EV
Quant au chap. xvur, il n’y est pas question du nom d’Isaac, et ainsi la dérivation de ce nom qui ne s’y trouve pas ne saurait être inconciliable avec celle que donne le chap. xx.
Ce quiest plus clair que les raisonnements toujours passablement embrouillés de Vater et de De Wette, c’est que ce chapitre est la continuation historique du chapitre précédent; les élohistes chercheront en vain à l’en détacher. Il est vrai que c’est le nom d'Elohim qui y est le plus employé, mais le nom de Jehovah aussi s’y trouve; il encadre tout le morceau, et le contexte démontre sans réplique qu’on ne saurait l’en détacher sans mutiler ce chapitre.
La connexion du chap. xx1 avec le chap. xvu est visible dès le v. 1. « Je reviendrai chez toi dans un an, à la même épo- » que, alors ta femme Sara aura un fils. » — « Jehovah pensa à Sara, comme il avait dit, et il fit à Sara selon sa parole t. » C’est Jehovah qui avait donné la promesse, le nom de Jehovah devait donc aussi se trouver dans l’accomplissement. I! devait y revenir d'autant plus que par cette naissance d’Isaac les destinées de perpétuité de la race élue se trouvaient assurées, et par elle, le règne de Dieu commeJehovah.En unetelleoccurrence, le nom d’Elohim aurait été déplacé. Dans le v. 2, au contraire, ce nom devait être employé préférablement à Jehovah, parce qu’il s’agit de bien marquer la différence qu’il y a entre Ja promesse infaillible de Dieu et les promesses des hommes. Le terme d’Elohim, par sa généralité même, est ici ce qu’il y a de plus expressif ?, et quant au v. 4, l’emploi de ce nom se justifie par le rapport avec chap. xvir, 9, où le nom d’Elohim, comme nous lavons vu, s'explique par la réserve de l'avenir. Elohim (il faut sous-entendre Jehovah) avait instiiué la circoncision « et Abraham circoncit son fils Isaac à » l’âge de 8 jours, comme Elohim lui avait ordonné 3. » Dans le v. 6: « Et Sara dil: Elohim m'a donné à rire, » le nom d'Elohim se justifie par une raison analogue à celle du v. 2. Il importe à l’auteur de faire sentir que l'origine du rire de
! Genèse, xviur, 1053 XXI, Î.
? Hengstenberg, Beitrüge ete., 11, 354.
PORN TS XXI, 4.
Sara est surnaturelle, et pour cela le mot Elohim était le plus convenable et le seul nécessaire.
Puis vient l'épisode de Hagar, où le nom d’Elohim et ’expression d’ange d’Elohim ont aussi leur convenance spéciale. D'abord, il est vrai, ces termes pourraient surprendre, parce que dans l’autre épisode de Hagar, celui du chap. xvi, on lit constamment Jehovah et l’ange de Jehovah. Mais l'intention de Pauteur se révèle dès qu’on examine la chose de près. La position de Hagar et de son fils a changé du moment de la naissance d’Isaac. Dès que Dieu a dit à Abraham: « C’est par » Isaac que se nommera ta postérité !, » Hagar et Ismaël, qui jusque là pouvaient se regarder comme faisant partie de la famille élue, la famille de Jehovah, rentrent dans l'humanité générale, celle qui ne connaît Dieu que comme Elohim. Le v. 9 nous donne à entendre que cette séparation extérieure avait encore un autre motif, on ne sait précisément pas lequel, car le terme PAx® est susceptible d’un certain nombre d’interprétations. Ce qu’il rend évident, toutefois, c’est qu'Ismaë! était déjà séparé intérieurement de son frère avant de l’être de fait, et la science de saint Paul qui dit qu’Ismaël persécutait Isaac ? ne permet là-dessus aucun doute, à moins qu’on ne pense avec Bohlen, que saint Paul est allé trop loin en rendant le terme hébreu par àdtwxe persequebatur. Pourquoi ? Serait-ce parce que lui, Bohlen, sait mieux l’hébreu que Paul ie savant Hébreu? Remarquons d’ailleurs que la tradition judaïque justifie l'interprétation de saint Paul. Elle dit: « Et it » arrivaqu’{saac, âgé de 5 ans, étant assis à l’entrée de la tente, » Ismaël vintse placer vis-à-vis de lui, et banda contre lui son » arc armé d’une flèche, pour Pen frapper #. »
Le récit de l'expulsion d’Ismaël est suivi de l'épisode de la transaction d'Abraham avec Abimélech. Le nom &'Elohim doit y trouver sa place à cause d’Abimélech, el, enfin, dans le v. 33, le « Jehovab » est justifié par l'acte de religion d'Abraham: « ILinvoqua le nom de Jehovah. »
! Genèse, xx1, 12. f
3 Gal.,1v, 29.
5 Die Genesis hist. u. kril. erl., p. 225.
4 Le Yaschar, dans le Dict. des Apocryph., 1!, col. 1138.
Ainsi, le chap. xx1 ne donne non plus aucune prise à ceux qui veulent disjoindre le Pentatcuque sous prétexte de rédacteurs élohiste et jehoviste, L'emploi des noms d’Elohim et de Jehovah vest fait avec une intelligence si consommée, que l'identité de l’auteur en jaillit comme la lumière du soleil.
Cependant ce chapitre ne fournirait-11 pas quelques indices qui pussent autoriser la critique à lui contester son caractère de vérité historique? La critique ralionaliste, on le pense bien, en relève plusieurs, mais c’est absolument sans aucune raison solide. Elle argne, p. ex., de ce que le même Abimélech, que nous voyons conclure ici une transaction avec Abraham, reparait longlemps après en relation avec Isaac et cela dans des circonstances analogues. Analogues, tant que vous voudrez, mais identiques, non. On conçoit que la position particulière d'Abraham et d’Isaac, au milieu d’un pays où ils étaient, politiquement parlant, comme des étrangers, devait produire une grande ressemblance dans leurs rapports avec les indigènes, La vie du père se répétait ainsi en quelque sorte dans celle du fils. Mais à part cette identité générale, tout est différent dans la vie des deux patriarches.
Quant à l’Abimelech, qui a des rapports avec Isaac, il peut fort bien être identique avec celui d'Abraham, et on ne comprend vraiment pas comment Schumann peut dire à ce sujet : {Tœc omnia non poleris explicare nisi mylhi. Entre les relations que l’Abimélech eut avec Abraham et celles que le chap. xxvi lui attribue avec Isaac, il n’y a certainement pas un espace de temps qui dépasse 70 années. Si donc le roi philistin était jeune au temps d'Abraham, comme rien absolument ne l'empêche de supposer, il était fort vieux au temps d'Isaac, comme cela paraîl d’ailleurs résulter du texte, puisque ce n’est pas le roi qui demande Ja femme d'Isaac, mais bien les gens de l’endroit ‘. Puis, si l'âge de lPAbimélech vous fait obstacle pour croire à la vérité historique de ces récits, quest ce qui vous empêche de penser que le roi du temps d’Isaac est Le fils du roi du temps d'Abraham? Ce n’est pas le nom, assurément, puisque nous avons déjà vu qu’Abimélech n’est pas plus un nom propre que Pharaon, Candace, Ado-
‘ Genèse, XxXvVI, 7, 10, 11.
HDÉFENDUE CONTRE LE RATIONALISME ALLEMAND. sh)
aizedek, ou Dauphin; c’est un nom commun qui s'applique à {ous les rois philistins.
La vérité historique de notre chapitre n’est donc pas infirinée par l'argument d’Abimélech, et à notre tour nous ne voulons pas nous refuser la satisfaction de produire une preuve de cette vérité. Elle «est dans les formalités du serment que se prêtent Abraham et Abimélech., Ces formalités ont un caractère de haute antiquité qui saute aux yeux. D'ailleurs la preuve que celte représentalion symbolique du serment à réellement existé et que la science historique de l'auteur est de bon aloi, c'est que le mot y25 scheba, sept, a pris de la for: malité de présenter 7 choses pour rendre la promesse cerporelle, la signification de jurer et que cette signification s’est perpétuée dans la langue. Comment expliquerait-on que sept est synonyme de jurer, si l’acte symbolique qu’expose notre récit n’était pas historique? Qu'on le lise; on verra qu’il rend 4émoignage par lui-même et que son témoignage est irréfragable. « Abraham mit à part 7 jeunes brebis. Abimélech dit a » Abraham : Que signifient ces 7 brebis que tu as mises à » part? Celui-ci répondit : C’est pour que tu acceptes ces sept » brebis de ma part, afin qu’elles me soient un témoignage » que j'ai creusé ce puits. C’est pourquoi 1272 l’on nomma cet » endroit Beer-Schéba (puits des sept), car c'est là qu'ils juré- » rent 13223 ! {ous deux. » Cette coutume, de présenter 7 objets en témoignage du serment, ne se trouve plus consignée dans la suite des histoires bibliques; mais cela ne saurait servir de thème d’objection, car son existence nous est affirmée d'autre part. Herodote nous dit qu’elle faisait parlie des raœurs religieuses des Arabes ?, et les Arabes sont, par Ismaël, des Abrahamides à. 4
Ce qu’on pourrait cependant objecter encore, et c’est une objection qu’il faut prévoir, c'est que le fait particulier de ce serment ne saurait donner à notre chapitre un €caractère historique bien certain, puisqu'il résulte du texte même qu’Abi-
! Littéralement : ils septifièrent.
2? Herod., 11, 8.
S [[ va s’en dire que cette descendance ne s'applique pas à la totalité des habitants de l'Arabie, mais seulement au noyau qui a constitué l'Islam.
mélech ignorait cette coutume. En effet, « Abimélech dit à » Abraham : Que signifient ces 7 brebis que tu as rmnises à » part !.» Si Abimélech qui demeurait dans le pays, pourraiton dire, ne connaissait pas cette manière de conclure une transaction, il est manifeste que tout le passage qui s’y rapporte est une interpolation faite par une main ignorante ou distraite. Oui, à moins que ce ne soit une nouvelle preuve de la science historique de l’auteur; et c’est précisément cela. La science moderne, qui est bonne à quelque chose, a mis en lumière ?, que les Philistins étaient une racc indo-européenne, de la famille pélasgique, et leur immigration dans le pays, qui a pris d'eux le nom de Palestine, paraît correspondre à l’époque d'Abraham. Or, comme les cérémonies de transaction que relate notre chapitre étaient un trait de mœurs sémitiques, Abimélech pouvait adresser à Abraham la question précitée, et de ce qu’il le fait effectivement, le caractère de vérité historique de tout le récit reçoit la confirmation la plus éclatante.