‹ Démoctatie, et politique étrangère;Chapitre 99 sur 137 · I.e droit international à la poursuite d'un principe · texte numérisé non relu

I.e droit international à la poursuite d'un principe

SFCTÏON I

IXoctrines matérialistes et autoritaires du droit international monarchique : intérêts, frontières naturelles, politique de convenances, èquiiilïre...

S 1. — La doctrine Je rintérèl sous ses diverses forme» : frontières naturelles, théorie des glacis, fatalisiae géographique, économique, ethnique, appel de la mer...

{2. — Doctrines auxquelles le droit international monarchique attribuait une vertu pacific«tiice. a) Respect des traités ^ à) équilibre.

SECTION II

Doctrine humaine et libérale du droit international dé- Biooratique : principe démocratique des nationalités.

J 1. — Solidarité historique du mouvement démocratique et du mouvement des nationalités.

S 2. — Solidarité logique du principe démocratique et du principe des nationalités sainement entendu. — Déformation ma-tériali^e, dajis la doctrine aUemasde, de la notion morale de nationalité: fatalités d'histoire, de race, de langue, de religion. . . La nationalité fondée sur réléni«nt moral de la volonté humaine. — Les piébisdtefl. — Les Alliés luttent pour le principe démocratique des nationalitéfi.

J 8. — Brûlante actualité du principe des nationalités.

dS8 L\ DÉMOCBATFB DES IfATIONS

poarrait dégager dans Tévoluf ion du droit public, uoe^ première période qui se caractériserait, d'^abord pai^ l'absence de l'idée de dfoit des sujets ou des peuples., ensuite par les deux principes de l'intérêt national au dehors, de lautorilé à l'intérieur.

Le premier mobile de l'activité d'un Étal à Textérieur est naturel, spontané et, pour ainsi dire, physiologique i c'est la tendance à croître. Le cèdre, comme Ta dît Maximilian Harden, étend ses puissantes ramures et étouffe les arbrisseaux modestes qui tentent de végéter^ auprès de lui. Ainsi, la force d'un État s'exerce comme par une loi de nalure, sans qu'on ait à mêler à la constatation de ce phénomène purement physique de croissance, des considérations de moralité ou de droit. Un. sentiment correspond à ce phénomène, c'est l'égoïsme. Mais tandis que l'égoïsme individuel se dissimule à l'égal d'un vice, l'égoïsme national s'exalte comme une vertu : c'est « l'égoïsme sacré », c'est le patriotisme^ Lorsque la vie nationale se concentre dans cetle action extérieure en vue de la grandeur du pays, les querelles intérieures sont bannies comme germes de division^ donc de faiblesse : par conséquent, pas de liberté politique qui entraîne la hille des partis. Il ne saurait s'agir de droits des individus : ce sont des sujets, non des citoyens. Ils sont soumis au i-oi, les employés sont soumis au patron; à l'intérieur domine le principe d'aiiiorite. Les sujetsdoivent se satisfaire deridéed'apparieitir à une nation grande, glorieuse, puissante, de recevoir un rayon du Roi-Soleil, d'être les modestes artisans de la gloire de Napoléon. Comme il n'y a pas de droits pour les sujets, il n'y en a pas davantage pour les peuples. Tels sont les traits caractéristiques du droi* public monarchique, qui sont d'ailleurs, on le voit, corollaires les uns des autres.

Vinlcrél se manifeste d'abord dans une forme franche et brutale. Ainsi s'affirnie-l-il dans l'antiquité : lorsqu'un État se sent plus fort que le voisin, il tend à l'absorber; les gouvernements de Rome obéissent à l'appétit de puissance, le peuple les appuie, parce qUc le pillage qui suit la conquête le dispense de l'impôt. Alors s'éta-^

LA LIBERTE DrES NATIO^NS S99»

blrssent ces empires fameux qui s'édifient sur les rui nés de leurs YCÂsms, juscfu'à ce que, à ïewr lo»r, ils s'écrDwlent, n'ayftnl d*aulre base q»e 1» farce, lorsque cetlebase se mootre trop faible pour Tédifiee monstrueux qu^elIe esl appelée à supporter. On s'exposerait à âes iHusions dangereuses si Ton croyait que deux dizaines de siècles aient suffi à ebangerlliumamté. « Il nous les faut », dit Bismarck au sujet des duchés danois ; ef cette phrase exprime la cause rèrilable de l'agression cemtre le Danemark en 1864. Aujourd'hui encore, toute force tend à s'exercer; un État qui n'est pas profondément pénétré des principes démocratiques du droit, et qui se croit assez puissant pour raTir FBmpire du monde, ne mancfuera pas de Tambilionner et, pour y parvenir,. n*hésilera pas à déchaîner répouvanlabie fléau de la guerre, aggravé de tous les moyens techniques et de rorganisaliofi raffinée que suppose une civilisation axancée. Mais, si les appétits conservent leur nature et leur puissance, leurs noms ont quelquefois changé; le monde moderne en a fait la théorie, leur a donné une allure doctrinale et dogmatique, leur enlevant quelque peu de l'apparence, mais seulement de Tapparence, de leur brutalité. La nationqui lutte pourla satisfaction d'un intérêt se présente comme obéissant à une force indépendante d*elle et qui lui est supérieure; les nations se prétendent soumises à une série de fatatismes. (Test, parexemple, le fatalisme géographique: la nature a dessiné sur la surfacedrifeol Timage du pays; il faut, pour que le pays réalise son linité géographique, qu'il arrive jusqu'à tellechalnedemonlagnes, jusqiVâ tel fleuve, jusqu'^à telle mer. Comme Ta montré le professeur Hauser dans sa très intéressante élude historique sur les nationalités, les poètes du quinzième et du seizième siècle ont eu Tintaitiondes contours que l'image de la France devait dessiner sur la terre. Ronsard exhorte Henri 11 à aller « dedans les eaux du Rhin abreuver ses chevaux n. En 1601, Desarnauts écrit sa <♦ première savoisifnne », requête au Roi, afin qu'il s'empare de la Savoie «te ce côté-ci des Alpes. On ne concevrait pas une France qui s'arrêterait à Toulouse : les Pyrénées sont la froiilière naturelle

•entrp l'Espagne et la France; en lançant dans la Médi* terranée la péninsule des Apennins, en traçant au nord Tare des Alpes, la nature a dessiné la forme normale de l'État italien. Michel-Ange, Pétrarque, Machiavel créent l'idée d'une nation italienne supérieure à la poussière •des États, d'une patrie idéale supérieure aux patries réelles. « La nature, disait Antoine Desarnauts, a borné les grands Empires de profondes mers et de hautes montagnes. » Il y a d'autre part une forme de distribution géographique qui tend normalement à disparaître : c'est Tenclave. A la veille de la Révolution, les États avaient des portions de leurs territoires, des portions d'eux-mêmes, perdues au milieu des territoires des autres États ; la France possédait ainsi Landau au milieu <les terres allemandes, Philippeville et Marienburg, dans Tévôché de Liège; par contre, Montbéliard appartenait au duc de Wurtemberg, Mulhouse aux cantons suisses, Avignon au Pape. 11 n'est pas douteux que c'est une Jiiauvaise distribution géographique que celle qui fait dépendre l'administration d^une portion détachée d'un État d'un passage sur le territoire d'un autre État. Aujourd'hui, les dépendances d'un État, enclavées sur le territoire d'un autre État, sont à peu près complètement disparues : mais on peut citer des États enclaves : la[ République de Saint-Marin, enclavée en Italie; il y a aussi des enclaves imparfaites en ce qu'elles s'ouvrent sjir deux États, ou bien en ce qu'elles ont une porte sur la mer libre : Lichtenberg, Andorre, Monaco. L'Étal\ enclavé est mis par la force des choses sous la dépendance politique, ou tout au moins économique, de l'État enclavant qui a une tendance naturelle à l'absorber. Cependant, celte théorie des frontières naturelles n'est pas seulement l'expression d'wi sentiment analogue à celui du propriétaire rival qui prétend « s'arrondir » ; ce n'est pas un désir mesquin qui a inspiré une des pensées traditionnelles de la politique française, de celle de Richelieu, de Louis XIV, et du Comité de Salut public : la pensée de la frontière du Rhin. C'est une pensée de sécurité. La théorie des frontières naturelles prend souvent eu efl'el la physionomie de théorie des glacis. La

UL UBEBTÉ DBS NATIONS «XI

France aérait plu& en sécoiitè « derridre an fieuve ovi une montagne que derrière un poteau-frontière timbré aux armes de la Prusse >i. Cest trop souvent que les Barbares de YEsi nous ont envahis; plus de ao* foid au cours de l'histoire^ 5- fois depuis la RéTo4iifion, 4 ^ois^ en un siècle ; et à chaque fois, l'invasion s'est faite plus redoutable, avec des moyens plus perfectionnés, accompagnés cha<}ue foisde crimes plus nombreux contre le droit interaalîocial et contre l'humanité. D'autre part, notre capitale est placée trop près de notre frontière ouverte; elle forme un appât formidable pour une attaque brusquée. Cette situation crée à ta France des droits particuliers : son droit à l'indépendance, h l'existence libre entraîne pour elle le droit à une frontière défendable contre un ennemi qui, depuis des siècles, fait profession de l'attaquer. C'est là un point capital que certains idéologues, parlant de principes démocratiqoes que nous auroqs dans la suite à indiquer, ont une tendanee fâcheuse h troj) oublier. La France a le droit et le devoir de vivre, pour elle d^abord et pour le monde, ensuite; elle peut Ven assurer la possibilité, serai l-ee au prix de sacrifices que certains semblent redonler d'imposer à rAlIema*»'ne m âme vaincue.

Je suis bien loin de prétendre que la géographie donne à un État fort le droit détendre sa souveraineté sur les pays qui le séparent encore d'une frontière qu'il considère eoma>e infranchissable. Je sais aussi que la théorie des frontières naturelles, qui^liistoriquement, a certainement contribué à la formation des États, se heurterait aujouixi'boi à de graves obstacles, par le fait du développement du sentimonl national dans les populations. Mais, quelque respect able que soit rattachement aveugle à certains principes inébranlables, je crois qu'il constitue une méthode vicieuse pour la solution des problèmes de la politique interne ou inlernalionale. Quelcpics âmes, qui soûl incouteslablement des âme^ d'élile, épi-ou veut une soulVrance véritable à l'idée que quelques Allf^mands poiirrairnt être, contre leur gré, arrarlié^ à la grande AUenuigne. 11 ne faut cependant pas perdre de vue que le devoir de tout Français à

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l'heure actuelle est de souhaiter que le plus grand nombre possible d'Allemands soient arrachés non seulement à leur patrie, mais à la vie elle-même; et que ce sont les Allemands qui nous ont imposé cet atroce devoir. Oh I sans doute, évitons, dans toute la mesure du possible, de traîner à notre flanc une Vénétie, une Alsace-Lorraine, une Pologne. « Tous ceux qui vivent sous notre soleil y sont d'un cœur joyeux et libre. 9 Conservons celle bonne fortune... Et cependant, je compterais sur le caractère accueillant de la communauté française pour apaiser bientôt les revendications des annexés. Évitons surtout d'essayer de faire du français avec de la matière allemande. Mais ce n'est pas avec des principes absolus, ce n'est pas non plus avec de la sensibilité qu'il faut poser et aborder les problèmes internationaux. La question qu'il faut mettre au premier plan est celle question pratique : une bonne frontière française contre l'Allemagne est-elle une garantie pour la paix du Monde? La solution appartient aux militaires et aux diplomates. Si elle est affirmative, à quoi faut-il s'attacher : à la destinée de quelques Allemands, ou à la vie de centaines de milliers de jeunes Français, menacés par une explosion nouvelle des appétits allemands?...

La théorie traditionnelle des frontières naturelles, héritage du droit international monarchique, est donc, en bien des cas, purfailement légitime, et il y aura lieu de la combiner avec les données du droit démocratique nouveau *.

Les idéalistes respectables qui prétendent assujettir la France à un doclrinarisme inflexible ont-ils réfléchi aux encouragements qu'ils donnent aux agressions dont

1. Eilouard Driault, la République ei le Rhin, 1916; les Traditions de la France ei les problèmes de paix, 1916. Ce problème des front itères stral(''gi»iueA a pcut-ôlre perdu une faible partie, mais seulement une faible partie, de son intérêt depuis que TexpéritMice a démontré qu'on peut établir des tranchées et les défendre au milieu d'une plaine. J'ai été naturellement amené à prendre un exemple français ; il est aussi vrai que l'Italie ne^ peut pas être éternellement condamnée à conserver la « fron-^ tière de vaincus » qui lui a été imposée.

notre pays serait victirae? L'agresseur, l'Allemand^ peut nous attaquer impunément : il a des chances de gagner, aucune» de perdre; s'il est vainqueur, il démembre-la France; s'il est vaincu, il n'est pas démembré. Il a arraché à notre chair pantelante l'Alsace et 1» Lorraine, pour démontrer que la France pouvait être entamée, pour créer un précédent. La France innocente serait déchiquetée au nom des principes allemands; oiais TAUemagne criminelle serait protégée contre le châtiment par les principes français...

Les Allemands ont fait de cette théorie des « fatalités » d'ordre matériel un abus véritable dans la pensée de justifier leurs appétits : il y aurait un fatalisme géographique qui donnerait à un .peuple fort, le droit de s'emparer de débouchés suffisants sur la mer : c'est pour obéir à ce fatalisme qu'ils ont rêvé de s'emparer du littoral de Calais à Anvers et ont sacrifié à cette ambition quelques centaines de milliers d'hommes; Tessor vers l'Adriatique, vers les côtes d'Asie Mineure, vers le golfe Persique, vers les provinces baltiques et leurs principaux ports, Riga, entre autres, ne serais qu'une conséquence de l'appel impérieux de la mer*; lorsque Lasson écrit en termes prophétiques que « l'Allemagne est le pays du Milieu {das Land der Miite), le centre du monde* », il sous-entend que cette situation géographique appelle fatalement son pays, à exercer la maîtrise de l'Europe. L'Allemagne serait encore soumise diux fatalités économiques qui obligent un peuple industriel à s'emparer des matières premières, mines de charbon ou de fer 3; aux fatalités ethniques, qui contraignent un peuple prolifique à prendre « sa place au soleil »; enfin, à diverses autres fatalités, dont nous re-.

1. Un débouché libre sur la nier est incontestablement un besoin pour les puissances : la Serbie réclame un débouché sur l'Adriatique ; et la mainmise de l'Allemagne sur la Turquie a donné une acuité nouvelle à la volonté de la F^ussie d'avoir la maîtrise des Détroits, unique porte pour elle 8ur la Méditerranée.

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