Chapitre XVII
« Voilà Esaü, le père d’Edom. » Cette phrase, résumé concis de tout le chapitre xxxvi, forme en même temps la transition
au ch. xxxvir. En effet, le ch. xxxv, en finissant par ces paroles : « Isaac mourut, et ses fils Esaü etJacob l’ensevelirent, » ‘avait indiqué, par la position des noms d’Esaü et de Jacob, l'ordre des récits suivants, c'est-à-dire que l’auteur parlerait d'abord d’Esaü, puis de Jacob. Ce n’est pas nous qui inventons ce rapport , il est réel, et on peut en faire l'observation dans tout le Pentateuque : la position respective des noms y est toujours intentionnelle. On trouvera un exemple frappant de cette intention, sion veut ouvrir l’'Exode aux v. 26 et 27 du ch. vi. Du reste, il n’est pas besoin de sortir de la Genèse. Voyez le ch. xxv. L'auteur y observe le même ordre par rapport à Ismaël et à Isaac, qu'ici par rapport à à Esau et à Jacob : d’abord la généalogie d’Ismaël (v. 12), puis la généalogie d’Isaac (v. 19). La raison de ce procédé est dans la moindre hnportance des histoires d’fsmaël et d’Esaü; l’auteur se dépêche de finir avec elles, et il dit d'une seule haleine tout ce qu’il faut qu’il en dise pour l'intelligence de l’histoire principale, celle du peuple élu.
Ainsi, ayant fini avec Esaü, il passe à Jacob, en disant : « Jacob demeura au pays où son père avait séjourné, au pays » de Canaan. Voici les générations — {oledoth — de Jacob. » A part le rapport déjà indiqué, ce commencement est une nouvelle preuve de l'unité des deux chapitres, car la phrase qu’on vient de citer du chap. xxxvu correspond à celle-ci des v. 8, 9 du ch. xxxvi : «Esaü demeura sur la montagne de Séir. Esau » est Edom. Voici les générations d’Esaü. » — Ce sont comme deux membres d’une seule et même phrase.
Vater !, cependant, et Bohlen ? contestent le rapport d’ensemble du chap. xxxviravec le texte qui précède ; ils y voient, en outre, des contradictions chronologiques, et de Welte dit que la narration n’en est pas une, nicht zusammenhängend ?. — IL faut voir cela. :
Avec le ch. xxxvir commence l’histoire de Joseph. Bohlen déclare que c'est une fiction, dichtung, fondée sur la tradition que le peuple hébreu séjourna jadis en Egypte. A part ce fait,
1 Commentar cte., 1, 437,
? Die Genesis, 349, seqq.
3 Beiträge, 1 143, sq.
que lui et Hartmann se feraient une conscience de nier, tout
e reste est ornement du poëte pour glorifier le peuple auquel il appartenait. Seulement, Hartmann! pense que Joseph peut avoir été réellement revêlu de la haute dignité que notre histoire lui attribue, mais la chose ne peut s’être passée telle que l’auteur la rapporte. Et les preuves? Point. Comment Israël est-il venu en Egypte? Comme pasleurs nomades et par hasard, répond Bohlen. — Comme pasteurs nomades et par
hasard, nach einem blossen Ungefähr ? Et vous croyez que les
Egyptiens qui avaient tant d’aversion pour les pasteurs que, selon lPexpression du texte, ils leur élaient en horreur, n5n?°, ce que confirment amplement aussi les antiques monuments de leur pays, vous croyez que les Egyptiens auraient reçu
ces pasteurs el leur auraient permis de séjourner chez eux?
Vous croyez qu’un peuple nomade se serait dirigé au hasard
vers un pays qui, par ses mœurs, sa religion, ses institutions et sa civilisation, était aux antipodes des mœurs, de la religion, des institutions et de la civilisation de tous les autres peuplesi, et chez qui un peuple nomade surtout devait se trouver dans la gêne la plus horrible? D'ailleurs, l’histoire dit positivement que ce fut au 7° siècle avant notre ère seulement, queles Egypliens admirent chez eux le premier peuple étranger, et cesétrangers ne furent pas des nomades, mais des
Grecs ÿ. Encore fallait-il une véritable révolution pour amener
cette violation de tous les anciens usages des Egypliens. — Ainsi, on voit que la fiction en tout ceci est du côté de M. de Bohlen. N’en parlons plus. Venons aux objections qui, pour
n'être pas fondées davan!age, ont du moins une apparence de
réalité et qui, à ce titre, peuvent faire impression sur des es-
prits prévenus ou irréfléchis. :
La contradiction chronologique que Vater reproche au chapitre xxxvu, c'est que la vente de Joseph ayant eu lieu avant
1 Hist. Krit. Forsch. etc., 433,
? Gen., XLYI, 34 - + Rosellini, nine dell” Egilto, 1, 280, — Wilkïnson, dan and customs of the ancient Egyplians, 1, 16.
4 Herod., 11, 35, 91. =
* Herod., un, 154,
la mort d'Isaac, elle est néanmoïns placée après cette mort, marquée au v. 29 du ch. xxxv.— Oui, elle est placée aprèscette mort, mais seulement dans l'ordre du récit, et non pas dans l'ordre chronologique. Ce sont deux choses tout à fait distinctes, et il faut admirer que Vater soit resté sans s’en apercevoir, car cette prétendue contradiction s’est. déjà présentée
bon nombre de fois. Comment peut-on appeler contradiction
ce qui est éminemment rationnel, ce qui est la Sn te
de là méthode généalogique que suit Phistorien?
La généalogie est la trame sur laquelle l’auteur de là Ge-
nèse élend le tissu de son histoire, et il'est visible qu’en sui-
vant ce procédé on peut à bon droit, et sans troubler l’ordre -
du récit, indiquer la mort des divers membres de la chaine généalogique, quoiqu’ils soient vivants encore pendant une grande partie des événements qui suivent cette indication.
Aïnsi, par exemple, la mort d'Adam, et je remonte à Adam pour faire sentir combien de fois la prétendue contradiction
de Vater s’est déjà présentée avant qu’il la signale danslle chap. xxxvu, la mort d’Adam est indiquée au v. 5 du chap. v. Est-ce à dire qu’Adam n'ait plus vu la naissance de son petitfils Enos et celle de ses descendants jusqu’à Lamech, père de
Noë? Personne ne songe à le contester, quoique ces naissances,
dans l’ordre du récit, soient placées après la mort d'Adam. Pourquoi ne songe-t-on pas à le contester? Parce que le texte, en marquant la mort d'Adam, marque aussi le nombre des
années qu’il vécut, et que de cette manière nous pouvons faci-
lement calculer qu’Adam mourul lorsque le père de Noë était déjà âgé de 56 ans. Adam a donc vu lous les événements de sa famille qui se sont passés jusqu’à l’époque de Lamech. De même, quand Noé mourut, Arphachsad avait déjà 348 ans, et
cependant nous lisons la mort de Noé au chap. 1x, v. 29, et la
naissance de son petit-fils au chap. xr, v. 10 seulement. La
mort d'Abraham est annoncée avant la naissance d’Esaü et de
Jacob, quoique Abraham vécut encore avec ses petits-fils l’espace de 15 ans?.
Voilà la méthode que l’auteur de la Genèse suit.constam-
t Gen., xxY, 7, 26.
? V. le Tableau chronologique à la fin du volume.
menk,elc est dire qu’il lui reste fidèle pour Isaac. Pourquoi s’en écarterait- il? Toute confusion n'est-elle pas évitée par Pindi-. . cation de l’âge des patriarches au moment de leur mort? Assurémenf, car c'est cette indication, comparée à d’autres chiffres dont Pauteur a parsemé son histoire, qui nous permet de La l’âge d'Isaac au moment où Joseph fut vendu en
Egypte, et cet âge est de 168 ans, à une année pres.
Le calcul n’en est pas difficile. Isaac avait 60 ans à La naissance de Jacobt. Joseph avait 39 ans?, lorsqu'il reçut en Egypte Jacob, qui avait 130 ans. Donc, Jacob avait 91 ans à la paissance de Joseph, et Isaac 151 ans. Or, Joseph fut vendu à l’âge de 17 ansé, donc Isaac avait alors 168 ans, de sorte que
comme il mourut à l’âge de 180 ans”, il vécut encore 12 ans
après ce triste événement.
On le voit; un texte qui permet d'établir des calculs aussi clairset dtiples ne peut être confus ni contradictoire, et si néanmoins les critiques ralionalistes y voient des confusions et des contradictions, c’est parce qu’ils ne lisent pas avec altention. Parce que la marche généalogique et chronologique se présente d’abord dans le,Pentateuque d'une manière rapide et non interrompue, ils n'v sont plus dès qu’elle continue ensuile à se voiler quelque peu du cours des événements, et aussitôt, sans se donner la peine de comprendre, ce qui est du reste assez difficile quand on a l'esprit troublé par toutes sortes de préventions, ils crient à la contradiction et déchirent le livré.
Voyons d’autres objections; il y a foule. D’abord celles de de Wette, qui trouve que la narration manque de cohérence. Les frères de Joseph acceptent, dit-il, la proposition de Ruben,
de jeter l'enfant dans une citerne et de ne pas le tuer. Néan-
moins Juda dit ensuite : Quel avantage nous reviendra-l-il de tuer nofre frère et de cacher son sang? Donc, dit de Welte, ils doivent. avoir eu Jintention de le tuer. — Singulière objéc-
| Gen, xXV, 26.