Chapitre VIII
C’est le chapitre xxu que les partisans des documents élohistes et jchovistes considèrent comme une preuve définitive de la composition fragmentaire de la Genése ; c'est par ce chapitre qu’ils se croient sûrs de remporter une victoire complète *. Eh bien, nous sommes fâché de leur faire de la peine, maïs, franchement, si le succès de leur système dépend de ce chap. xxu, les voilà condamnés à n'en avoir jamais. Voyons.
Le chapitre traite de l'épreuve que Dieu impose à Abraham en lui ordonnant le sacrifice de son fils Isaac, et l'on y trouve lPemploi du nom d’Elohim et celui du nom de Jehovah. La critique rationaliste # veut que le nom de Jehovah doive seul
! Genèse, XxYI, 29.
2 N. Hitzig, Urgeschichie u. Mythologie der Philistaer.
# D’après Kueren (ouvr. cit., p. 106) nous n’avons pas ici un document élohiste, et d’après Noeldeke (ouvr. cit., p. 23), ce document appartient pour sûr, sicher, à l’auteur élohiste. On voit que la victoire de ces messieurs est complète dans la confusion.
% Hartmann, Fist. krit. forsch , 8. 137.
être employé ici, mais la raison qu’elle donne de cette prétention n’est pas très-convaincante. Elle dit, «il fallait que le » chapitre conmençât avec Ie nom de Jehovah, parce qu'il Ÿ » règne le rapport le plus étroit entre le Dicu d'Israël et Abra- » ham son élu. » Le Dieu d’Israël! Attendez donc qu’il y ait un Israel ; nous n’y sommes pas encore.
Entrons dans les vues de lPauteur, au lieu de lui imposer les nôtres. Alors nous verrons que les deux noms de Dieu, tels qu’il les a employés dans ce chapitre, témoignent du discernement profond qu'il avait de ces noms divins. Il commence par le nom d’Elohim et il emploie jusqu’où? Jusqu'au moment où « Abraham tendit la main, prit le couteau pour immoler son fils , » c'est-à-dire jusqu’au moment où l'épreuve se termine par la victoire ealière et complète de la foi du patriarche. «Alors » l'ange de Jehovak cria vers lui du ciel, el dit: Abraham?! » Sentez-vous maintenant la haute raison qui a guide Pauteur dans l’emploi des noms divins? Dieu est Elchim pour Abraham tant que l'épreuve dure; le mérite hors ligne de Ia foi du patriarche est là. Si en ces moments Dieu avait déjà été pour lui Jehovah, absolument parlant, qui ne voit que la vaieur morale de son sacrifice se serait trouvée fort amoindrie par celte certitude. À Jehovah, au Roi éternel, il ne pouvait rien refuser ; la crainte à défaut d’amour ne le lui aurait pas permis; mais obéir à Elchim, à lidée pure et simple de Dieu, voilà la foi poussée jusqu’à l’héroïsme, jusqu’à une abnécation si parfaite qu'aucun saint n’a jamais pu la surpasser, ni ne la surpassera jamais. Aussi Dieu se nommera désormais à tout jamais : le Dieu d'Abraham. On dirait que cette foi admirable fil l’adiniration de Dieu même, car rien de plus solennel que le début des paroles avec lesquelles il renouvelle au patriarche toutes les promesses antérieures : « Je jure par moi-même, » paroles de Jehovah, que puisque tu as fait cette chose et que » lu n'as pas refusé ton fils unique, je te béniraï, ete. %. » Le basard de Ja compilation, ou, si vous voulez, lintelligence d’un compilateur, n'aurait jamais créé un récit parcil. Puis
1 Genèse, XXI, 10.
2 Ibid, v. 11.
3 Jbid., v. 16-18.
on voit bien par le nom dé MÈ Morijah, qui est au verset 2,que l’auteur de la première moitié du chapitre, la partie élohiste, est le même que celui de la seconde, la partie jehoviste. En effet, ce nom, qui est là par anticipation, est expliqué par la transcription KT Ni Jehovah jiré le Seigneur verra) qui se trauve au verset 14. "mn, comme le dit fort bien Fuller {, est composé du participe de la conjugaison passive hophel du verbe ñN79, ñN92, forme tant soit peu anormale, et de m abréviation de ñ, qu’on trouve déjà à état séparé et comme mot indépendant dans un autre endroit du Pentateuque?, de sorte que m0 est pour 7 ñN% Dominus conspicuus factus, c’est-à-dire ce qui est fait voir de Jehovah, ce qui est montré de Jehovah, en français: l’apparition de Jehovah ?. Ainsi donc le nom de Jehovah, comme le prouve le mot Morijah, se trouve dans la partie de notre chapitre que la critique adverse considère comme un fragment élohiste, et la voilà battue sur le terrain qu’elle s'était choisi elle-même pour contester l'authenticité de cette section de la Genèse. C’est jouer de malheur.
Cependant, nos critiques reviennent à la charge: ne pouvant entrer par la porte, ils {âchent d'enjamber la fenêtre. Il faut absolument que ce chapitre soit un composé hétérogène, el ils se sant dit : si nous pouvions faire flèche du mm Dx3 neoum Jehovah discours ou paroles de Jehovah “. C’est cela, c'est une interpolation, attendu que cette locution ne date que du temps des prophètes $, appartient entièrement aux prophèles $. Est-ce bien vrai? En un certain sens, oui. Carle terme neoum ne se trouve pas et ne peut se trouver que dans des passages qui contiennent des révélations, dans des discours prophétiques. Mais ce n’est pas ce que veulent dire nos critiques. Ils veulent trouver des raisons pour diseréditer l'antiquité de notre texte. Mais ne prenneant-ils pas leur désir
‘ Nicol. Fuller, Miscellarecrum Theolog., 1. a, c. 14. 2 Exode, xx, 2.
3 V. Hengstenberg, Beitrüge etc., 1, 26? sqq.