Chapitre XII
Le chapitre xxvi1, qui nous montre Jacob supplantant réellement son frère, comme son attitude au sortir du sein maternel (il tenait son frère par la plante du pied) avait dû déjà le faire penser à Rebecca“, le ch. xxvr1 est traité par de Wette de mythe et de fiction. Il le traite ainsi parce que, dit-il, il est impossi ble, unmôglich, qu'on ait pu regarder la bénédiction comme une loi tellement objective, que sa simple énonciation ait été
considérée comme produisant un effet réel. Pourquoi impos-
sible ? L'histoire nous dit que tous les peuples ont toujours
! Beiträge, n1, 326. /
2 Nous avons déjà publié cette démonstration. ° Hartmann, Hist. krit. Forschungen, s. 689.
4 Cf. Gen., xxv, 23; XXVIL, 13.
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attaché un effet réel à la bénédiction aussi bien qu’à la malédiction. I est vrai que les peuples païens ont attaché de préférence cet effet à la malédiction. Cela se conçoit; ils
étaient adonnés à la superstition, à la religion de la peur et du
mal. La race d'Abraham, nos critiques sont forcés d’en eon-
venir, avait de Dieu une idée tout autrement élevée que les
autres peuples. Puisque Bieu était pour elle Jéhovah, l’Etre par excellence, comment la bénédiction, la manifestation de cet Elre par excellence, n’aurait-elle pas été considérée comme toute excellente, comme suprêmement efficace, et, par conséquent, comme très-réelle ? Or la bénédiction paternelle dérive directement de la bénédiction de Dieu, et ainsi Le caractère de la religion de la famille d'Abraham nous prouve invinei-
blement qu’il n’y a pas de fiction ici quand Isaac, Rebecca,
Jacob et Esauü attribuent un effet corporel à la bénédiction et qu’ils lui donnent la force et l'énergie d’une loi positive : «Je » l’ai béni, et il restera aussi béni !. » Ce mot d'Isaac dit tout. »
Baltu sur ce terrain, notre critique cependant ne se rebute
pas. Les bénédiclions (v. 29, 40), sont inventées, dit-il, parce
qu’elles ont une tendance politique, savoir le rapport des deux peuples, Israël et Edom, tel qu’il ne se montre de fait qu'au
temps du roi Joram ? : donc c’est un mythe. S'il fallait appli-
quer de pareils principes à la Genèse, dans quel temps meltrions-nous donc la rédaction des passages où il est dit que toutes les nations de la terre seront bénies en Abraham ? Après notre ère, probablement.
Les bénédictions prophétiques d’Isaac sont tout simplement la conséquence des promesses de Dieu à Abraham, et la bénédiction que reçoit Jacob ne se rapporte pas à un fait isolé de l’histoire d’Edom et d'Israël : son caractère est universel,
elle embrasse toute l’histoire de la théocratie dans sa signifi-
cation la plus profonde, suivant laquelle la postérité d’Abra-
bam, les enfants du vrai Dieu posséderont la porte de leurs
ennemis ©. Si cette bénédiction s’est accomplie dans l’histoire, que devientike caractère mythique que lui attribue de Wette? 1 Gen., XXVII, 33.
3 IV Reg., vin, 20 seqq.
3 Gen., xx, 17; xxvu, 29.
D'ailleurs, pour un homme non prévenu, la plus simple réflexion suffit pour affirmer l’authenticité de ce récit danstoutes ses parties. S’il était forgé dans un temps postérieur, pour un but d’ambition nationale, par conséquent,comment l'auteur aurait-
il osé présenter les patriarches Isaac el Jacob sous un jour aussi peu favorable pour leur caractère qu'il le fait dans ce chapitre et ailleurs? Voilà un père qui selaisse duper par son fils, et un fils qui ne craint pas de tromper son vieux père; et le père, lorsqu'ii reconnait qu'il a été joué, loin de trouver en lui-même assez d'énergie pour châtier l’injurefaite à son autorité,se contente de dire à la victime de cette duperie : « Ton frère est venu » avec ruse et a surpris ta bénédiction (v. 35). » On s'attend à ce qu’il va changer celle bénédiction en malédiction, ou du moins la révoquer ; point. IL met le comble à sa faiblesse en Ja confirmant au ravisseur, comme s’il la lui avait bbrement donnée, et il la lui confirme comme s’il était absolument hors de son pouvoir de faire autrement; bien plus il le bénit de nouveau. Isaac dit à Esaü :« L’ayant institué ton seigneur, lui
: » ayant donné tous ses frères pour serviteurs, ayant pourvn » de blé et de vin, va donc, mon fils, que puis-je faire pour » toi (v. 37). Je l'ai béni et il restera aussi béni (v. 33). Isaac » appela Jacob et il le bénit!.»
Une telle conduite, il ne tombe pas sous le bon sens de la présenter comme une invention. Ce n’est pas comme cela qu’on invente, surtout quand on écrit dans un but d’ambition nationale. Le récit a donc une autre source et une autre tendance, et cette source et cette tendance qui sont si visibles qu’elles nous crèvent les yeux, je les donne à deviner en mille à ceux qui de parti pris contestent tout. Ils les reconnaitraient pourtant du coup, s'ils voulaient arrêter leur pensée sur cette parole du texte: SR 79m nn pri nm, alors « Isaac fut violemment agité d’une grande frayeur?. »
* Si maintenant nous considérons ce chapitre sous le rapport des noms de Dieu, nous y voyons d’abord celui de Jéhovah. Isaac qui va trembler de frayeur quand il apprendra qu’il a béni Jacob à la place d’Esaü, parce que cela lui est une révé- ! Genèse, XXVIN, 1.
2 Jbid., xXVH, 33.
Jation soudaine qu’il est sous la main de l'Eternel, qui dispose de lui contre le penchant de son cœur et contre Fordre de la
nature, Isaac annonce à Esaü qu'il va le bénir. Comme la
bénédiction se reliait, dans sa foi, aux promesses que Jéhovah avait faites à la race d'Abraham, il devait la donner avec le nom de Jéhovah, «devant Jthovah », dit Rebeeca, parce
qu’elle a lintelligence de la chose. Mais, dira-t on, Isaac ne-
bénit pas au nom de Jéhovah, il bénit au vom d’Elohim. Pas
tout à fait, car 1l emploie Particle et dit : Haelohim Don
le Dieu défini, et comme il vient de nommer Jéhovah dans le préambule de 14 bénédiction (v. 27, 28), Haelohim est identique au composé Jévovah-Elohim du ch. 11.
L'unité du chapitre est donc inattaquable sous le rapport des noms de Dieu, et argument qui tend à déplacer le v. 46.
pour le réunir aux v. 34, 35 du ch. xxv£, comme nous lavons
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déjà dit, ne saurait être non plus invoqué contre elle. Ce ver-
set estici parfaitement à sa place, parce qu’il se rattache intimement au verset suivant, qui est le premier du ch. xxvin.
En effet, la plainte de Rebecca contre les femmes cananéennes d'Esaü est évidemment un des grands motifs de Pordre
qu'Isaac donne à Jacob de ne point épouser une femme des
filles de Canaan.
Mais, dit Siaehelin !, Le ch. xxvut, du v. à au v. 9, ne peut ;
pas se rattacher au ch. xxvn, puisque c'est un morceau élohiste d’un caractère tout différent d’ailleurs, en ce que, comme aussi les autres morceaux élohistes, il ne dit point que Jacob ait pris la fuite devant son frère; celte circonstance et le motif qui la fait naître, la haine d’Esaü contre Jacob appartiennent aux morceaux jéhovistes. — Rien n’est plus faux, car, ainsi que le dit Ranke?, les v. 4 et 7 du ch. xxxv se présentent aussitôt pour démentir cette assertion. En effet, on y lt: « Elohim dit à Jacob : Lève-loi, monte vers Bethel et de-
» meures-y; dresse là un autel au Dieu (El) qui t'a apparu lors-
» que tu fuyais ton frère Esaü.…. Il y bâtit un autel et appela » l’endroit Dieu (El) à Béthel ; «car là Elohim lui avait apparu » lors de sa fuite devant son frère.»
! &rit. Untersuch. der Genesis, 72 sq.
3 Untersuch. ucber d. Pent., 1, 221. -
Frappé de ce démenti, que fait le critique rationaliste? Vous
pensez qu’il va avouer son erreur? Que vous connaissez peu
les savants d’une certaine école. Slachelin nie donc bravement que ces passages soient de l’auteur de la Genèse; c'est un autre, l’auteur'définitif, qui les y a placés.
Nous ne voulons pas que M. Staehelin jouisse d'une affirmalion d’aussi mauvais aloi, et d’un revers nous allons le cou-cher tout de son long au pied de la vérité. Si la fuite de Jacob devant Esaü est étrangère aux morceaux qui emploient le mot Elohim, il s'ensuit que la réconcilation des deux frères leur est également étrangère. N'ayant touché mot de linimitié des deux frères, ils ne peuvent naturellement pas raconter leur réconciliation. Cela est manifeste; — et voici ce qui est avéré. Le chapitre qui raconte la réconciliation des deux frères, le ch. xxx, emploie exclusivement le nom d'Elohim. — Ce
bon M. Staelbelin! qu’allait-il faire dans cette galère !
Non, les v. 1 à 9 du c. xxvurr ne forment point un morceau à part, sans connexion avec ce qui précède et avec ce qui. suit ;-ils s’y rattachent étroitement. Par le v. 1, ce chapitre, comine nous l’avons déjà fait voir, continue le dernier verset du ch. xxvit auquel il se rattache en outre directement par le v. 7. En effet, ce v. 7 nous dit que l’ordre du départ est donné pon-seulement par Isaac mais aussi par Rebecca, circonstance qui est énoncée par le v. 43 du chapitre précédent. Quant aux noms de Dieu, El Schaddaï et Elohim, dont Isaac fait usage
dans la bénédiction qu’il donne à Jacob avant son départ, loin de porter atteinte à cette unité, l’établissent au contraire d’une
manière indestructible. S'il fallait Jehovah et Haélohim dans la grande et solennelle bénédiction du chap. xxvIr, ces noms auraient paru bien emphatiques dans une bénédiction du caractère de celle des v. 3 et 4 du ch. xxvin. Celle-ci n’occupe évidemment qu’un rang secondaire; c’est une bénédiction occasionnelle provoquée par l'incident du voyage; les noms de £l Schaddaï et Elohim y suffisent. Mais si elle est distincte
de la première, elle n’en est pas séparée; elle lui est subor-
donnée, elle la suppose et en émane. N’est-il pas vrai, en effet, que le El Schaddaï.… Elohim qui doit donner à Jacob le pays
de son pelerinage, reporte instantanément la pensée à Haélo-