Chapitre XVIII
Un coup affreux a frappé Jacob; il a perdu son fils bienaimé, il n’est accessible à aucune consolation. Alors comme cela a lieu en semblable conjoncture, le silence se fait autour du nom de la victime, on évite même de le prononcer, et l’historien imile celte donnée naturelle en maître de son art : il. se lait, lui aussi, sur Joseph, et consacre le chapitre suivant à une autre histoire. ‘
Mais l’unité de l'œuvre n’est-elle pas troublée par celte brusque interruption? Y a-t-il un rapport d'ensemble bien marqué entre ce chapitre et celui qui le précède. Entre la vente de Joseph et Parrivée de Jacob en Égypte s’écoulent vingt- -deux années, puisque Joseph avait dix-sept ans au moment où il fut vendu et trente-neuf ans quand il présenta $on père au roi d'Égypte. Se peut-il bien que les événements du ch. xxxvni se soient passés dans cet espace de temps? Et s'ils n’y rentrent pas, ils ne succèdent donc pas avec suite à ceux des chapitres précédents, ators aussi Fordre chronologique n'existe plus, la chaîne de l'unité est rompue : donc il y à compilation, juxtaposition de documents divers, et l'identité de l’auteur est une chinèret.
C'est une conclusion entièrement fausse d’une prémisse qui ne soutient pas l’éxamen. Qu'on ouvre n'importe quelle histoire, on verra que nombre de chapitres ne sont pas et ne . peuvent pas être liés par ordre du temps. La parole humaine, et surtout la paro!e écrite, n’a pas le don de l’ubiquité. L’historien ayant entamé tel sujet et se voyant obligé par la convenance de Pensemble d’enentreprendre un autreavantd’avoir achevé celui qu’il avait commencé, peut remonter le cours
‘ De Wette, Beîtrüge etc., 1, 146.
des temps aussi loin que lexige le nouveau sujet, et cela sans le moindre inconvénient pour l'unité de son livre. La seule condition qu'il ait à remplir et qui est de toute rigueur, c’est que la place du nouveau sujet, nécessaire à l'entente de l’ensemble, soit nécessairement celle qu'il lui assigne. Eh bien, cette condition est-elle remplie ici? La réponse à cette question n’est pas douteuse. | ee D'abord le chapitre xxxvrr fait nécessairement partie dé la enèse. De quoi traite t-il? De Juda et de sa postérité. Or, que … lisons-nous au v. 2 du ch. xxxvn? « Voici les générations de * » Jacob. » L'histoire des fils de Jacob étant ainsi annoncée, il … faflait que Pauteur Ia donnât en ce qu ’elle a d’essentiel pour le plan de ouvrage ; et que la génération de Jacob par Juda SOI Ch bnentésentielle pour la Genèse, c’est ce que celui qui connait la haute importance historique de Juda ne sera pas - tenté de nier. L'auteur était pénétré de cetle importance; non . pas qu'il sut que Juda, par son fils Pérets, était l’ancêtre de David et de Salomon, ainsi que le veut la critique rationaliste afin de pouvoir inférer de là que la Genèse est une composition dé Feboue post-salomonique; non, mais l’auteur savait, puisqu il va nous le dire plus loin, au ch. xuix, que Jacob avait pronocé sur Juda ces parotes prophétiques : « Le sceptre ne » sera point enlevé à Juda. » Il fallait donc pour qu'il n’y eut pas de lacune dans l’histoire de Juda, qu’il nous fit connaître Les noms des fils de ce fils de Jacob. æ Mainlenant, ce sujet qui fait essentiellement partie des assie l’histoire d'Israël, est-il à sa place, ici, dans le ch. xxxvin? Est-ce qu'on ne noi pas Potet de là pour 'e placer (ai | ailleurs? Et où le placeriez-vous? Avant Le ch. xxxvu? H y : serait comme une plante sans racine, car la racine de notre . chapilre est dans le chapitre xxxvir: il est: dans ces paroles : ie Voici les gébérations de Jacob. » Il est donc impossible de le placer avant le chap. XxxvIL Pourrait-on le mettre à la place du sujet qui remplit le ch, xxxvI1? Mais on dérangerait l’ordre chronologique, car quoi- ” qu'on en dise, le contenu du ch. xxxvr est manifestement postérieur à celui du ch. xxxvir. Cela est prouvé par le commencement même de ce chapitre. Juda qui, dans lechapitre précédent
est encore avec ses frères, les quitte ét s'établit ailleurs.—Mais son mariage, la naissance de ses enfants, le mariage de ses enfants, leur mort, l’aventure de Juda avec Tamar, tout cela a-t-il bien pu se passer dans l’espace de 22 ans? C’est ce qu'il faut voir. Calculons. Jacob étant âgé de 108 ans lorsqu'il perdit Joseph, et 22 ans se passant avant qu’il ne le revit, il le perdit en l'an 2215 de la création d'Adam, l'an 1846 av. J.-C. à et il le revit en l’an 2237. Eh bien, si Juda s’établit en son particulier dans l’année même de la vente de Joseph et que dans ceite même année il épousât la fille d’un Cananéen, ce que le texte permet fort bien de supposer, il eut son premierné, Er, en 2216, et Onan, le puiné, en 2217. La succession rapide de cesévénements est parfaitement indiquée par letexte. Quant au mariage d’Er, rien n'empêche que le jeune homme ne le fit à l’âge de 18 ans; il y en à qui se marient plus jeunes, en Orient surtout. On voit d’ailleurs par le vice que pratique : Onan et auquel il a laissé son nom, vice qui attriste principalement l'adolescence, qu'Er et Onan devaient être de trèsjeunes gens encore quand leur père les maria. On peut donc placer le mariage d’Er en l'an 2934 et aussi celui d'Onan. Le texte, loin de s’opposer à cette hypothèse, la favorise; on le sent en le suivant dans sa marche rapide. Si donc notre calcul est juste, il reste encore un espace de temps de plus d’un an pour l’aventure de Juda avec Tamar et la naissance des jnmeaux Perets et Zérach. Cela est suffisant ; et nous voilà arrivés avec Je contenu de notre chapitre à lan 2236, où commence la famine qui motive le départ des fils de Jacob pour l'Égypte. Ainsi, nous venons de le oir, la narration du ch. xxxviu se range d’elle-même après celle du ch. xxxvir, et elle s’adapte convenablement à l’espace de tempsquis’écouls entre le départ de Joseph ei celui de ses frères. Quant à la placer plus en avant, après le ch. xxxixou après l’un des suivants, cela est impossible. D'abord déjà par la raison qu’elle est bien là où elle est, puis parce qu'ailleurs elle romprail l’histoire de Joseph qui, depuis le Ch. xxxix forme une suite continue où tout s’enchäîne de la manière la plus étroite. Or, une narration qui est tellement bien placée dans l’ensemble d’un texte qu’on ne saurait la déplacer saus troubler léconomie de l’ouvrage, n’est certai-
nement ni une compilation, ni un fragment, mais de la main de l’auteur même qui a écrit tout le reste. La prétention de de Wette est donc une chimère.
Que dirai-je de Bohlen? 4b uno. C’est une fiction que ce chapitre, dit-il, car il est absolument impossible, vôllig unmôg-. lich', que l’un des enfants ait présenté la main avant celui qui sortit le premier. Je ne savais. pas Bohlen aussi versé dans les cas de dystocie. Que de talents à la fois!