‹ Démoctatie, et politique étrangère;Chapitre 78 sur 137 · Ciide, loc. cit., p · texte numérisé non relu

Ciide, loc. cit., p

APTlfUDE DE LA DÉMOCRATIB A LA GUERRE 2S9

munauté nationale; raffaiblissement du sentiment patriotique par des préjugés ou des passions; Terreur coupable de certains esprits, cependant généreux, qui auront tendu à mettre la France démocratique à la merci du militarisme prussien; la stupide conception, qui pèse sur la mémoire de Jules Simon, d*une « armée défensive », invincible au dedans et incapable de faire la guerre au dehors, comme si un gladiateur n'est pas nécessairement condamné, s'il D*a qu'un bouclier, à être vaincu par celui qui peut manier à la fois le bouclier et le glaive ; c'est Terreur de ceux qui prétendent adapter les institutions militaires à une certaine conception politique, alors qu'elles doivent être exclusivement adaptées à la sécurité extérieure du pays, et que, s'il y a contradiction entre la sécurité extérieure du pays et les institutions politiques, ce sont les institutions politiques qui doivent être changées... Cela, ce n'est pas l'esprit démocratique, c'est tout au plus Tesprit démagogique, l'esprit antimilitariste, Terreur coupable *.

Le vent, terriblement salubre, de la guerre, aura dissipé bien des fumées. Elle nous débarrassera d'abord, au moins pour quelque temps (car je ne me fais pas beaucoup d'illusions sur l'efficacité de l'enseignement par les faits), des théories qui, sous le manteau démocratique, tendaient, avec une inconscience coupable, à la ruine de la première démocratie du monde, de la démocratie française. — Elle nous débarrassera définitivement aussi do Tesprit militariste : ce qui fait la force d'une caste militaire, c'est qu'elle constitue une élite de héros dont le « métier » est le sacrifice : mais avec la guerre moderne, telle que Ta faite le service universel, ce principe a disparu; c'est la destinée de tout citoyen de devenir un héros. Il n'y a pas une nation et son armée, il y a une nation en armes. L' « active » conserve cependant son rôle magnifique: elle contient d'abord les cadres supérieurs, le corps des experts, des lech-

1. La conception de l'armée défensive avait fait des adeptes: M. Jaurès, Humanité, 6 août 190(i, et surtout r Armée nouvelle; M. Chéron, sous-secrétaire d'Ëtat à la Guerre, discours au banquet de la Société des vétérans, 1906.

Joseph-Barthélémy. 19

S90 t.K DÉMOCBATIB BT LA. GUGRItE

niciens'mitilaires; elle reste le conservatoire nécessaire des Iraditioiis et même de la mystique du soldat : car il n'y a pas un art militaire nouTeau, ni à proprement parler un esprit militaire nouveau ; il j^ a seulement un progrès de l'ancien ; Tactive est encore le bouclier qui arrête la première poussée de rennemi, et permet à la nation de se pénétrer de sa vigueur et de son esprit. Si on voulait, pour Topposer à l'esprit militariste, définir le véritable esprit militaire, on n'aurait qu'à décrire 1 admirable espnl de l'armée française *.

§ 2, — La démocratie serait également inapte

A SOLTEMR LA Gl'BRRE QU'ELLE n'a PAS PU PRÉPARER.

Le premier besoin de la guerre, c'est la disciplinOy tant à l'intérieur du pays qu'à l'armée; or, affirme-t-on^ la démocratie est incompatible avec la discipline. Il n'est pas douteux que la liberté pourrait dégénérer en anarchie. . Mais cette déviation n'est pas fatalement inévitable. La démocratie, au milieu d'oscillations nécessaires, peut se tenir dans la foripule d'équilibre : la lib<irlé est le droit de se discipliner soi-môme pour ne pas être discipliné par les autres. Il n'y a pas, en fait, d'armée plus disciplinée que l'armée française, et j'ai montré ailleurs^ que notre démocratie a consenti à une discipline plus stric(e que celle que Napoléon IH avait essayé de lui imposer.

Une autre objection beaucoup plus grave, tout en étant très voisine de la précédente, est celle qui se fonde sur les vices de l'organisation de l'autorité dans la dé-

1. Bazaine-IIayter, Bougie, etc., la Saiion armée, un vol. de la Hil)liulhèque générale des sciences so<'iales, Alcan; Charmont, l'Armée cl la Pémocralie, dans h Droit et l Esprit démocraiique, p. 14i> ; Messiniy, l'Armée républicaine de demain. Revue politique et parlementaire, ll>01, t. XX\ 111, p. 564; Paul Simon, Puissance militaire el Démocratie, Utid., 10 septembre lyO) ; Moch, i Année dune démocratie: Demougcot, Citoyen el SoiiJtaii Herzeelc, /e Problème des milices; Faguel, rArœéé et la hémocratie, dans i^rohlèmes politiques du Temps présent.

2. Proàtémes de politique et finances de gaerne^ Alcan, 1914, p. 99 ; /e Droit public en temps de guerre, 1916-1V16.

APTITUIME DE LA DÊHaC^ATlB A LA <2UERBE 291

mocralie. La direclion delà gQerre suppose des dèeisioTts énergiques, rapidement prises, prompiemeni exéculées. Il faut surpr^endre Tcnneimi par des mazkœuvres foudroyantes, e^ déjouer les siennes avec la même célérité. Ces conditions supposent nécessairement une autorité constituée avant tout en Tue de l'action ; or la démocratie cfeerctie le contrôle, c'est-à-dire la délibé* ration. Toutes choses égales d'ailleurs, l'avantage restera à celui des belligérants qui peut se décider le phis vile, dans les conditions de secret les plus parfaites, sans se heurter à des résistances, sans être obligé de rendre compte avantquerexécution ait surpris Tennemi. Une Tolontè très concentrée, unique même, promptement obéîe, entraîne une incontestable supériorité sur des pouvoirs émiettés, qui doivent discuter de toutes choses et se mettre laborieusement d*accord avant d'agir. Cie serait à la démocratie qu'incomberait la responsabilité d'un grand nombre des mécomptes des Alliés pendant la première période de la guerre. Pendant que les gouvernements autorilaires des empires du Centre agissaient, les gouvernements démocratiques des Alliés délibiTaienlet discutaient. Ces derniers manquent d'initiative ; ils sont toujours surpris par l'ennemi^ ils n'agissent quapK's rèvénement; rien n*est fait à temps. Ici encore, on constate la permanence, à travers les siècles, des vices de la démocratie : il suffirait, pour apprécier la conduite des démocraties occidentales, de transposer les critiques que Démosthéne adressait aux Athéniens dans sa pi'eraièi^ et dans sa quatrième philippique. Le principe démocratique, dont on ne discute pas, en théorie, la valeur pour le temps de paix, est, en temps de guerre, Bellement obstructif; la représentation populaire met tous ses soins à exercer sa suprématie avec ostentation et quel qu'en soit le prix. Sa vanité morbide serait choquée si elle n'avait pas sans cesse à sa disposition, pour les interroger, les ministres, dont l'un est spécialement chargé de la direction de la guerre Outre qu'elle les sommera indiscrètement de publier des renseign(»menls que l'ennemi est très désireux de connaître, ils perdront, en débats purement

192 LA DÉMOCRATIB ET LA GUBIIRB

verbaux, un temps qui serait précieux pour l*action* D*aulre part, le régime démocratique, et notamment le régime parlementaire qui est celui des démocraties occidentales, est avant tout un régime de partis et un régime d*opinion : en dépit des efforts en vue de l'Union sacrée, Tesprit du régime subsiste ; on se demandera en Angleterre si le service militaire obligatoire est en conformité avec les principes du parti radical, si l'adoption d'un tarif nécessaire ne violera pas un des principes fondamentaux du libéralisme ; on sera perpétuellement hanté par le souci de l'opinion, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Avant de porter un coup à Tennemi, on se demandera ce que penseront les neutres. Partout^ du côté des démocraties, la réflexion, la discussion, la délibération, le retard.

D'ailleurs, la guerre est menée dans la démocratie par des amateurs, qui ne doivent le pouvoir qu'à des circonstances qui n'ont aucun point de commun avec l'aptitude à diriger la guerre; c'est par exemple leur situation dans le Parlement, leur talent oratoire, leur aptitude à intriguer dans les couloirs. L'institution parlementaire a été créée pour les débats, les tournois oratoires, les délais. Au contr-aire, le gouvernement autocratique s'adapte parfaitement aux conditions de la guerre. « Les démocraties, disait déjà Isocrate dans son discours troisième, honorent ceux dont l'éloquence persuasive gouverne la multitude, mais les monarchies honorent ceux qui sont le plus capables de gérer les affaires de la nation. La monarchie surpasse la démocratie non seulement dans la routine ordinaire de l'administration, mais spécialement dans la guerre, car les monarchies sont mieux en mesure que les démocraties de lever des troupes, d'en user de la meilleure manière possible, de les armer en secret, de faire des démonstrations militaires, de foncer sur quelques voisins, d'intimider les autres. »

En outre, ces personnages, appelés à diriger la guerre par il'»s circonstances qui n'ont avec elle que de très lointains rapports, forment un comité qui contient par consé(jaent en lui-môme le germe de la délibération et

du retard. Aussi, un pubiicisie anglais a-t-il pu appeler le ministère de son pays « le comité Trop Tard »« the Too Late Committee, Il est arrivé trop tard pour cootre-balancer les plans allemands à Constantinople, trop tard pour accepter les diverses offres de coopération du gouvernement libéral de la Grèce, trop tard pour empêcher la Bulgarie de se mettre au service de TAllemagne, trop tard pour mettre la Serbie en mesure de se sauver, trop tard pour lui apporter un secours efficace, trop tard pour éviter au Monténégro le sort de la Belgique et de la Serbie, trop tard pour épargner à lu Roumanie l'invasion..:

Dans la lutte d'une monarchie contre une démocratie, rinfériorité de la démocratie, toutes choses égales d'ailleurs, s'arccuse : elle se multiplie en progression géométrique dans une coalition de démocraties contre une coalition de monarchies. Ici, c'est l'ordre, l'énergie, la rapidité de conception, Tunité, la discipline dans l'exécution ; là, c'est le flottement, l'incertitude, les conversations, les échanges de notes, les actions discordantes, de telle sorte que l'ennemi discipliné peut vaincre tour à tour ses adversaires émiettés ^

Telle est la thèse de l'infériorité guerrière de la République. Il importait de la développer ; car elle met en lumière des périls qu'il ne faut pas méconnaître, mais qu'il importe et qu'il n'est pas impossible de conjurer. Nous en revenons toujours au même point : à la nécessité d'organiser l'autorité dans la démocratie, et de la renforcer en temps de guerre; c'est un problème de droit constitutionnel qui n'est pas insoluble.

1. On pouvait lire dans un journal démocratique cette condamnation de la démocralie comme conductrice de la guerre : « La grande faiblesse reste, pour la Quadruple-Entente, son organisation politique, mal adaptée aux besoins de la guerre. On a vu en France les intrigues parlementaires égarer, débiliter, compromettre l'action du gouvernement... Le ministre de la Guerre doit consacrer la meilleure partie de son temps à ' leur donner (aux parlementaires) des audiences privées et à répondre à leurs incessantes questions et interpellations publiques... En Angleterre, le mal est un peu difTérent... Ces pays, où toute décision est rendue si difflcile, doivent ensuite, par surcroît, se mettre d*accord... » (Alb. Bonnard, Journal de Geaève, 4 janvier 1916.)

C'est la seule coocluâion qu'il soit permis de tirer de Texamen de i'hisloire des démocraties.

Athènes, la plus vaste et la plus puissante des républiques grecques, dont la Oolte commandait la mer, fut grande tant quelle respecta le principe d'autorité, tant qu'elle se soumit à des cbefs et accepta la direction d'un seul homme coix^me Aristide, Thémisioele, Cimon, Périclès ; ce dernier, on le sait, exerça une sorte de dictature de la persuasion, que Thucydide, quatre siècles avant Jésus-Christ, décrivait dans ces termes : • Périclès, homme de grand mérite et de grande intelligence,^ dont rinlégrité était une garantie certaine contre la corrup* tien, mit Tordre dans le peuple par des mesures appropriées; il n'était pas dirigé par le peuple, mais c'était lui qui était son principal directeur... » La décadence commença pour Athènes aus»lôt que cette démocratie se laissa aller à la démagogie et refusa de se laisser gouverner par le& meilleurs. Deux siècles avant Jésus- Christ, le plus pénétrant des historiens de l'antiquité, qui fut en même temps un homme d'action, diplomate et général, le Gréco- Romain Polyl^e, relevait cette loi de rhistoire des démocraties : « Après avoir atteint grâce à Thabrleté de Thémislocie au plus haut degré de pouvoir et de gloire» Athènes tomba peu après dans la fai- Messe et le malheur. La cause de ce changement brusque était dans une constitution inappropriée du gouvernement, car VÈli\l athénien se trouvait comme un navire sans capitaine. »

Venise fut une grande puissance tant qu'elle eut un doge efleckif; elle commença de décliner lorsqa'elle fut gouvernée parle conseil des D-ix, et lorsque le doge ne fut plus qu*un chef purement décoratif, rex in purpura, senalor in caria^ in urbe captivus, extra urbem privatns. Venise est morte, comme l'ancienne Athènes, d'avoii' plusieurs têtes et de n'avoir pas de tête *.

1. Amelot de La Houssaye, Hitiaire du gxnwerntment de Vtnite, 1677. V. le chantre sur « les Priocipales causes de la décadence de Venise ».

Tant qu elle se soumit à ses stadthouders, eLsurtout âous le gouvernement de Guillaume le Taciturne, la république de Néerlande domina la mer, colonisa le monde, monopolisa le commerce universel, etfutrÉtat le plus riche de l'Europe. En i65oi elle revisa sa ccmjstituUon; elle supprima la fonction suprême du stadtbouder, qui excitait Vinvidia deniocratica. De t65o à 1672, la république fut acéphale : pendant ces 22 hdjs, elle subit défaite sur défaite, perdit sa suprématie navale, son commerce mondial, et tomba au second rang des puissances; la suprématie passa à l'AngleteiTe, énergiquement gouvernée par Cromwell.

La seule conclusion qu'il soit permis de tirer de ce coup d'œil historique, c'est que la république peut faire la grandeur d'un pays, à la condition do reconnaître et d*organiser le principe d'autorité; qu'elle se perd lorsqu'elle l'oublie, lorsque les intérêts des partis font oublier ceux de l'État.

Cet hommage rendu à la vérité historique, il faut ajouter que toutes les affirmations sur Tincapacilé guerrière de la république, la proclamation de son inaptitude à défendre les frontières^ ta qualification qu'on lui inflige" quelquefois de « gouvernement de l'étranger » tandis que la monarchie seule serait « nationale », relèvent de la pure polémique de partis et n*ont aucune espèce de rapports avec la science politique ou historique. En fait, à égalité de nombre, d'armement, de courage et de chance, le succès ou l'échec de la guerre .dépend, quel que soit le régime, de Thabileté ou du défaut d'iïabileté des chefs militaires, secondés ou au contraire paralysés par l'habileté ou le défaut d'habileté chez un ou deux membres du gouvernement ; le succès de la guérite ne dépend pas de la forme superficielle des constitutions politiques, mais d'une ou deux ou trois personnalités qui en sont chargées. Il n'y a pas de raison pour que ces personnalités aient moins d'intelligence et de caractère dana le régime républicain que dans le monarchique. En outre 4es aptitudes des dirigeants, il y a un autre facteur du succès militaire : c*est l'esprit de la nation. Il Dd

dépend pas des institutions politiques : il est souvent meilleur dans les démocraties en guerre que dans les^ monarchies.

Il y a une expression qui a cours actuellement en^ Angleterre pour qualifier la démocratie : Tamateurisme^ Au contraire, la monarchie serait le régime des compétences. C'est une vue purement théorique et le contraire pourrait être aussi facilement démontré.

La monarchie anglaise, à une de ses époques les plu? aristocratiques dans les temps modernes, a été battue par ses colonies érigées en républiques : la période de 1775 à 1783 est peu brillante pour TAnglelerre; elle se caractérise par le règne de la plus détestable incompétence. Le gouvernement estexercé parle roi GeorgeslII, assisté de lord Norlh et de lord Georges Sackville,filsdu duc de Dorset. Or, une douzaine d'années avant d'être spécialement chargé de la direction de la guerre, lord G. Sackville avait été expulsé de Tarmée pbur sa conduite à la bataille de Minden. 11 avait été convaincu de désobéissance, et le conseil de guerre Tavait déclaré « indigne de servir Sa Majesté dans un service militaire quelconque ». Lorsqu'il eut quitté ses fondions, on trouva sur son bureau des dépêches pressantes qui lui avaient été envoyées du théâtre de la guerre et qu'il n'avait seulement pas ouvertes. Il n'y a pas de grand pays démocratique où un pareil homme aurait pu êtreministre de la Guerre.

Dix ans après avoir signé la paix avec les Etats-Unis, l'Angleterre entama avec la France la guerre de vingtdeux ans qui ne devait se terminer qu'à Waterloo. Les huit ou neuf premières années, jusqu'à la paix d'Amiens, furent malheureuses pour l'Angleterre ; les deux plus désastreuses furent celles de l'expédition de Hollande, imprégnée cependant du plus pur caractère monarchique, puisqu'elle était commandée par le duc d'York, second fils du roi. Ce fut un lamentable insuccès dû à la valeur de Pichegru et de ses troupes et un désastre dû aux vices scandaleux du commandement britannique : (( Les pertes dans les actions auxquelles prirent part nos troupes, dit un historien anglais, ne furent pas trè»

lourdes: mais nos dispositions sanitaires et hospitalières furent si mauvaises qu'en 1794 le nombre des tués o\r morts dépassa de 18.596 le nombre des pertes en 179$- (plus de So.ooo). Pendant toute cette expédition, lat désorganisation régna eu maltresse, et les précautions brillèrent par leur absence. L'intendance était si maï organisé^ que, quelquefois, les hommes restaient qua» rante-huit heures sans toucher une ration; les chaussures n étaient pas remplacées quand elles étaient hors* d'usage, alors que les troupes marchaient sur la neige et traversaient les rivières gelées. Les officiers d'étatmajor étaient absolument ignorants de leur devoir, et aucun homme dans Tannée, y compris le général eu chef, ne semblait se rendre le moindre compte dur temps'. » La seconde expédition, en 1799, fut aussi dé- . saslreuse. C'est avec difficulté qu'on trouva des soldals»^ Après avoir perdu 10.000 hommes en cinq engagements, il se rejeta vers la mer, espérant des transports,, et ses troupes n'échappèrent àTinternement que grâce à un échange avec des prisonniers français. Le ducd'York ne se distinguait pas seulement par son incapacité, mais par le scandale de sa vie : on le vit souvent en public, accompagné du prince de Galles, en état d'ébriété complète ; il avait une maltresse qui faisait ouvertement commerce du patronage militaire de sonroyal amant. On dit souvent que les démocraties ont la haine de la supériorité, qu'elles sont souvent cruelles à ceux dont le seul tort est de les dépasser. Y a-t-iP cependant une démocratie qui aurait accepté commecommandant en chef un pareil personnage? Et qu'on reqiarque qu'à cette époque l'Angleterre n'était pasencore ce qu'elle est -devenue dans la suite : une monarchie ayant à sa tête un roi. Un tiers de la Chambre* des communes était nommé par les propriétaires de bourgs pourris, qui, presque tous, étaient des lords. Le nombre total des électeurs n'excédait pas 3oo.ooo. Le gouvernement était purement aristocratique.

1. Bunbury, Narrative of Campaign in htorih Hollande Londres, 1849 ; cilé dans Social England, t. V, p. 3S6.

En i8o4, lorsque Booaparle brisa la paix d'Amieas^ ou put dire que a non seulement le gouvernexnenl n'avait pas préparé une armée, mais avait rendu impossible la préparation d'une armée ». Le génie de Wellington pevmit d^viter le désastre, mais il dut lutter avec le gouvernement pour obtenir de l'argent, des hommes» des munitions. Il était violemment attaqué à la Chambre des communes comme manquant de courage et de capacité. En dehors de sa bravoure, qui n'était pas contestable, Tarmée monarchique de TAngleterre ne supportait pas la comparaison avec les armées démocratiques de Bonaparte, de Pichegru, de Dumouriez. Quelle résistance offre donc, à l'épreuve des faitsje dogme de la supériorité de la monarchie, au point de vue de la préparation, de la conduite de la guerre, du respect des compétences?

Les esprits systématiques et prévenus s'emparent de toutes les difficultés rencontrées par les Alliés depuis l'attaque allemande pour en faire des arguments contre la démocratie et la République *. C'est une façon absolument arbitraire d'interpréter l'histoire. Nous avons -échoué à Oallipoli ; mais nous n'y étions pas seuls; nous y étions accompagnés, peut-être plus qu'accompagnés, par l'Angleterre monarchique» qui elle-même y allait sur la requête urgente de la Russie autocratique. On a beaucoup exagéré notre « impréparation »; elle a cependant existé, mais elle n'esl pas due à la forme démocratique de nos institutions. Elle est d'abord la preuve indiscutable de notre volonté de paix; taudis que la préparation de l'empire allemand en vue de l'attaque, préparation qui lui a valu les seuls avantages qu'il ait remportés en deux ans de guerre, prouve son exécrable préméditation. Notre impréparation relative

1. Noua avons rencontré dans notre première partie l'afOrmation que la difficulté de coordonner Taction des puissances <le TEntente est due à Tesprit démocratique de leurs institu* tions. Nous avons naontré et nous n'y reviendrons pas : I*" que les difficultés de l'Entente proviennent en réalité de la complexité des aspirations des puissances qui la composent; 2* qu'en fait, rhi&toire ne donne pas d'exemple de coalition européenne plus étroite que TEnteate.

» été due, en partie, à une erreur de techniciens qui n'avait aucun rapport avec Ja forme du gouvernement ; notre état-major semble bien n'aroir pas assez cru à r^rtillerie lourde réglée par des avions; il semble avoir conçu une guerre d'offensive avec une artillerie légère, mobile, très rapide; erreur rapidement reconnue, cl largement réparée. On pourrait d'ailleurs soutenir que la démocratie vaut mieux comme préparation morale de Ib guerre; chez aucun des pays, dans les deux groupes de belligérants, l'âme nationale n'a opposé à Tennemi un bloc plus compact que dans la démocratie française : par Tunion des cœurs, la coordination des volontés, la réconciliation des classes, Toubli des partis, le dégoût des anciennes querelles, Tapaisement des doctrines de haine, elle a offert au monde un spectacle d'une grandeur incomparable. L'avance de rAHemagne, comme Va très profondément fait remarquer M. d'EichthalS vient de ce que, dès le temps de paix, elle sacrifie la liberté à la coordination déjà presque militaire. La France a dû revenir de très loin et elle y a admirablement réussi « grâce à ce que notre système politique a laissé d'intact, de vibrant et de vivant dans notre organisation militaire et industrielle ». Les qualités de la race française ont permis une improvisation magnifique, mais dont il ne faut pas exagérer la portée : la victoire de la Marne, qui semble devoir marquer comme un des événements capitaux des temps modernes, eût été impossible sans l'armée, les armements, les canons, les munitions préparés dès le temps de paix. Toutes les affirmations dogmatiques n'efTaceront pas de Thisloire le témoignage du général Jpffre : « Le gouvernetnent de la République peut être fier de Tarmée qu'il a préparée. »

Quelle puissance de déformation faut-il que procure la passion politique pour rendre la démocratie «^ responsable des cinq invasions de 1792, i8i4, i8i5, 1870, 1914 » I II est vrai que les polémistes qui, en pleine ;guerre, prononcent cette accusation, prétendent englo-

Page 1