D'Anthouard, la Franoe ml I^ahsHne {Bwiu hebdomadairt
La politique internationale d*un État donné n'esC donc pas en fait et ne doit pas être déterminée par la forme de son gouvernement et par la nature de sa politique interne. Toutefois, au-dessus du conflit d'intérêts qui forme la trame des relations diplomatiques, n'y a* t-il pas un certain nombre de principes supérieurs qui semblent appelés à dominer le droit international ? La démocratie, qui a prétendu substituer, aux relations traditionnelles des individus, des relations nouvelles basées sur la justice, sur le droit, sur la raison, ne peutelle faire sentir son influence sur les relations traditionnelles des Étals? C'est un problème qu'il convient d'examiner sans perdre de vue la notion exacte de la valeur des principes dans le droit international. A l'exagérer, on se lancerait en pleine utopie ; les principes ne valent que par l'adhésion du sentiment et parles sacrifices que les nalions sont prêtes à faire pour les défendre. Or, on peut dire, avec Bismarck, qu'il n'y a qu'un sentiment qui ait jainais provoqué des guerres : c'est la haine. Un peuple ne se bat pas par amour pour un autre ou par respect de la justice ou d'un principe. Les principes restent donc dépourvus de sanction. Il n'en résulte pas qu'il n'y ait pas d'intérêt à les dégager. Sans doute, il y a eu, au cours de l'histoire, bien des causes justes qui ont succombé sous la force. Mais, dans le conflit actuel, on ne peut nier que les Alliés, qui luttent pour les principes, aient intérêt à voir les principes lutter pour eux ; c'est ce qui leur vaut de la part du monde des sympathies en elles-mêmes précieuses et qui sont susceptibles de se traduire par des bénéfices plus réels. 11 y aurait ingratitude de la part des Alliés à oublier l'admirable élan, en leur faveur, d\i peuple des^ États-Unis; c'est ce peuple qui s'est fait leur banquier; jusqu'à la Grande Guerre, le marché des valeurs étrangères aux Étals-Unis était strictement renfermé dans jes banques; or, à l'heure actuelle, le peuple des États-
26 janvier 1914) ; Hanotaux, le Concordat de la Séparation (ibid.r 6 décembre, 27 décembre 1913} ; Deloncle, Ch. députés, 10 mars 1914 {Journal officiel^ 1462) ; Leygues, 11 mars 1914 (iWd., p. 1478); Deschanel, discours du 21 octobre 1904.
Unis a sur les Alliés une créance d'environ vingt milliards, à des titres divers : souscriptions des emprunts, achats de valeurs mobilières, fournitures de guerre... Ce chiffre formidable n'a pu être atteint que grâce à 1» collaboration de la masse des citoyens. S'ils ontcu cette unanimité à acheter nos promesses de payer, c*est sans doute qu'ils ont cru à notre solvabilité, mais c'est aussi qu'Us ont cru à notre victoire et qu'ils l'ont souhaitée. Il ne faut pas oublier qu'un milliard et demi a été envoyé par eux à titre de don généreux de solidarité aux victimes de l'invasion allemande. Les citoyens de la libre Amérique ont organisé, avec une inlassable générosité, des ambulances et des hôpitaux, ont sou* tenu nos œuvres de guerre de leurs libéralités, ont sollicité l'honneur de combattre pour la cauFC du droit,, à l'ombre de nos drapeaux *. L'histoire pourra dire que, dès l'ouverture des hostilités, le peuple américain n'a pas hésité à prendre, contre la barbarie, le parti de la civilisation. El maintenant que sa dignité bafouée et ses intérêts méconnus par l'aveugle brulalité de la diplomatie allemande ont précipité la grande République dans le conllit, la fraîcheur de son enthousiasme et l'efficacité de son concours seront en proportion de sa foi dans la noblesse de sa cause. L'Amérique vibre de voir la bannière aux étoiles et aux bandes flotter à côté du drapeau tricolore de la France, enfin appelée à toucher les intérêts de son capital historique de désintéressement. A chacune des racines de l'arbre de la liberté, on trouve une idée française, une idée anglaise ou une idée américaine. Cette fraternité des âmes, qui a précédé la fraternité des armes, forme l'indestructible ciment du bloc de l'Occident libéral. L'expression w idées forces » peut présenter des sens divers et contenant chacun une parcelle de vérité.
Les hommes de la Révolution, qui avaient prétendu dégager des principes applicables à toutes les sociétés humaines,et qui avaient réussi enefi'et, avec l'admirable
1. V. dans le Journal des Économistes de mars 1917 l'analyse de la très belle communication de M. Raphaël-Georges Lévyà la Société d'Économie politique.
:3&i LA DÉMOCRATIE DES NATIONS
Déclaration des Droits, à secouer, dans l'ensemble du monde civilisé, les bases anciennes de Tordre polilique, Hlcvaienl être naturellement teniés d'esquisser la même oeuvre grandiose pour le droit politique inieroationai. Mais ils semblent avoir reculé devant les di/dcultés de la tâche : c'est à peine si les constitutions girondine et montagnarde, sous la rubiûque des relations extérieures, affirment le principe de non-intervention ; la girondine y ajoute Taf Srraation que la Républi<|ue française ne s'annexe pas des populations sans leur consentement : <i 11 faudrait, dit Cambacérès, discuter s'il ne serait pas nécessaire de dresser préalablement une déclaration du droit des gens, d'élémenler le système général de la pacification, et d'établir les données d'après lesquelles la République traiterait. Mais je crois que, dans le cours de cette discussion, nous serions arrêtés par une foule d'obstructions théoriques, auxquelles les intérêts elles circonstances forcent de substituer la pratique ^ « Mais, si la Révolution n'est pas arrivée à constituer le Corpus du droit international nouveau, il n'en reste pas moins que ses principes devaient faire sentir leur influence sur ce domaine et aboutir à ce que le duc X, de Broglie, avec une nuance non dissimulée de dédain, appelait « la diplomatie du suffrage universel ». De la pensée révolulionnaire est né un « droit nouveau » que la Révolution n'a pas défini, qu'elle n'a même pas toujours observe, mais dont nous savons toutefois qu'il a été méconnu par le Congrès de Vienne. Les principes démocratiques se résument en somme dans la formule •qui s'étale sur les murs de nos édifices publics, comme un précepte, et parfois comme un reproche à nos meeurs et à nos instituiions : où en sommes-nous de la libei'té, <le l'égalité, de La fraternité des nations?
l. Séance du 23 venlôs^e an IH, Moniteur du 26, p. .718.