRE DE LA RÉPUBLIQUE

La démocratie est peut-être moins portée que Les autres régiioiés politiques à provo<|uex la guerre; est-

jeclif» et de moyens, qui assurera à jamais le respect de ces principes. ï^lre neutre, ce n'est plus possible ni désirable quand la paix du monde entier et la fiberté des peuples sont e»jett, quand ta menace de cette paix et de cette liberté vient de L'existence de gouvernements autocratiques, appuyés sur La force, et qui imposent leur volonté s^ins tenir compte de la volonté des peupleî5. » Certes, la société des nations démocratiques est un idiéai magnifique, digsbe de tous Kes efforts; mais il ne servirait point de dissimuler les obstacles qui s'accumulent auto^ur de lui ; le plus grave, c'est évidemment rAlIemagne, son.' peuple, son gouvernement. Obéissant, s^t et u«c pensée p*o(i^ tique, soit peut-être à une conviction vérRable, U préf*ident Wilson fait peser toute la responsabilité de la guerre sur le seul gouvernement, et nullement sur le peuple, de l'Allemagne. C^tte guerre a été décidée « à la manière des vieilles qucrellefi d'autrefois, dans l'intérêt de la dynastie ou d'un petit groupe d'ambitieux ». Le grand homme d'État américain néglige donc Vananimiié avec laquelle le Reichstag a approuvé, le 4 août l&H, le crime cle ses gouvei^nants et l'ardeur avec laquelle le peuple allemand tout entier s*e.st rué dans une guerre dont il attendait tontes sortes d'avantages ! Des libertés réduites qui lui sont laissées, le peuple allemand n'a nullement usé pour éviter la guerre. C'est le fait !

1. Je lasse de côté les aspirations, plus ou moins avouées, plus ou moins conscientes, d'une minorité honteuse, qui verrait, dan» l'avènement de la démocratie dans la politique étrangère, un moyen de faire régner la paix quand même, scràit-cc au prix de l'existence de la France 1 Je ne sais quels résaltats produirait, avec le service militaire obligatoire et universel, le snffrage universel appliqué à La déclaration ou à racceplatian de la guerre. Mais je sais bien qu'un gouvernement doitrepré*êenier non pas seulement une majorité passagère, mais le paya, pei*sooae mo^rale, conscient de sa mission hisiorique el cle »e» devoirs.

APTITUDE. E^E LA fiOieClUTlZ A LA GUERBE Sg?

elle auflâi capable c^u'eux, taules choses égales d'ailleurs, de la préparer ei de la soutenir?

Comaie on a proBoocé ta banqueroute diplomatique de la Répiibli<(iie» €ui s'est eoifMressé de proclamer son ioeapacÂlé ipuieirrière* Les juges et les- ooiksidérants de Tarrôt sont sensiblement pai*aLlèJLes dans les deux easi. Uhamme d'État qui ricanait de la prélenlkvn de la République à avoir, comme les monarchies, une poliliijoe étrangère, se gapssaii de sa prétention k défendre les frontières du pays. Le livre dont nous avons parlé à plusieurs reprises : Faites un roi, sision faites la paixr iohdiqttait s^iffisa arment, par son litre, l'opiiott qui, da^s le sentiment de l'auteur, s'imposait à la France ; comme elle ne voulait pas faire un roi, il ne restait- à laFraDeje républicaine qu'à subir toutes les avanies, à encaisser tous les coups, affronter toutes les humiliatians, palienier devant toutes les violations de ses droits,, renoncer k toutes les allianceSi sauf à celles qui auraient consisté dans une soumission déshonorante anx puissances susceptibles de la na-enacor. Finis' Galiiic! M Félicitez la République d'être inférieure au roi pour la guerre et la préparation diplomatique de la guerre. Un sarant est fort inférieur pour les crocs à un tigre; mais il ne se sent point humilié de n'éti'e pas ce fauve superbe, celte belle bête de proie.... Vouloir une République propre à la guerre, c'est vouloir une charrue qui serait en môaie temps un canoD... » La condamnation vaut d'ailleurs aussi bien pour la guerre défonsive que pour la guerre offensive : « Relie coniiam e étourdie... Ne roc difes pas que vo*îs ne voulez pas de co»quôtes, que vous ne visez qu'à vous défendre : pur verbiage... Aller à la guerre sous des Jules Favre, des Poîncaré, des Rarlhou, des Trochu, des Gambetla, des Clemenceau ? Nous serions encore condamnés à cela? Comment osez-vous, trop connus, vous qui, en paix, n*ôtes déjà que des conducteurs assez médiocres, vous proposer pour chefs de guerre? Relirez-voiis, vous puez la défaite*. »

1. Un neutre d un pay» déniocratiquc, un Sorsse, M. William Martin, prononce de son cdlé la condamnation de la Hépnbliqire

â82 LA DÉMOCRATIE ET LA GUERRE

Cette thèse a naturellement trouvé un écho chez les fidèles théoriciens de la monarchie, lant en France <ju*en Angleterre. Un publiciste anglais connu, Dr. T.J. Dillon, vient de dresser un véritable réquisitoire -contre la démocratie, quUl rend responsable de toutes les infériorités des Alliés*.

Nos ennemis se sont naturellement empressés de proclamer la môme faillite guerrière de la République. Les difficultés présentes, écrivait la yieiïle ^ossische Zeitung, mettent au jour « Teffondrement total de Taulorité, état-major ou gouvernement. Il y a des Français qui aperçoivent clairement le péril et qui, derrière les nouvelles prétentions de la Chambre à la souveraineté, voient poindre le dernier problème de la république : Une république peut-elle faire la guerre?... L'homme compétent est suspect : le parlementaire est incompétent. De TincompéLence parlementaire, sont sorlies les lacunes de préparation de Farmée. Le contrôle parlementaire ne peut aboutir qu'au désordre. » (3i mai igiS.) A la réunion de la chambre des agricul-

au point de vue de la préparation à la guerre : « Les Français... savent que la Hépublique, faute d'avoir pu préparer la guerre, coûte au pays des milliards et des torrents de sang. Mais ils lui savent gré de ne pas l'avoir préparée. Car ils ont pour eux leur conscience et le respect du monde... » [Bibliothèque uni" verselle, septembre 1915, p. 433.) Un autre journal à tendances démocratiques enregislraitla môme infériorité de la démocratie: « La délibération publique, le droit de tous de participer II Texercicc du pouvoir donnent à coup sûr, dans la paix, de précieuses garanties à la liberté et à la probité publiques et doivent être considérées comme des formes de gouvernement plus dignes de peuples majeurs et conscients de leurs droits comme de leurs devoirs. Pour la guerre, c'est bien différent. » [Journal de Génère^ 11 janvier 1916.)

1. Docteur E. J. Dillon, The Fruits of Amateuri8m,dans Forl^ nighily Review^ février 1916, p. 203 ; M. Baumann fait à cette étude une réponse intitulée : Is democracy to blâme ? z6i</., mars 1916, p. 421 ; dans le même ordre d'idées, J. EUis Barker, Democracy and the Iron Brown of War, dans Nineteenth Cenlury, février 1916; Vialor, The Twenty-two, dans The National Review, septembre 1915, p. 64 ; Anonyme, Twenty-two, dans Salurday Review, 19 février 1916, p. 172. Ces deux ^lernierg titres font allusion aux vices du gouvernement de rAngleterre par 22 hommes, les 22 membres du Cabinet avant la création -d'un comité de guerre dans le Cabinet, au mois de décembre i916, par l'énergique initiative de M. Asquith.

APTITUDE DE LA DÉMOCRATIIg A LA GUERRE 233

leurs de Poméranie, le baron Wangenheim, après une charge à fond conlre la démocratie, le parlementarisme et la réforme électorale, a ajouté : « La guêtre nous a appris clairement que la conception universelle <ie la démocratie a fait naufrage. Où serions-nous arrivés dans celte guerre si on s'était soumis aux exigences de la démocratie de fortifier le parlementarisme -ei le socialisme?... Voyons, d'après la situation dans les États ennemis, où ils vont avec leurs gouvernements parlementaires : à Tabîme. » (Frankjurter Zeitiing, 22 février 1916.)

Telle est la thèse. Il semblerait bien, après les victoires de la Marne, des Flandres, de la Somme, de Verdun, alors que Tiniliative des opérations est passée aux Alliés; que T.organismo militaire de l'Allemagne absolutiste s'écrase et qu*au contraire celui des démocraties occidentales devient tous les jours plus alerte; il semblerait enfin qu'après deux années de lulles glorieusement soutenues par les armées de la République, la discussion de cette Ihèse apparaisse comme superflue. Mais que le mouvement se démontre en marchant, c'est peut-être vrai en matière philosophique; cela reste donleux dans les controverses politiques. Uargumenturn baciiliniini n*a pas de prise sur les passions cl les préjugés. L'histoire n'impose pas ses leçons; il faut l'interroger pour qu'elle réponde. La Ih^se vaut donc d'être examinée. D'aulant mieux qu'en somme elle part souvent d'un point de dépari exact qui ne devicnl faux que par l'exagérai ion, par la transformation arbitraire de difficultés en impossibilités. Ces difficultés, il importe de les connaître, afin de les vaincre; il importe de montrer à la démocratie de quel côté elle penche pour l'empêcher d'y tomber.

§ 1. — La DÉMOCRATIE SE UEURTE A DES DI1FICULTÉ3 SPÉCIALES EM CE QUI CONCERîiE LA PREPARAT lOX A LA GUERRE.

a) Tout d'abord, en effet, les préoccupations de la démocratie sont tournées vers les problèmes de poli-

Z%é LA AéMOCfM.TI£ ET Uk GUBRJtf.

liqoe intéiû&are. Ayaat pour raison d'èire la poarsuiie de kl jusiiiùe par Té^alUè et la conquête de la Ubeiié, ette perd rapidenaent le goât die ràeiionr oxlérienre r d'«ît une tendance à lésiner au profiè de rorgaAÎsaAiim dtt bâen-èlre social^ au dé^rbaent des diépenfies natloinftles; il fallait des eaiiens. lonurdâ, on eut des reivaiies CMivnères ; la dénaocraiie xeiab la paix^ua budget de paù» des œuvres de paix. E>'ûù encore fa prompte lassitude de kh veillée des armes, rabaudon du deuil des provinces perdues^ b déperdttioa de farces dans des qoerailes intestines, politiques ou religieuses, qui n*épargt>etti ni Karmée ni la marine; celles-ci peuvent se trovTer d'émue pdri déaK)ralisées perle contre-coup de ces lattes, d'auire part dépourvues .des chefs, des araieniieflts^ des approvisionnements nécessaires pour le jour oà des événements les appelleraient à remplir leur formidable mission. L'appréciation de Thucydide sur la démocratie athénienne conserve toujoiu's son actualité : (i Engagés dans des luttes pour le pouvoir, les Athéniens ne donnaient pas une suffisante attention aux menaces extérieures, et ils se laissaient absorber par des altercations mutuelles à l'intérieur du pays. Ils n'auraient pas été conquis si, par leurs querelles intestines, ils ne s'étaient pas mis hors d'état de résister à leurs ennemis. »

Renan affirmait l'incompatibilité entre une politique extérieure entreprenante et la politique de réformes sociales, entre ce qu'il appelait le patriotisme et le socialisme ^ Sans aller jusqu^à cette affirmation trop absolue, et qui semble d'ailleurs démentie par Texemple allemand, nous avons déjà reconnu le penchant incontestable de la démocratie à se laisser hypnotiser par les problèmes de la politique intérieure; les publicistes anglais sont unanimes à reconnaître que la démocratie de leur pays s'absorbe dans les home maiters au détriment des questions extérieures. C'est un péril pour la démocratie ; ce n'est pas un abîme où elle lombe nécessairement. Il n'est pas douteux qu'il y a pour ceux

t. La Réforme inJeliectiieîle el morale y p. 30.

APTITUDB DB i.A DÉNOGRATUS 9l LA «UERRE 385*

4fttî assument la responsabilité ée ses destinées uae grande mission d*éducaltoa, na grand deroir de courage; mais il faat a^ler aussilôt q«re iea bomnies de €<yurage n'ont pas manqué à ta démocratie française : ioQt ie monde pensera à l'^boinme q«i, fMMir Caire ao> cefnter à ia France le service de trois aa&, a risqué rimpopo'lariié et ne Ta pas subie. — La Nmivelle-Zé- IflOMie, qui est inoontestableiaent le pays le plus démocratique du monde, a institué le service militaire oibKgatoire avant la métropole monarchique. D<mic, péril, oui ; vice rédiiibétoire, non.

b) La démocratie n^aime pas à prévoir. — Il est toujours diffrcxle d'amener nne démocratie i se prémunir contre des dangers aperçus seulement par une élite clainrojimte. Elle ne Teut pas prévoir, elle n'aime pa« qu'on i'caatreticune des possibilités de i'orage. Entre un candidat qui lui montrera les nuages menaçants à ri»orizon et lui recommandera d'assumer les chaig^es «ndiitaires, et un autre candidat qai lui prodiguera des paroles rassurantes, qui le dispensera d assumer des sacrifices immédiats, Télecteur choisira de préférence le second. Cependant la préparation militaire esit ie pins sâr moyen d'écarter la gueiTe et d'éviter, dans tous les cas, des pcRtes incalculables. Les dangers sont aperçus de l'élite; les ignorants qui forment la masse dres électeurs peuvent être plus facilement trompés. — C'est encore un péril pour la démocratie et, d'une façon générale, pour lous les régimes où fonctionne le suffrage; il fait naître <les devoirs con-es pondant s pour les dirigeants; mais, en somme, rien n'indique qu'il y ait eu plus de démocraties que de monarchieji absolues et bureaucratiques surprises par une touimente.

Les faits, en ce qui concerne spéeialem<»nt la déinocratie française, ont été obscurcis pur dc*^ piéoc(U| nations, a priori^ d'ordre interne ou bim d'ordre inlc national. A riuléri(Mir, ro()positi(»n a tenu à niellio ù la charge de la R'''publiquo la faute de rirnprépiira.ion militaire; d'autres ont voulu a cuser la laulc de^ >ocialisles ou des pacifiste^ qui auraient euipeclié le voie des crédits nécessaires. — Au point de vue inlernaiio-

Bal, il en est qui ne sont pas loin de se féliciter de notre impréparation, dans laquelle ils- voient la preuve éclatante de l'innocence de la France dans la responsabilité du conflit qui ensanglante Thumanilé^ Mais les faits, tels qu'ils ressortent des documents officiels et incontestables, prouvent avec une évidence tellement lumineuse la responsabilité des empires du Centre que la démocratie française n*a pas besoin de celte justification supplémentaire. — Il est certain que la France n'était aucunement prête à une guerre d'agression ; il est certain également qu'elle n'était pas complètement prête à supporter une guerre défensive: on a certainement exagéré cette idée, afin de se donner une explication honorable de nos échecs militaires au début de la campagne; ces échecs s'expliquent partiellement par des erreurs stratégiques et aussi par des erreurs de science militaire relatives à l'importance du matériel d'artillerie: erreurs qui ont été partagées par toutes les autorités militaires françaises, qu'elles soient d'opinions républicaines avancées, comme le général Percin, ou d'opinions modérées ou conservatrices,, comme le général Langlols.

Le problème est de savoir si la démocratie française a refusé de supporter les sacrifices nécessaires pour se préparer à la résistance contre une agression. Ici, les chilïres, les faits concrets sont plus éloquents que toutes les considérations générales et que tous les raisonnements.

Or, depuis 1871 jusqu'à 1918, la démocratie française a consacré à la préparation de la guerre une cinquantaine de milliards^. Les budgets de la guerre et de la marine, qui s'élevaient à 547 niillions en 1869, à 554 en 1871, ont suivi depuis celle époque une marche ascendanle continue : 802 millions en 1881, (j3t) en 1891, 1 milliard 71 niillions en 1901, 1 milliard 472 millions

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